BILLET de Florestan:

Presque par hasard, puisque le hasard est, paraît-il, le meilleur scénariste du monde, nous avions réservé des places pour une improbable séance de cinéma au casino de Houlgate...

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La salle affichait complet mais nous avions nos précieux sésames et pour cause... puisque le ciné-club local avait invité Claude Lelouch venu en voisin "j'aurais pu venir ici à pied" pour une présentation exceptionnelle de son dernier film, "les plus belles années de nos vies" qui réussit avec des moyens simples sinon frustres à nous narrer le beau poème fragile quasi impossible des retrouvailles, 50 années après, entre un homme et une femme, alias Jean-Louis Duroc grand coureur pas seulement sur sa Mustang automobile et Anne Gauthier script-girl, deux coeurs endeuillés et inconsolables que le hasard normand se fait rencontrer sur la plage d'un week-end à Deauville. Jean-Louis Trintignant et Anouk Aimé qui en sont en la troisième mitan de leur vie, ont accepté après l'avoir refusé la folle proposition de Claude Lelouch de filmer chez lui à Tourgéville et dans les environs l'épilogue pour conclure (toujours provisoirement) du chef d'oeuvre des années 1960 qui avait, par son incommensurable beauté amoureuse, fasciné la planète entière.

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Lelouch de nous confier l'argument décisif qui acheva de convaincre Jean-Louis Trintignant de passer de nouveau devant la caméra: "l'histoire sera celle de la visite de celle qu'il avait toujours aimé et qu'il n'a jamais oublié alors que vieillissant il perd la mémoire pour tout sauf pour se rappeler d'elle. C'est un peu ce que j'ai fait pour Annie Girardot qui avait perdu dans sa maladie toute mémoire sauf celle de notre histoire..."

Le pari de ce petit film par la forme mais immense par la densité du propos était d'autant plus difficile à réaliser que Claude Lelouch nous avait déjà fait le coup de réunir une seconde fois le plus beau couple du cinéma français dans les années 1980,  vingt ans après le road-movie de la Mustang blanche n°184 sur les planches de Deauvile...

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Dans la version 2018, où le rêve se mêle subtilement à la réalité, la Ford Mustang des années 1960 très américaines a laissé la place à la nostalgique 2CV grise de la France atemporelle conduite à l'allure du trot par Anne Gauthier alias Anouk Aimé sous les frondaisons dorées d'un début d'automne du bocage augeron... Seule concession à la modernité, l'incontournable smartphone. Jean-Louis Duroc/ Trintignant: "mais c'est quoi un selfie?"

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Le selfie sur la plage de Deauville... Au fond, le cap de la Hève, un paysage littoral normand qui avait déjà fasciné les peintres impressionnistes au XIXème siècle...

Deauville?

Claude Lelouch est, désormais, associé à Deauville et plus encore après son film "un homme une femme" devenu mythique... On a envie de dire: c'est du parisianisme. Et c'était vrai au début. Avant la puissance et l'authenticité des expériences normandes. Il en va du cinéaste Lelouch né à Paris comme des peintres impressionnistes: la côte normande est la plus proche de Paris par le chemin de fer. Mais la subtile alchimie de la mer, de la terre et du ciel qui fascine les âmes parisiennes lassées, essorées par la grande ville, n'est pas parisienne, elle est normande.

Claude Lelouch: « Quand ça va mal, dit-il, je vais à Deauville. C'était le 13 septembre... je marchais donc sur la plage et très loin – il faisait très mauvais ce jour-là – j'ai vu une femme qui marchait aussi. De très loin, elle semblait très très belle. Et il y avait une petite fille qui jouait à côté d'elle. J'essayais de me rapprocher de cette dame... et tout en me rapprochant j'essayais de trouver une explication... Les idées venaient comme ça, et, tout en marchant, j'écrivais l'histoire d'Un homme et une femme... »

Claude Lelouch dira aussi que la "Normandie est sa médecine, sa pharmacie"

Dans le film qui est aussi une explicite déclaration d'amour à la Normandie, Jean-Louis Duroc/Trintignant coureur automobile en fauteuil roulant au "domaine de l'Orgueil" de Tourgéville,"le meilleur du pire" dira Trintignant pour nommer ironiquement l'EPHAD idéal qui n'existera jamais, s'étonne que l'inconnue qui vient le visiter régulièrement pour qu'il ne perde pas définitivement la boule soit attachée à ce point à la Normandie, profession de foi modeste en une évidence normande douce, bienveillante quasi maternelle.

Anouk: "Je me sens bien ici en Normandie". Jean-Louis: "Je préfère la Bretagne". Puis la regardant avec intensité: "Vous êtes belle. C'est vrai la Normandie c'est pas mal... J'irai revoir ma Normandie". L'hymne de Bérat à la Normandie, autrement dit, la  "Marseillaise des sentiments" était à peine fredonnée: dans les affaires de coeur, le chauvinisme n'a pas sa place et l'hymne de Bérat n'en contient aucun... Justement!

Le film a duré un temps que personne n'a cru bon mesurer. La salle émue applaudit avec douceur...

Pourquoi? Parce que le conte normand féérique que nous eûmes sous les yeux racontait ce qui nous arrivera à toutes et tous avec la vie, la maladie, la mort et l'amour. "L'amour fort comme la mort" (ça c'est dans la Bible).

Du haut de ses 81 ans, Claude Lelouch prit le micro après la projection pour expliquer ce qui, finalement, ne méritait pas d'explication même si nous eûmes une belle leçon de sagesse sur la passion amoureuse, la vie, le destin, le succès, la mémoire. Pour résumer: l'Amour est ce qui justifie la vie. L'Amour commence lorsqu'on aime autrui plus que soi-même. Ou alors: la vie humaine se divise en deux époques. Le temps où l'on vit pour aimer. Le temps ou l'on aime pour vivre. Et l'essentiel: aimer l'autre pour être plus soi-même encore et le vivre au présent entre un futur qui fait toujours peur et un passé toujours jaloux et obsédant...

Cette leçon de sagesse de Claude Lelouch qui, sur le sujet essentiel de l'Amour (l'autre c'est l'argent), ne louche pas pourrait se rapprocher de notre définition de l'identité normande, un existentialisme: être Normand, non pas pour être plus Normand que les autres mais pour être plus soi-même ("Sire de sei" si on le dit dans la langue normande du Cotentin) grâce à la Normandie.

Bien évidemment, nous avons posé une question normande à Claude Lelouch qui était la suivante:

"Depuis un homme une femme, film mythique sur la rencontre amoureuse et sa mémoire tourné sur les planches de Deauville, vous faites partie de l'identité contemporaine de la Normandie, terre d'Histoire et de Mémoire, terre de Paix et de résilience... Plus à l'Ouest sur notre belle côte, on célèbre et on fait mémoire du Débarquement, l'Histoire avec une grande hache, la Mémoire du Mémorial. Mais de ce côté-ci, sur la côte Fleurie, grâce à vous, on célèbre nos mémoires intimes, nos blessures personnelles et nos histoires amoureuses... Pourquoi avez vous la Normandie à ce point dans le coeur?"

La réponse de Claude Lelouch fut attendue, banale, modeste: elle ne m'a pas déçu. Je m'y attendais et j'en étais touché...

"J'ai autant choisi la Normandie que la Normandie m'a choisi. C'est évident. La Normandie est proche de Paris pour les week-ends. Elle me fait tant de bien. Elle me guérit. Et pour le cinéma, c'est le studio idéal: quelles lumières ici! ça change tout le temps. Je suis fasciné comme les peintres venus peindre ici".

Il ne développera pas davantage par pudeur.

Car, revenu à mon bureau en cette belle journée venteuse et lumineuse du 15 août dédiée à la Vierge Marie, la plus belle de toutes les femmes (à ce qu'on en dit depuis plus de 2000 ans), je consultai sur Internet la biographie de Claude Lelouch, un petit juif algérien qui s'est caché dans les salles obscures parisiennes pour échapper aux raffles policières pendant l'Occupation et dont la mère était... normande.

Les parents de Claude Lelouch reposent d'ailleurs en terre normande dans le cimetière d'Auberville non loin des falaises encore ensauvagées des Vaches noires.

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Claude Lelouch est donc enraciné en Normandie et c'est le meilleur de nos pommiers.

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