"L'archipel français", le livre de Jérôme Fourquet, directeur des études à l'IFOP fera probablement date dans l'historiographie de la science politique française, une discipline fondée en France avec les mémorables recherches d'André Siegfried sur les structures culturelles et sociales du vote dans la France de l'Ouest.

Ce livre fait le diagnostic impitoyable d'un effondrement engendrant de multiples disparitions, transformations et éclatements: reprenant les intuitions de Marcel Gauchet sur le "désenchantement du monde", la sortie de la matrice morale et spirituelle du judéo-christianisme "religion de la sortie de la religion" et la désafiliation totale au profit d'une société matérialiste narcissique et hédoniste plus que jamais composée d'individus, le livre de Jérôme Fourquet documente dans les moindres compartiments du corps social français les effets de la sortie  de "la matrice catho-républicaine" qui a créé, il y a plus de deux siècles, la civilisation moderne française.

Manifestement, nous sommes en train de changer de civilisation: quelque chose disparaît sous nos yeux et on ne sait pas encore vers quoi et vers où nous allons...

En attendant, le livre de Fourquet est l'une de ces rares lectures indispensables qui permettent enfin d'y voir clair dans la brume actuelle ou plutôt dans la poussière des gravats d'une cité en cours de démolition car, pour le dire simplement, il n'y a, désormais, plus aucune évidence commune à partager entre nous: d'où le titre du livre, "l'archipel français, naissance d'une Nation multiple et divisée" avec cette question de savoir s'il est encore possible de faire exister un liant pour tenir encore les morceaux et si la vaisselle cassée peut encore retenir... quelque chose!

Conformément à la tradition scientifique fondée par Siegfried, Jérôme Fourquet s'attache à expliquer les conséquences politiques, donc électorales, de cette mutation: l'analyse passe, bien entendu, par une caractérisation territoriale et régionale du phénomène. On retrouvera donc un écho, en plus subtil peut-être, du constat déjà dressé par le controversé Christophe Guilluy sur les fractures territoriales, notamment le gradiant ville-campagne et la corrélation entre niveau d'études, niveau de vie, lieu de résidence et comportement électoral.

Fourquet confirme Guilluy sur un point essentiel: il y a, bel et bien, un vote protestataire de ressentiment social et de déclassement territorial. La question est aussi de savoir si la France qui abandonne ainsi ce qu'elle fut pendant deux siècles (un projet collectif humaniste universaliste égalitaire) n'est pas en train de devenir ce que les autres grandes démocraties occidentales, notamment à l'ouest de l'Atlantique, sont hélas déjà devenues: un simple contenant sans contenu uniquement borné par un Etat de droit de plus en plus sollicité par les individus et par des minorités actives et militantes...

Dans ce contexte, il y a urgence à produire, en France, une réflexion sérieuse et approfondie sur l'idée régionale pour essayer de sauver ce qui peut encore l'être de notre France, en tant que civilisation permettant un accès à l'universel:

Le livre de Fourquet est un véritable signal d'alarme.

Le modèle individualiste diversitaire libéral à l'anglo-saxonne qui domine idéologiquement toutes les élites occidentales, à commencer par les élites françaises concentrées à Paris, est un poison mortel pour notre pays encore dominé par un Etat centralisé autoritaire bien peu préparé à un tel choc...

Car nous sommes arrivés en ce début de XXIe siècle en Occident au bout du bout de l'évolution providentielle prophétisée jadis par le Normand Alexis de Tocqueville: les êtres humains veulent être libres.

La question qui est devant nous est de réussir l'achèvement de la démocratisation d'un état français héritier de plusieurs siècles de légitimité monarchique et d'une révolution autoritaire sans disperser la France façon puzzle. En regardant dans le passé politique français (au lieu d'être obnubilé par les modèles médiatiques du soft power américain), on peut trouver l'exemple de solutions qui furent mises en oeuvre pour reconstruire notre pays après de terribles épreuves...

Nous en voyons deux:

  • Après 1870: La 3ème République avec une première approche démocratique, sociale et décentralisée...
  • Après 1940/1945: Le programme du Conseil National de la Résistance pour rebâtir une société démocratique, égalitaire et solidaire

Pour résumer:

Depuis la mort de Charlotte Corday, soit environ plus de deux siècles, nous n'avons pas assez essayé les solutions girondines pour continuer à faire de la politique ensemble alors que nous sommes de plus en plus différents...

Le moment de la France girondine est donc peut-être enfin arrivé...

C'est notre dernière chance.

Et nous n'avons même pas évoqué la question redoutable qui arrive du changement climatique et de ses conséquences politiques...

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Fourquet confirme Guilluy sur un point essentiel: il y a un ressentiment territorial provoqué par un sentiment de déclassement régional qui a ses conséquences électorales et politiques aujourd'hui si l'on observe les territoires où la mobilisation des "Gilets jaunes" pendant l'hiver 2018 a été la plus grande... Inutile de dire que la Normandie fait partie de ces régions de ce grand quart Nord-Ouest- Nord-Est qui, autrefois, se voyaient sous un jour favorable en tant que grandes régions industrieuses pouvoyeuses d'emplois et qui, dorénavant, ont une image négative d'elles-mêmes (voir notamment dans ce qui suit la carte n°20)

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