Billet de Florestan:

Récemment, on a pu voir passer sur l'antenne de France 3 Normandie, un documentaire plutôt bienveillant et exhaustif sur le travail, a priori difficile de réveiller sinon de reconstruire une fierté collective normande à partir d'une agence régionale dédié à l'attractivité de la Normandie.

Voulue et présidée par Philippe Augier, le maire de Deauville, dirigé par le britannique Michael Dodds et animée par une petite équipe féminine très dynamique basée au Havre, l'agence de l'attractivité s'est fixée comme objectif simple mais ambitieux de mettre en scène et en valeur non pas la Normandie qui, en tant que telle, n'en a pas besoin puisque "Normandie" est le nom de territoire le plus connu dans le Monde après "Californie" de par une histoire évidente, mais les histoires, talents et projets des Normandes et des Normands eux-mêmes, des Normands qui ne se connaissent ou ou qui ne se reconnaissent pas assez pour avoir le réflexe de fierté individuelle et collective que peuvent avoir les Bretons.

Avec une méthode à hauteur d'hommes et de femmes, dans des lieux conviviaux, faite de rencontres et d'écoute, l'agence se donne la double mission de "normandiser" les Normands et d'en faire les meilleurs ambassadeurs de leur région.

Le documentaire montre parfaitement la méthode d'une agence de l'attractivité qui a été questionnée sur son utilité lors de son lancement: il est vrai que ce projet consistant à travailler en priorité la matière humaine normande est plus difficile et enthousiasmant que de faire un énième exercice de marketing territorial au service d'une carte postale. Projet difficile pour deux raisons normandes essentielles que nous rappelerons ici car elles n'apparaissent pas dans le documentaire:

1) La fierté pour l'identité normande est, avant tout, individuelle sinon existentielle: il ne s'agit pas de promouvoir un chauvinisme collectif régional consistant à dire aux autres qu'on est plus normand qu'eux mais il s'agit d'être plus soi- même grâce à la Normandie. A la rigueur, la célèbre citation de Guy de Maupassant chantant ses racines normandes que l'on trouve au début du Horla (1887), mise en exergue de ce documentaire, pourra rappeler cette originalité normande:

"J’aime ce pays, et j’aime y vivre parce que j’y ai mes racines, ces profondes et délicates racines, qui attachent un homme à la terre où sont nés et morts ses aïeux, qui l’attachent à ce qu’on pense et à ce qu’on mange, aux usages comme aux nourritures, aux locutions locales, aux intonations des paysans, aux odeurs du sol, des villages et de l’air lui-même."

2) A cause de la division régionale normande, pendant près de 60 ans, aucune institution régionale ne s'était réellement intéressée de façon bienveillante et sérieuse à la question de l'image régionale, de l'identité ou d'une fierté normande: la société civile a dû se débrouiller seule et les porteurs de projets trop amoureux de leur Normandie ont souvent été méprisés. On se souviendra, par exemple, des conditions dans lesquelles fut organisé le 1100ème anniversaire de la fondation de la Normandie en 2011. Depuis la réunification officielle de la Normandie, le 1er janvier 2016, des politiques publiques institutionnelles pour identifier et valoriser la Normandie existent mais elles doivent faire l'effort de reconnaître que la société civile normande fait depuis longtemps sans grands moyens ni reconnaissance officielle ce que ces nouvelles politiques publiques régionales voulaient entreprendre: il faut donc plutôt être dans une logique d'accompagnement, de reconnaissance et de développement de ce que les Normands ont déjà mis en place pour valoriser leur région plutôt que d'imposer des projets qui pourraient doublonner avec ce qui existe déjà.

L'exemple le plus emblématique de cette difficulté fut celui de concevoir une fête annuelle de la fierté normande. Sauf qu'elle existait déjà  puisque la fête des Normands est fixée au 29 septembre, date de la Saint Michel depuis 2013 suite à une initiative de deux de nos amis. Un compromis a été trouvé consistant à proposer une fête de l'excellence normande (Fêno) au printemps en reprenant le modèle traditionnel des foires normandes pour ne pas nuire à la fête des Normands qui est un moment surtout festif et convivial sur le modèle irlandais de la Saint Patrick.

Néanmoins, le documentaire, avec bienveillance se termine sur une conclusion qui n'est pas définitive: autant le bilan de l'Agence de Développement de la Normandie dirigée par Alexandre Weill semble évident et difficilement contestable puisqu'il s'agit de réalités objectivement quantifiables, avec des statistiques entrepreneuriales normandes qui font se pâmer toute la presse économique française, autant le bilan de l'Agence de l'Attractivité dirigée par Michael Dodds qui travaille d'abord sur l'humain et ses représentations, sera plus difficile à mesurer.

La Normandie a plus de mille et cent années. Elle a été coupée en deux pendant soixante ans. Elle n'est réunifiée que depuis trois ans: il faut du temps pour qu'un jardin de nouveau cultivé sorte de la friche où il se trouvait.

Mais en trois ans à peine, les Normands qui portent des projets normands et qui aiment leur région se sont réveillés et se sentent, enfin, reconnus, soutenus, appréciés... aimés. Ils sont devenus les ambassadeurs de la Normandie à destination des autres Normands pour amplifier avec eux le réveil de la Normandie.

Pour voir ce documentaire de France 3 Normandie, c'est par ici:

https://france3-regions.francetvinfo.fr/normandie/emissions/documentaires-2

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