Billet de Florestan

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Dimanche 23 juin 2019, la société des antiquaires de Normandie, la plus vénérable société savante française versée dans les études d'histoire et d'archéologie monumentale, fondée en 1824 par Arcisse de Caumont, faisait son voyage d'études annuel à la cathédrale de Rouen ainsi qu'au palais archiépiscopal adossé depuis... 1700 ans à la cathédrale Notre-Dame qui est redevenue, depuis 2003,  la "primatiale de Normandie" avec la résurrection de la province ecclésiastique de Rouen, cadre géographique millénaire directement issu de l'antique Seconde Lyonnaise dans lequel s'est mentalement inscrite la constitution du duché de Normandie, puis la province et gouvernement de Normandie, puis les cinq départements normands puis, enfin, après 60 années d'une inutile division, la région contemporaine de Normandie.

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Le poids de l'Histoire concentré là entre la rue Saint Romain au Nord, le parvis de la Calende au Sud, la rue de la République à l'Est et la rue du Gros-horloge à l'Ouest, est impressionnant car en ce lieu bat TOUJOURS le coeur, le centre spirituel de la Normandie depuis 17 siècles malgré toutes les guerres, les révolutions et les changements de régimes et de politique de toute l'histoire de France.

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Mgr Dominique Lebrun que nous avons rencontré personnellement au matin (nous étions arrivés en avance...) en soutane épiscopale et en sandales au milieu du pavé de la grande cour de l'archevêché et salué chaleureusement comme celui qui incarne et fédère l'unité spirituelle de notre région (ce fut notamment le cas lors des obsèques du Père Hamel) est le dernier archevêque de France à pouvoir résider à l'ombre de sa cathédrale dans les murs de son palais hérité de l'Histoire.

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En effet, lors de la Révolution, les Rouennais déjà très fiers de cette exceptionnelle continuité historique et fiers de de défendre l'unité provinciale normande refusèrent la vente du palais archiépiscopal en tant que Bien National: concrètement, aucun bourgeois ou industriel rouennais n'osa acquérir ce bien inestimable qui resta sur les bras de l'Etat qui se vit contraint de le restituer en 1801 à l'Eglise au moment du Concordat... De même, lors de l'application de la loi de séparation de l'église et de l'Etat de 1905 qui fit de l'Etat le propriétaire plein et entier des cathédrales et bâtiments historiques associés, l'archevêque de Rouen de l'époque qui était favorable au ralliement des catholiques à la République obtint le privilège de pouvoir continuer à y résider. Privilège qui fut confirmé par la République en 1919 puisqu'on ne saurait rien refuser à l'église cathédrale dont les murs vénérables virent, à la fois, la condamnation, le supplice  et la réhabilitation de Jeanne d'Arc...

Archevêché

Originale

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La salle des Etats de Normandie du palais archiépiscopal de Rouen dans laquelle fut solennellement reçu en 1786 le roi Louis XVI à son retour de Cherbourg: après cette visite normande qui fut l'unique voyage en province du roi avant sa désastreuse équipée de Varennes, le dauphin (le futur Louis XVII) fut fait "duc de Normandie". Il sera le dernier.

D'où cette situation encore plus exceptionnelle:

Le palais archiéspicopal de Rouen est toujours en fonction avec un archevêque qui y réside avec ses services tout en abritant, depuis 2015, l'Historial Jeanne d'Arc qui attire de nombreux visiteurs entre les murs de ce patrimoine historique monumental vivant depuis 1700 ans!

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Après cette journée d'études où nous furent exposées les origines archéologiques galloromaines de l'ensemble cathéral rouennais (une première date: 353 après Jésus-Christ, fondation d'une première basilique par l'évêque Saint Victrice sous l'actuelle cour d'Albane, sur le flanc nord de la cathédrale), de nouvelles et séduisantes hypothèses sur l'origine de la tour Saint-Romain, une tour porche posée au dessus de l'ancienne rue principale de la ville romaine, faisant le pendant de la tour dite de Beurre mais initialement dédiée à Saint-Etienne, sur l'origine du parvis de la cathédrale jadis entouré de portiques reliés à la cathédrale antique, sur le premier état du massif occidental à l'époque du duc Richard 1er qui dota, semble-t-il, la façade de la primatiale normande de trois grands arc triomphaux romains, ou encore, sur la vaste opération de "francisation" d'une vieille cathédrale normande menée dans les années 1280-1300 avec deux nouvelles façades de transept citant Notre-Dame et la Sainte Chapelle de Paris au Nord (portail des Libraires) et copiant la cathédrale de Reims au Sud (portail de la Calende) la conviction grandit dans nos esprits que la cathérale de Rouen est le monument des monuments, notre monument normand, au sens strict du mot, à savoir: la stratification  jamais interrompue au même endroit des mémoires humaines au service d'une même fonction symbolique depuis près de deux millénaires.

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L'actuel massif occidental de la cathédrale (XII, XV et XVIe siècles) garde le souvenir de l'ancien arc de triomphe du duc Richard 1er.

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Au Nord: le portail des Libraires, hommage à Paris (cathédrale Notre-Dame et Sainte Chapelle).

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Au Sud: portail de la Calende, hommage à la cathédrale de Reims...

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Donnant sur la cour d'Albane, l'ancien cloître réservé aux chanoines, les anciens bâtiments canoniaux abriteront, dans les prochaines années, le futur musée de l'Oeuvre de la cathédrale dans lequel seront exposés les objets du Trésor et les principaux éléments du dépôt lapidaire et archéologique de la cathédrale afin de retracer 1700 ans d'histoire...

Après l'achèvement des programmes de restauration en cours sur la charpente et toiture du chevet (choeur), sur la flèche en fonte d'Alavoine, sur la tour lanterne, la cathédrale aura retrouvé toute sa splendeur selon le plan suivant:

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On notera la statue de Saint-Georges terrassant un dragon situé plus bas dans la toiture ainsi que la présence de deux grands soleils dorés sur les pentes de cette toiture de l'époque du cardinal d'Amboise et qui avait disparu lors d'un incendie en 1822.

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Il restera encore à achever la restitution à l'identique du portail des Maçons (XIIIe siècle) pulvérisé en 1944 et à créer une nouvelle claire-voie de vitraux dans les fenêtres hautes de la nef, du choeur ainsi que dans les roses Ouest et Sud avec une création contemporaine cohérente dans son programme esthétique et spirituel. Enfin, il y a un projet de reconstruction du grand orgue de la cathédrale de Rouen dans son grand buffet du XVIIe siècle, élevée sur la tribune de Jehan Titelouze le musicien qui créa l'école française d'orgues. Ce projet visant à créer un grand orgue neuf pour remplacer l'orgue des années 1950 de mauvaise qualité, comme tous les autres projets, attend son... financement!

https://www.cathedrale-rouen.net/larigot/orgue_tribune.htm

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Dans notre époque floue sur tous les sujets qui importent pour donner du sens à une vie humaine, la cathédrale de Rouen est plus que jamais un repère éminent dans la cité: c'est la maison métropolitaine rouennaise et normande, l'église mère si l'on ose dire...

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Avec la cathédrale de Rouen, une autre tradition se maintient pour entretenir un lien aussi transcendant que millénaire avec tout être humain: l'art campanaire qui donne une signification à un paysage sonore urbain en grande partie dévasté par la puissance sonore de la modernité industrielle. Dans le cadre de cette visite, nous eûmes droit à une présentation exhaustive du généreux et splendide carillon de 64 cloches désormais abrité depuis 2016 dans la tour Saint-Romain et fruit du travail exigeant et passionné de la 5ème génération des Savoyards de la maison Pacquard d'Annecy.

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Ce carillon exceptionnel qui annexe la plus grosse cloche de la cathédrale (le bourdon Jeanne d'Arc refondu  en 1956 et pesant 9 tonnes) est très prisé des Rouennais et des touristes qui sont soudainement saisis par une féérie descendue du ciel à condition de n'avoir pas les oreilles prisonnières d'oreillettes numériques...

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Consciente de l'enjeu anthropologique, sinon spirituel, la ville de Rouen a fait installer un mobilier urbain original et adapté pour écouter le carillon: des transats en bois permettent de contempler la dentelle de pierre de la façade et  la dentelle de sons qui nous rappelle aussi que nous sommes éphémères et que les heures de la vie humaine méritent d'être sonnées jusqu'à la dernière.

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Patrice Latour (un nom prédestiné pour un carillonneur) nous a longuement expliqué sa passion et son combat pour sauver ce patrimoine immatériel des sons: grâce aux performances techniques du nouveau carillon doté d'un clavier d'études équipé d'un ordinateur programmateur numérique, il forme une nouvelle génération de carillonneurs passionnés mais développe aussi le répertoire musical d'un authentique instrument.

Enfin, il a obtenu le droit de restituer, en partie, la diversité symbolique des sonneries autrefois utilisées: c'est ainsi que les cloches de la cathédrale de Rouen font, à nouveau, la différence entre les funérailles d'un homme ou d'une femme ou solennise le décès d'une grande personnalité en intégrant, à la sonnerie du glas, la mélodie de la messe des morts. Même chose aussi pour les réjouissances (mariage et autres sacrements religieux).

L'aspect laïc n'est pas oublié non plus puisque le carillonneur de la cathédrale de Rouen a joué, récemment, les chansons de Johnny Halliday, Charles Aznavour ou Michel Legrand et les mélodies pour sonner les heures programmées à l'avance sur l'ordinateur du carillon pourrait faire l'objet du choix des Rouennais eux-mêmes et d'une publication régulière dans la presse locale comme autrefois: le tissage du lien social, ce pont-aux-ânes des discours de campagne électorale, devient d'une puissante réalité grâce au carillon de la cathédrale de Rouen.

A découvrir, sous le lien suivant, la puissance harmonique du plénum à la volée de la sonnerie de la tour Saint-Romain (5 cloches dont le bourdon Jeanne d'Arc de 9 tonnes)... Oreilles sensibles, s'abstenir:

https://www.youtube.com/watch?v=ZRmjeRyUmUs

Autrefois (avant la Révolution), la cathédrale de Rouen disposait avec la Georges d'Amboise de la plus grosse cloche de France qui pesait 40000 livres (environ 18 tonnes!) qui nécessitait 16 hommes pour son ébranlement et qui se faisait entendre, disait-on, jusqu'à la Bouille...

https://flaubert.univ-rouen.fr/bovary/atelier/cathedrale/cloche.htm

A la fin de cette visite passionnante et étourdissante, nous avons demandé, bien entendu, la musique de la célèbre chanson de Frédéric Bérat: "j'irai revoir ma Normandie" se fit entendre, à nouveau, ce dimanche 23 juin 2019 sur le parvis de la cathédrale de Rouen aux alentours de 17h30

Pour réécouter le carillon de la tour Saint-Romain à l'occasion de son inauguration le 19 septembre 2016:

http://normandie.canalblog.com/archives/2016/09/19/34339726.html

 La cathédrale pavoisée à l'occasion de l'Armada: un drapeau normand est visible sous la voûte à l'entrée du choeur :

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