Claude Bébéar... (A ne pas confondre avec Babar l'éléphant, invisible au milieu du salon) vous vous souvenez?

Non?

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https://www.zonebourse.com/barons-bourse/Claude-Bebear-124/biographie/

Celui qui fut présenté par la cour médiatique comme l'éminence grise, sinon le pape du patronat français à l'orée des années 1990 avec une grande influence chez les dirigeants comme chez les élus politiques, celui qui fut, d'ailleurs tenté, un temps, de prendre sa mairie de Rouen à Jean Lecanuet avant de transformer une officine normande d'assurances, modeste concrétisation de la doctrine sociale de l'Eglise, en une puissante multinationale de l'assurance et de la réassurance, à savoir, le groupe AXA (toujours fortement implanté à Rouen) avait, très idéologiquement, décrété que l'économie française n'avait d'avenir que débarrassée de son boulet industriel et tout ce qui va avec: un capital trop important inutilement et trop longtemps immobilisé pour des résultats trop incertains et un retour sur investissement trop faible, des armées d'ouvriers à gérer, des salaires à payer et des syndicalistes à surveiller en permanence comme le lait sur le feu.

Au moment où la France s'ouvrait, pour la première fois, largement à la concurrence mondiale sous prétexte de construction européenne (à partir de 1986), Claude Bébéar, tel Néron devant l'incendie de Rome, chanta les louanges de la fin de l'industrie au moment où notre pays connaissait, dans ses régions industrielles (telle que la Normandie), la pire vague de fermetures d'usine de son histoire. Et le chantre des assurances de nous assurer que l'économie des services et de l'innovation permanente remplacera l'économie industrielle...

Mais cette vision doctrinaire libérale et financière de l'économie oubliait, comme toujours les idéologies, le simple bon sens: pour qu'une économie de services puisse se développer et prospérer, il faut bien proposer ces services à des clients et si l'on se débarasse des clients industriels nationaux, on réduit, de fait, de façon drastique la base même à partir de laquelle on peut faire vivre une puissance économique souveraine dans une guerre mondiale économique permanente.

De près de 35% en part de PIB de la France, à la mitan des années 1980, la part de l'industrie est passée sous les 12% aujourd'hui: autant dire que nous sommes à l'os...

Merci Monsieur Bébéar! Et merci également à tous les néo-giscardiens qui sont actuellement au gouvernement en appliquant, ne varietur, la même politique économique depuis Raymond Barre avec les mêmes conséquences:

  • Destruction de l'appareil productif industriel français par le sous-investissement et le manque de vision de long terme
  • Renforcement de la culture de la rente financière du capitalisme français: la haute-banque parisienne spécialisée dans la fusion-acquisition d'entreprises est directement responsable du massacre
  • Disparition de la culture "colbertiste" au sein même des élites de l'Etat central français (voir le point précédent)
  • Abandon du "mercantilisme" qui permet de développer une industrie forte: le mercantilisme qui fit autrefois la puissance de l'Europe est, désormais, chinois... et demain indien dans les industries numériques.

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Cette politique économique digne des meilleurs pompiers pyromanes est devenue irresponsable au niveau... politique: sur les territoires industriels, c'est la crainte permanente des plans dit "sociaux" et de la fermeture définitive des sites industriels qui ont le mauvais goût de représenter l'économie ancienne qui coûte chère et ne rapporte pas assez, qui pue, qui pollue, qui fume des clopes, qui fait grève, qui manifeste, qui porte un gilet jaune et qui vote... mal alors que l'on pourrait, au contraire, y voir des gisements formidables de savoir-faire techniques et humains qui pourraient être réutilisés et transformés, adaptés aux grandes urgences stratégiques de l'avenir, comme par exemple, la création d'un appareil industriel complet compatible avec les exigences de la transition écologique et énergétique:

Pour une telle ambition il nous faudrait, à nouveau, un capitaine à la passerelle d'un navire plutôt que des financiers prêts à envoyer le navire au naufrage dans l'espoir d'une dernière culbute financière à l'occasion de son ferraillage...

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A bord de l'esnèque normand, nous avons, pour l'instant, la chance d'avoir en la personne d'Hervé Morin et de l'exécutif régional qu'il dirige, un volontarisme politique fort et déterminé dans le but de mener la bataille de l'avenir industriel normand avec une vision de moyen terme qui s'est dotée de sa doctrine (l'intelligence économique territoriale) et de ses outils adaptés: depuis la réunification normande, les résultats sont là. Ils sont encourageants sinon positifs: la Normandie industrielle est championne de France à l'exportation et dans la robustesse financière de ses entreprises. Mais faute de pouvoir s'appuyer avec confiance sur une politique nationale gouvernementale centrale partageant la même cohérence et la même détermination, le voyage de l'esnèque industriel normand est périlleux!

Car au delà des frontières normandes, la catastrophe industrielle "schumpeterienne" (le fatalisme porte désormais le nom d'un économiste autrichien qui a théorisé un capitalisme saturnien dévorant en permanence ses enfants pour faire encore plus d'argent...) semble inéluctable.

Exemple édifiant à lire ci-après avec cette enquête proposée par les Echos sur le site de la papeterie d'Arjowiggins dans le Maine (Bessé-sur-Braye, dans la Sarthe):


 https://www.lesechos.fr/amp/1027796

Arjowiggins, cas d'école du déclin industriel français

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La disparition du plus grand papetier français est emblématique de la désindustrialisation dans les territoires. Elle pose la question du rôle de l'Etat, qui a injecté au moins 200 millions d'euros d'argent public dans l'entreprise depuis 2012.Emmanuel Grasland

Ce sont les pendus qu'on voit en premier. Accrochés à côté du panneau Arjowiggins, les deux mannequins surplombent la route. A côté, les salariés de la papeterie ont planté des croix blanches, avec des noms et des dates de début et fin de contrat. Ils ont aussi écrit leur colère sur les murs de l'usine et sur des dizaines de tee-shirts. « Je suis Arjo », dit l'un d'entre eux.

A Bessé-sur-Braye, dans la Sarthe,  la fermeture de la papeterie Arjowiggins est un cas d'école du choc économique qui grignote les fondements du système politique français. Elle signe la fin d'un groupe, Sequana, qui générait 5,4 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2007 et employait 16.000 salariés dans le monde (4.200 en France), lorsqu'il était détenu par les familles Agnelli et Worms. Elle pose la question du rôle de l'Etat, qui a injecté 200 millions d'euros d'argent public dans l'entreprise, en capital et en avoirs fiscaux et sociaux, sans éviter sa chute. Et s'avère emblématique de l'impact de la désindustrialisation dans les territoires.

A Bessé-sur-Braye, le Rassemblement national a obtenu 36 % des voix aux élections européennes. Dans ce coin mal desservi, le train ne passe plus depuis près de vingt ans, mais au restaurant La Gare, on fait un constat. « Les seuls à avoir vraiment parlé de nous, c'est le Rassemblement national », raconte un client. « Ils disent que c'est à cause de l'Europe », en faisant référence à la réglementation sur les aides publiques.

Une « usine fantôme »

Fondée en 1824, la « papet' » nécessite bien deux heures pour être visitée. A l'intérieur, les deux lignes de production de papier, jadis si bruyantes, sont désormais silencieuses. Voilà six mois, on y travaillait en tee-shirt, du fait de la chaleur, et un ballet d'une soixantaine de camions livrait entre 400 et 500 tonnes de pâte à papier par jour pour alimenter des machines produisant 320.000 tonnes de papiers par an.

A l'arrêt depuis le 10 janvier, le site, qui a fabriqué toutes les cartes Pokémon en circulation dans le monde, a maintenant des allures d'usine fantôme. Sur la zone de stockage, les chariots élévateurs sont immobiles (le fournisseur a fait faillite avec la papeterie), et seuls quelques salariés veillent sur les palettes qui attendaient d'être envoyées. A la « papet' », le dernier CDI avait été signé le 2 janvier. Soit six jours avant le redressement judiciaire.

Comment en est-on arrivé là ? Au début des années 2000, Arjowiggins possède des marques célèbres comme Canson, Velin d'Arches ou Conqueror et une trentaine d'usines dans le monde, qui fabriquent du papier pour les catalogues et les beaux livres, du papier technique pour les billets de banque ou les passeports biométriques et du papier pour la publicité ou la communication d'entreprise.

Mais ce n'est qu'une des composantes de l'ex-Worms & Cie. Détenu par Nicholas Clive Worms (20 %), les Agnelli (53 %) et les AGF (15 %), le holding Sequana est aussi présent dans la distribution de papiers (Antalis), la certification (avec le numéro un mondial SGS) et la gestion de fonds (Permal).

Le nom dans le journal

Permal est vendu en 2005 et SGS sort de Sequana en 2006. Les Agnelli ont compris le potentiel de cette activité, redressée deux ans plus tôt par Sergio Marchionne, le futur patron de Fiat. En 2007, Pascal Lebard entre alors en scène. Cet ancien de 3i et d'Exor, le holding des Agnelli, investit l'essentiel du patrimoine de sa famille dans un groupe recentré sur le papier, avec une branche industrielle (Arjowiggins) et une branche distribution (Antalis). Il rachète 21,9 % du capital aux Agnelli pour 227 millions d'euros.

Son père, Daniel Lebard, est un ancien cadre de Rhône-Poulenc, qui a gagné beaucoup d'argent dans le retournement d'entreprise. « Pascal voulait devenir un grand négociant de papier. Il y avait chez lui une volonté d'égaler le père, d'avoir son nom dans le journal », explique un ancien de Worms. Sequana est alors rentable. Mais les choses se dégradent rapidement. L'essor du numérique, la crise des subprimes font plonger le marché du papier.

Un couteau qui tombe

L'investissement se révèle être un couteau qui tombe, façon Eurotunnel, et Pascal Lebard n'a pas anticipé le phénomène. « Entre 2007 et 2019, le volume de papier écriture consommé dans le monde a chuté de 60 % », explique-t-il. Le groupe fait face à la concurrence de plus grosses usines en Suède, en Allemagne ou en Finlande. Faute d'être intégré, il est durement pénalisé par la hausse des prix de la pâte à papier à partir de 2009-2010, liée notamment à la consommation de papier d'hygiène en Asie. Sequana taille dans ses coûts, cède des papeteries, ferme les petites unités pour remplir les grosses. A ce jeu, les sites étrangers trinquent les premiers car ils sont plus faciles à fermer. En 2011, le titre cède 70 % en un an.

L'année suivante, l'Etat arrive à la rescousse. Sous la contrainte, le Fonds stratégique d'investissement (FSI) prend 20 % du capital. L'Etat veut gagner du temps. « Sequana avait beaucoup d'usines dans les territoires. Cela fait pas mal de députés et de sénateurs », analyse un ancien. Et puis, la filière est fortement syndicalisée. « Notre arrivée va permettre de sécuriser l'ancrage de Sequana en France », déclare alors Bertrand Finet, du FSI, aux « Echos ». L'année suivante, bpifrance reprend la participation.

Epée de Damoclès

Les grands investisseurs privés se tiennent, eux, à l'écart de la société et même John Elkann déconseille à des connaissances d'y investir. Qui plus est, le groupe vit depuis 2013 avec une épée de Damoclès sur la tête : un litige avec British American Tobacco (BAT) dans le cadre d'une vieille affaire de pollution de rivière aux Etats-Unis par une société ayant appartenu à BAT, puis à Sequana. Le groupe américain réclame 130 millions d'euros plus les frais.

En 2014, Sequana ne parvient plus à faire face aux échéances de dettes. Les 14 banques qui financent le groupe abandonnent 170 millions d'euros de créances tandis que 125 millions de dettes sont converties en obligations remboursables en actions. En 2015, Impala, le fonds de l'ancien dirigeant de Louis-Dreyfus, Jacques Veyrat, rachète discrètement celles-ci sur le marché à prix cassé. Et il efface la créance en échange de deux pépites de Sequana, spécialisées dans la traçabilité (Arjo Solutions) et l'identité (Arjo Systems), et d'une participation de 20 % revendue au fil de l'eau.

Avec cette opération, Sequana élimine le boulet de sa dette, mais le groupe court toujours après le cash. Dans les papeteries, les machines sont mises en leasing. Seul bpifrance, qui a remis de l'argent au pot en 2015, continue à prêter de l'argent à des taux allant de 10 à 14 %. En 2016-2017, l'activité de papier de billets de banque décroche avec le retrait des petites coupures en Inde puis aux Philippines.

De la tempête à l'ouragan

Chaque année, Pascal Lebard espère voir le bout du tunnel. « Quand on est dans la tempête, c'est difficile d'imaginer qu'on sera bientôt dans un ouragan », dit le dirigeant. Mais il y a de moins en moins d'actifs à vendre et les cessions se passent parfois très mal. En 2018, l'usine de papier de billets de banque et de passeport de Crèvecoeur (Seine-et-Marne) est reprise en avril par un fonds, avant d'être déclarée en faillite à l'automne.

Cette même année, Sequana cherche à vendre ses trois dernières usines (Bessé-sur-Braye et Le Bourray dans la Sarthe et Château-Thierry dans l'Aisne) au néerlandais Fineska, mais l'acquéreur se retire, fragilisé par la hausse de la pâte à papier. « Nous avons essayé de faire un deal à 1 euro, mais ce n'était plus une question de prix », explique Pascal Lebard. Fin mars dernier, Bessé-sur-Braye est déclaré en faillite et les deux autres sites repris avec des licenciements pour l'un d'eux. Mi-mai, Sequana est placé en liquidation judiciaire, incapable de faire face au paiement de 163 millions d'euros ordonné par la cour d'appel de Londres à la suite du litige avec British American Tobacco.

Passivité de l'Etat actionnaire

« Sequana, c'est l'histoire d'une chute qui aura duré quinze ans », résume un industriel. Cette bérézina suscite la colère des actionnaires minoritaires, qui reprochent à Pascal Lebard sa stratégie et une rémunération trop élevée (900.000 euros de fixe depuis 2010, 900.000 euros de variable versés en 2016 et 225.000 euros en 2017). « C'est un illusionniste. Il a vendu l'idée d'une croissance et d'une rentabilité qui n'est jamais arrivée », critique Daniel Pichot, de l'Association des actionnaires minoritaires (Asamis).

 Pascal Lebard a refusé des offres tentantes comme celle sur les papiers de sécurité en 2009 parce qu'il pensait que cela allait repartir. Il a mis son argent de bonne foi et il a ruiné sa famille. 

« Pascal est un optimiste, explique un industriel. Il a refusé des offres tentantes comme celle sur les papiers de sécurité en 2009 parce qu'il pensait que cela allait repartir. Il a mis son argent de bonne foi et il a ruiné sa famille. » Les salariés pointent, eux, la passivité de l'Etat actionnaire, qui « a donné de l'argent aveuglément, sans regarder l'utilisation des fonds », dénonce Christophe Garcia, délégué CGC de l'usine de Bessé-sur-Braye.

Et maintenant ? Antalis a été introduit en Bourse en 2017 (55 millions d'euros de capitalisation pour 2,3 milliards de chiffre d'affaires). Le distributeur est ainsi à l'abri d'une offensive juridique de BAT, assure Pascal Lebard. Bpifrance a, lui, enregistré une perte de 180 millions d'euros sur Sequana l'an dernier, à laquelle s'ajoutent 20 millions d'euros d'avoirs fiscaux et sociaux consentis par l'Etat.

Un choc énorme

A Bessé-sur-Braye, les 578 salariés de la papeterie vont signer cette semaine leur solde de tout compte. Ils entendent demander des comptes à Pascal Lebard et à bpifrance devant la justice. Pour ceux qui sont loin de la retraite, l'avenir est sombre. La papeterie était la seule activité industrielle d'envergure sur le territoire. « Ici, c'était une institution », explique Jacques Lacoche, le maire de Bessé-sur-Braye. Dans certaines familles, plusieurs générations y travaillaient. Fin avril, un salarié de l'usine s'est suicidé.

Lers salariés du site ont écrit leur colère sur les murs de l'usine et sur des dizaines de tee-shirts

Lers salariés du site ont écrit leur colère sur les murs de l'usine et sur des dizaines de tee-shirts Emmanuel Grasland

L'impact de la fermeture est énorme pour l'écosystème. La papeterie laisse 140 millions d'euros d'impayés et une cinquantaine de fournisseurs en difficulté. Deux sont déjà en redressement. Arnaud Pion, dont la société livrait des palettes à la papeterie, est touché de plein fouet. « Je me retrouve avec 100.000 euros de stocks dédiés sur les bras et 240.000 euros d'impayés », explique le chef d'entreprise. Sur ses trente employés, quatre travaillaient à temps plein pour le site.

Les gros fournisseurs non plus n'ont pas toujours vu venir la chute. L'été dernier, Dalkia France, filiale d'EDF, avait installé un système de cogénération dans la papeterie. Il devait être rentabilisé sur douze ans.