Billet de FLORESTAN:

C'est l'une des belles surprises de l'été 2019 en cette Normandie qui accueille de plus en plus de touristes fuyant la chaleur d'un "Sud" devenu torride et qui se trouvent charmés  par le délicieux cocktail offert par notre région mêlant avec subtilité une haute culture et une belle nature accessibles  pour toute la famille...

Avec la réunification, la Normandie suscite aussi un certain regain d'intérêt médiatique qui donne l'occasion pour certains de remettre à niveau l'image et les souvenirs qu'ils pouvaient avoir d'une Normandie qui fut, il faut bien le dire, trop longtemps passée de mode sinon ringardisée autour du triptyque pluie, vache, pomme, voire, réduite à cette Normandie en béton recouvrant les ruines de 1944 ou, pire, à n'être que la plage du week-end pour les Parisiens.

Il faut donc s'en féliciter et saluer toutes les initiatives médiatiques et éditoriales qui remettent la Normandie à l'honneur et qui se donnent les moyens de renouveler l'approche de notre région dotée d'une matière si riche qu'elle pourrait nourrir toutes les curiosités intellectuelles possibles...

Dans ce contexte, nous avons vu arriver avec beaucoup d'intérêt la nouvelle production d'une maison d'édition poitevine spécialisée dans les livres pour enfants, (un secteur essentiel et stratégique en terme de transmission culturelle), "la Normandie des enfants" proposée depuis peu par les éditions "bonhomme de chemin" qui se présente sous la forme d'un très astucieux et ludique cahier de devoirs de vacances de 64 pages pour faire voyager les enfants (niveau: 7/12 ans) à l'occasion d'une belle balade pleine de sensations dans les cinq départements normands.

Un frère (Camille) et sa soeur (Jade) se promènent donc dans l'équivalent normand du très célèbre "Tour de France de France par deux enfants" édité par Augustine Feuillée en 1877 (sous le pseudonyme G. Bruno)...

https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Tour_de_la_France_par_deux_enfants

L'ouvrage est de qualité, c'est la raison pour laquelle l'Etoile de Normandie vous en propose une recension exhaustive critique...

normandie1

La balade normande commence par une présentation précise de la géographie administrative situant les cinq départements normands en France et donnant la liste des principales villes: c'est essentiel. Autre point essentiel et subtil: Rouen n'est pas qualifiée de "capitale" de la Normandie. Bien vu!

Néanmoins, sur cette carte on aurait pu indiquer les numéros des départements car le jeu consistant à devenir de quel département provient la voiture que l'on suit sur la route des vacances existe encore...

Les pages "on se repère" proposent, ensuite, une infographie agréable pour les yeux (pp. 4 et 5) mais on notera deux oublis:

1) absence au large des côtes du département de la Manche des îles anglo-normandes (alors que l'archipel des Chausey) est figuré.

2) absence du couple Guillaume et Mathilde pour figurer la ville de Caen alors que Rouen se présente avec Jeanne d'Arc.

Enfin, on aurait pu superposer sur le découpage départemental bien identifié par des couleurs, la carte des pays normands... (par ex: Cotentin et Avranchin pour le département de la Manche).

Page 6, la question de l'attribution du Mont-Saint-Michel à la Normandie, donc au département de la Manche ne fait aucun doute: on appréciera l'humour des auteurs pour aider les jeunes lecteurs à retrouver le célèbre Mont car la concurrence avec une région voisine bien connue n'est jamais très loin... Nous y reviendrons!

Arrivent les pages 7 et 8 qui proposent une mini-chronologie de l'histoire normande à plier en accordéon: les enfants vont adorer. Les grands épisodes de l'histoire millénaire normandes s'y trouvent mais on aurait pu insister davantage sur la stabilité géo-historique millénaire qui fonde une certaine évidence normande en indiquant au début de la frise non pas que les Gaulois installés dans la future région ont résisté contre les Romains "comme les Bretons" (sic!), mais que la mise en place, au IVe siècle après Jésus-Christ, de la 4ème Lyonnaise avec Rouen comme métropole, créait le cadre normand.

Dans cette histoire trop succincte qui va directement de 1469 à 1944 et qui s'y arrête, on aurait pu évoquer la création des cinq départements normands à la Révolution française et le retour contemporain à la région Normandie d'abord dans la division (1956) puis dans l'unité (2016)...

En revanche, les pages suivantes consacrées à la vie de Guillaume Le Conquérant et la ville de Caen avec une évocation de la ville détruite par les bombardements de 1944 sont excellentes!

De même que celles consacrées à la tapisserie de Bayeux avec une belle présentation technique du point de Bayeux... Un petit regret cependant, celui de ne pas donner le vrai nom historique de la "première grande bande dessinée" de l'Histoire (effectivement...): la "Telle du Conquest".

Après une pause sucrée qui sera appréciée par tous avec la recette des bourdelots et des douillons, viennent les pages salées et pleine d'amertume d'héroïsme et de tragédie consacrées au débarquement de 1944 (pp. 16 à 19) et qui sont remarquables par leur qualité pédagogique (notamment pour l'explication de l'un des plus grands faits de toute l'histoire humaine) mais on doit, hélas, constater un oubli majeur qui ne tient pas compte des évolutions les plus récentes de la perception de cet événement et de sa représentation collective et officielle: il faut, en effet, déplorer l'absence de toute allusion et référence au rôle joué par la population civile normande et notamment par la résistance normande de la France Libre (aucune allusion au Général de Gaulle ou au commando Kieffer débarqué à Ouistreham) qui a concrètement rétabli sur son sol la souveraineté administrative de la république française.

Il est urgent de reviser l'image du Débarquement en Normandie de 1944: les Normands n'ont pas été passifs sous les bombes!

Ils y ont participé de façon concrète en aidant les soldats alliés, en faisant du renseignement militaire, en faisant preuve de solidarité collective (défense passive). On aurait pu rappeler tout simplement l'essentiel: les Normands ont été les martyrs du retour de la Liberté en Europe. 29000 victimes civiles. 498 communes sinistrées.

Après le tragique de l'Histoire avec une "grande hache" (G. Pérec), les auteurs nous emmènent à Granville (p.20) avec une jolie page de coloriage sur une robe du couturier Dior. Mais Granville, port de pêche et de Terre-neuvas n'est pas évoqué. Dommage! (Même chose pour Fécamp et Dieppe, oubliés dans le parcours de cette balade.)

Choix éditorial oblige, les beautés du Cotentin ne sont pas présentées: manquent à l'appel la merveilleuse cathédrale de Coutances, la sublime côte des havres et les falaises sauvages de la Hague (avec l'Usine ou sans... comme vous voudrez!)

En revanche, on saura tout sur Chausey, la pêche à pied et le phénomène des grandes marées: c'est très précis et bien présenté!

Retour plus heureux, ensuite, à l'histoire de la Normandie avec une excellente double page consacrée aux abbayes normandes, aux fondeurs de cloches de Villedieu-les-poêles, histoire de nous préparer aux pages 26 à 29 consacrées au... Mont-Saint-Michel qui est au labeur d'éditeur pour l'enfance ce que la montée de l'Isoard peut représenter pour un cycliste du Tour de France: un passage obligé très rude et très risqué!

Eh bien, nos amis éditeurs du Poitou s'en sortent avec les honneurs en nous proposant des pages très pointues (c'est le cas de le dire...) quant à l'architecture de l'abbaye du Mont-Saint-Michel, sur la question du rétablissement du caractère maritime des lieux... sans aucune allusion à une célèbre région voisine. Bravo!

Après les hauteurs montoises et michaéliques (on aurait pu dire, en passant, que la Saint Michel c'est aussi la fête des Normands...), retour sur le littoral  avec une belle présentation de la coquille Saint-Jacques et ses deux-cents yeux comme Argus! (je ne le savais pas!)

On arrive ainsi, à la mitan de l'ouvrage avec les pages 34 et 35 qui sont, assurément, les plus réussies car il s'agit d'une très belle évocation à hauteur d'enfants des impressions intimes que peuvent donner des souvenirs normands: sans que cela soit dit directement, on est là au coeur de cette notion si essentielle d'espace vécu chère au géographe normand Armand Frémont et qui permet de définir l'originalité de l'identité normande par rapport à d'autres identités régionales plus évidentes sinon plus... bruyantes: l'identité normande est un existentialisme personnel.

normandie3

Après ce sommet sur les impressions normandes, on passe tout naturellement à l'impressionisme avec les pages 36 et 37 qui sont, elles aussi, de bonne facture avec le rappel d'une évidence: l'impressionnisme est né sur la côte normande car les peintres parisiens pouvaient emporter leurs couleurs avec eux grâce à l'invention de la peinture en tube! Eh oui! l'histoire tient à peu de choses... Dans ces pages, on ne boudera pas notre plaisir de voir Eugène Boudin enfin mis à sa vraie place, celui d'initiateur et d'éducateur du génial Monet.

Mêmes remarques quant à l'évocation d'Auguste Perret et de l'église Saint-Joseph du Havre ou pour décrire Etretat et l'invention du roman policier pp. 38 et suivantes: ce sont des aspects de la matière normande qui ne sont pas toujours présentes dans les vulgarisations éditoriales. On saluera donc ici un bel effort de curiosité intellectuelle... même si nous aurions aimé voir la reproduction d'une peinture de Monet de la Manneporte ou de la porte d'Aval pour Etretat.

Après les beautés de la côte d'Albâtre, direction Rouen, la métropole normande en faisant un détour par le Bec- Hellouin (p.43) pour évoquer la tradition normande de l'architecture à pan-de-bois: sur le sujet, on pouvait s'attendre à ce que l'on nous propose plutôt la visite d'un manoir du pays d'Auge (par ex: Coupesarte) faute d'aller à Lisieux qui était autrefois, c'est-à-dire avant 1944, la capitale française du pan-de-bois... Quitte à faire étape au Bec-Hellouin, on aurait pu aller voir l'abbaye (mais le thème a déjà bien été traité auparavant) mais aussi la ferme maraîchère en permaculture bio qui s'y trouve et qui est, désormais, célèbre dans le monde entier!

Camille et Jade sont désormais à Rouen (pp. 44 à 47) avec une visite approfondie du "Gros-Horloge" de Rouen, de l'Historial dédié à Jeanne d'Arc et,  bien entendu, de la cathédrale "la plus haute de France" voire du monde (avant 1880). En revanche: aucune allusion aux grands voiliers de l'Armada, à l'aître Saint-Maclou ou aux dentelles du palais de Justice qui est, avec celui de Rennes, l'un des plus beaux anciens parlements de province encore conservés... On invite donc nos amis poitevins à venir visiter Rouen de façon plus approfondie, l'ancienne seconde ville de France vaut vraiment le détour, pour parler comme le guide Michelin, même si elle située à moins d'une heure de voiture de Paris!

Après ce passage dans la plus grande ville de Normandie, nos deux enfants repassent "outre l'eau" du côté des planches de Deauville et de Honfleur, capitale incontestée du pittoresque (pp.48 -51). Mais là encore, une belle occasion de pédagogie est manquée: aucune allusion à l'estuaire de la Seine, mélange surréaliste d'espaces naturels et industriels. On aurait pu évoquer à hauteur d'enfant, les terminaux du port du Havre, le pont de Normandie ou le marais Vernier... Je sais bien qu'il faut faire des arbitrages éditoriaux mais il y a, avec cet oubli, un sérieux trou dans la carte normande...

Et c'est précisément que vient le moment de bouder sérieusement... A cause de Boudin!

Page 51:

normandie4

Cela pouvait être, assurément, la plus belle page d'exercice du livre avec cette étude de nuages "à la Boudin" proposée aux enfants (et que j'ai moi-même expérimentée avec ma fille: ça marche très bien...)

Mais, que vient donc faire là cette vue de... Portrieux peinte par un Eugène Boudin qui s'en alla aussi peindre sur la côte bretonne? Il faut convenir que c'est ici totalement hors-sujet!

D'où ce conseil humoristique sinon ironique de Normand habitué à lire Ouest-France, le grand quotidien régional ligéro-breton qui ne fait jamais mystère de ses préférences régionales par des allusions régulières discrètes sinon subliminales: quand vous faites un livre sur la Normandie, vérifiez bien que votre infographiste n'est pas... breton!

Après le littoral, il serait temps, enfin, de découvrir les beautés verdoyantes de la Normandie plus rurale de l'arrière-pays, avec un passage par la "Suisse normande" (vallée de l'Orne), le beau site trop méconnu des roches d'Oêtre (vallée de la Rouvre) avant de faire plus ample connaissance avec la vache normande et ses cinq fromages AOC au lait cru (pp. 52-55): on n'y trouve rien à redire! C'est parfait... jusqu'au petit jeu mystère consistant à découvrir le nom des trois robes traditionnelles des vaches de race normande.

On restera dans l'Orne, le département normand le plus mystérieux, avec la visite plutôt inattendue du château de Carrouges (p.56) qui mérite vraiment le détour et qui témoignera fort bien pour tous les autres châteaux et manoirs d'une Normandie qui en compte tant: on notera simplement que M. Xavier Bailly, ancien administrateur du Mont St Michel et du château de... Carrouges pour le compte du Centre des Monuments Nationaux (CMN), a été consulté par les auteurs du livre, ceci expliquant cela!

Cette balade normande finit symboliquement (p.55) par une évocation de la pomme (le fruit défendu du Paradis): c'est bien vu de rappeler que la variété "bénédictin" provient du verger des moines de Jumièges mais c'est moins bien de laisser entendre que la Jonagold est une variété ancienne normande et de laisser croire que le cidre normand se sert à la... bolée! 

On aurait pu enfin dire à nos enfants qu'il y avait autrefois en Normandie près de 6000 variétés locales de pommes!

Avant de regagner Paris (on imagine fort bien que Camille et Jade sont deux enfants de la région parisienne avec une famille ayant ses racines en Normandie...) on nous propose une halte dans le jardin de Claude Monet à Giverny dont le laboratoire de lumière et de couleurs se trouve très symboliquement posé à cheval sur la rivière Epte qui fait  la frontière entre France et Normandie: de Rollon à Monet, la boucle est donc bouclée!

normandie2

Conclusion:

L'Etoile de Normandie vous conseille ce livre consacré à la Normandie et à proposer à vos bézots pendant les vacances, en dépit de certaines lacunes ou erreurs que l'on retrouvera aussi ailleurs notamment, une certaine absence de présentation explicite du patrimoine culturel et spirituel chrétien alors qu'il s'agit de notre patrimoine architectural et artistique essentiel en Normandie comme ailleurs en France...

index

Par exemple, p.45: l'animal héraldique de Rouen n'est pas "un mouton" mais un agneau, référence à la résurrection du Christ le jour de Pâques après son sacrifice sur la croix comme un agneau... On aurait pu aussi évoquer Sainte Thérèse qui attire à Lisieux 700000 pélerins par an venus du Monde entier. Ce n'est pas rien.

therese_officecentraldelisieux

Sur le fond, on regrettera que ce beau tour de Normandie par deux enfants n'aille pas plus loin dans la découverte de l'identité régionale normande: on aurait pu proposer, par exemple, un lexique des mots normands et faire le lien avec l'anglais puisque 35000 mots de l'anglais moderne ont une origine franco-normande à cause de Guillaume Le Conquérant.

On aurait pu, enfin, avoir une présentation plus institutionnelle de la Normandie, notamment de son conseil régional et de son drapeau dont la version blasonnée n'apparait que p.7 dans la chronologie à plier en accordéon: nos "cats", autrement dit, les deux léopards (voire trois) ou "lions passant et gardant" d'or sur fond rouge qui intriguent régulièrement nos enfants et nos jeunes lorsque nos bâtiments publics sont (de plus en plus) pavoisés aux couleurs normandes...

 

157423

Bref! Saluons, un bel effort de curiosité intellectuelle venue du Poitou à l'égard de notre Normandie dans le but de la mettre au niveau des enfants...

Mais, la Bretagne qui dispose toujours (on se demande bien pourquoi) d'une sorte de monopole médiatique grand public sur l'identité régionale n'est jamais très loin!

normandie5

Pour découvrir les éditions "bonhomme de chemin":

https://www.bonhommedechemin.fr/