... Beaucoup mieux que ne le font le droit et la jurisprudence actuels pour la bonne et simple raison qu'après la Révolution et l'Empire de Napoléon 1er instaurant le nouveau régime que l'on sait après avoir abattu un "ancien régime" qui n'était pas si féodal que cela dans sa reconnaissance de "libertés locales", le droit de propriété d'un industriel passe, désormais, avant le droit de propriété des riverains inquiets qui peuvent se plaindre des nuisances et des risques générés par des activités industrielles, certes d'intérêt général (aux dires de Monsieur le Préfet) mais quelque peu envahissantes.

C'est donc par une belle leçon ironique de l'Histoire que la catastrophe Lubrizol de Rouen en 2019 peut nous faire remonter, au même endroit, ou presque, à une autre pollution, à l'aube même de l'histoire des risques industriels en France: la pollution à l'acide sulfurique générée par une manufacture de fabrication "d'huile de vitriol" fondée en 1768 à Saint-Sever par l'anglais John Holker  qui fit, à l'époque, un scandale universel avec mise en branle d'un grand procès de 1772 à 1774 devant le Parlement de Normandie avec sa cohorte de riverains et d'habitants faisant valoir leurs droits (renforçant de ce fait, la réputation du Normand plaideur et procédurier qui utilise un droit coutumier normand particulièrement protecteur en terme de personne humaine et de propriété privée) avant que l'affaire, devenant une affaire d'Etat, ne soit évoquée au Conseil d'Etat à Versailles (c'est-à-dire le conseil des ministres du roi) à la grande colère des magistrats du parlement de Normandie et des plaignants rouennais...

Lire le début de la tribune de l'historien Thomas Leroux publiée dans Le Monde:

https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/10/01/deja-a-rouen-au-cours-des-annees-1770-la-premiere-grande-pollution-industrielle-chimique-en-france_6013698_3232.html?utm_medium=Social&utm_source=Twitter

Incendie à Rouen : « La régulation des risques et des pollutions protège avant tout l’industrie »

En 1770, la première grande pollution industrielle chimique en France avait eu lieu à 500 mètres du site de Lubrizol. Un héritage de l’industrialisation à tout crin, estime l’historien Thomas Le Roux.

Tribune. C’est à 500 mètres de l’actuelle usine Lubrizol de Rouen qu’eut lieu la première grande pollution industrielle chimique en France, au cours des années 1770, dans le quartier Saint-Sever, sur la rive gauche : les fumées corrosives d’une fabrique d’acide sulfurique détruisirent la végétation alentour et on les soupçonna de menacer laa santé publique. Malédiction sur le site ou simple coïncidence ? Ni l’un ni l’autre : mais c’est au miroir du passé que l’on peut mieux comprendre comment le risque industriel et les pollutions sont encadrés aujourd’hui.

Le procès instruit en 1772-1774 après la mise en cause de la fabrique d’acide, a en effet produit un basculement dans l’ordre des régulations environnementales, un vrai changement de paradigme lourd de conséquences.

Une mise en lumière du processus historique aide à répondre à un panache de questions, telles que : « Seveso, quèsaco ? », « Une usine dangereuse dans la ville, est-ce possible ? », « Tire-t-on les leçons d’une catastrophe industrielle ? » Ou encore : « l’industriel : responsable, pas coupable ? »

Lire aussi « On veut la vérité, on ne veut pas crever » : après l’incendie de Lubrizol, les Rouennais en colère

Les directives européennes Seveso

L’usine d’additifs pour essence et lubrifiants Lubrizol est classée « Seveso – seuil haut ». Elle est donc parfaitement connue des autorités de régulation, à savoir l’Inspection des établissements classés, qui dépend du ministère de la transition écologique et solidaire, et qui a un rôle préventif et de surveillance.

Le classement Seveso découle d’une harmonisation européenne des règles de droit des différents Etats régissant les industries les plus dangereuses. Il tire son nom de celui de la ville de Lombardie où, en juillet 1976, l’usine chimique Icmesa laisse s’échapper un nuage toxique de dioxine qui contamine les environs.


Ce détour édifiant par l'Histoire avait déjà été proposé par les archives départementales de la Seine-maritime dans une exposition remarquable:

http://www.archivesdepartementales76.net/wp-content/uploads/2014/01/panneaux-expo.pdf

Screenshot_20191011_190057

Voir aussi le rappel historique proposé par Paris-Normandie:

https://www.paris-normandie.fr/actualites/societe/a-rouen-l-histoire-de-l-implantation-des-sites-seveso-sur-la-rive-gauche-PE15668337

À Rouen, l’histoire de l’implantation des sites Seveso sur la rive gauche

Histoire d’actu. La Seine et Rouen accueillent depuis plus de deux siècles des activités polluanteset dangereuses. Comme aimantées par le port...

«Les communes essentiellement industrielles de Petit-Quevilly et de Grand-Quevilly sont infestées par les émanations provenant des usines. Sur les bords de la Seine, tout ce que l’on respire, tout ce que l’on mange, tout ce que l’on boit est saturé de pétrole. Si l’on quitte les rives du fleuve, l’atmosphère n’est guère meilleure, elle est empoisonnée par les vapeurs nitreuses, qui dessèchent la gorge et provoquent la toux. » Ces quelques lignes n’ont pas été écrites cette semaine mais il y a près d’un siècle par Pierre Sement, un membre de l’Académie de Rouen et l’un des fondateurs de l’École sociale, un mouvement catholique. Il n’y a pourtant pas eu d’accident industriel en 1921, mais le chroniqueur décrit juste le quotidien de la rive gauche, alors en pleine saturation industrielle. « L’industrie s’est tout naturellement développée autour du port. Les matières premières nécessaires aux entreprises arrivaient à l’époque par bateau. Et il y avait de la place sur la rive gauche. » Docteur en histoire, le Sottevillais Michel Croguennec est l’auteur avec Alain Alexandre d’Histoires d’usines, un livre paru en 2013 (éditions L’écho des vagues, toujours en vente) qui retrace près de deux cents ans de vie industrielle dans l’agglomération rouennaise. « À cette époque, la fumée qui s’échappe des cheminées d’usine n’est pas synonyme de pollution, mais le symbole de la prospérité économique. Plus ça fume, plus ça produit ». À la fin du XVIIIe siècle, Petit et Grand-Quevilly, mais aussi Sotteville ne sont que des villages, le quartier Saint-Sever n’est qu’un faubourg. C’est là qu’en 1768 un Anglais, John Holker crée une fabrique d’acide sulfurique. « Il s’agit de la première industrie chimique à Rouen », souligne Michel Croguennec. « Elle fabrique des acides qui agissent comme mordant pour faire tenir la teinture sur le textile. Plusieurs petits ateliers de production de divers produits chimiques comme le vitriol de Chypre, l’eau forte, l’esprit de sel... presque tous exclusivement utilisés par les fabricants de tissus de l’agglomération rouennaise se développent à la fin du XVIIIe siècle. » À tel point que l’on commence à manquer de place à Saint-Sever, et que le voisinage des ateliers commence à se plaindre. « Il y a en effet parfois des trous dans le linge mis à sécher à proximité... »

du textile aux engrais

Rapidement, la production d’acide sulfurique va se concentrer à Amfreville-la-Mivoie et Petit-Quevilly, dans les usines Maletra, fondées en 1808. La société Maletra va d’ailleurs s’imposer comme l’une des plus grandes usines de produits chimiques de France et comme l’une des plus innovantes par la mise au point de nouveaux procédés de fabrication. Dans le même temps, les autorités commencent tout de même à s’inquiéter de la prolifération des usines chimiques sur la rive gauche. À tel point que dès 1809, le préfet de Seine-Inférieure décide de contrôler l’installation des usines classées « dangereuses et insalubres ». L’obligation de déclaration est étendue à l’ensemble du territoire par décret impérial l’année suivante. Aux XIXe et XXe siècles, c’est l’agriculture qui permet à la chimie rouennaise de continuer à se développer. Avec notamment les engrais. « Là encore, le port est important, les matières premières viennent d’Afrique par bateau et la ville elle-même est située au cœur d’une grande région agricole. » Dans le même temps, l’industrie pétrolière commence son implantation dans la région. Des raffineries de pétrole lampant, d’éclairage, avant que les grandes compagnies pétrolières françaises et étrangères s’installent dans l’agglomération rouennaise pour produire du carburant. « On a du mal aujourd’hui à se rendre compte de l’importance de l’industrie dans la région rouennaise. » Et des risques sanitaires qui en découlent. « Il y a une prise de conscience dans les années 70, l’État serre la vis aux industriels , des grandes usines comme Maletra, au cœur de Petit-Quevilly, disparaissent du paysage mais il ne faut pas se leurrer, nos sols, nos jardins portent les traces de cent cinquante ans d’histoire industrielle. »

Une pollution omniprésente

Au début du XXe siècle, « la pollution atmosphérique omniprésente se manifeste surtout les jours de froid par la formation de brouillard particulièrement épais qui réduit la visibilité à seulement 1 ou 2 mètres, » souligne Michel Croguennec. « Les jours de mauvais temps, les pluies acides viennent brûler les végétaux, tacher le linge étendu, mais aussi attaquer les matériaux des bâtiments comme la pierre calcaire, les peintures, les canalisations ou les toitures. Dans les zones les plus impactées par ces retombées acides, la durée de vie des zincs de couverture ne dépasse pas vingt ans. En 1933, la ville de Petit-Quevilly choisit d’adopter pour ses nouveaux abattoirs, des couvertures dotées de chapes protectrices en asphalte, plus durable que les ardoises ou les tuiles qui ne résistent pas aux acides des usines de la région.

Bassin géant

Créé grâce au rattachement à la terre ferme des îles Élie et Rollet vers 1875, le bassin aux pétroles, le plus grand de France à l’époque (20 hectares) a pour vocation d’accueillir et d’isoler les voiliers qui transportent des hydrocarbures. Depuis un incendie à Bordeaux en 1872, tous les ports ont une peur bleue des pétroliers. La création de bassins spécifiques permet, en cas d’incendie, que les flammes ne se propagent pas aux autres bateaux.
Voir enfin le site actu.fr repris par celui de BFMTV (mauvais signe...) qui nous propose un portrait... au vitriol de l'histoire de la métropole de Rouen autrefois seconde ville de France au début du règne de Louis XIV.
L'article insiste sur les miasmes et les difficultés humaines et sociales d'une ville malsaine qui déjà forte de 100000 habitants à la fin du XVIIe siècle, décline économiquement au profit de Paris, de Lyon, Bordeaux ou Nantes.
Bien entendu, le journaliste historien ne pousse pas sa curiosité intellectuelle jusqu'à proposer une explication de ce déclin rouennais. Nous en proposerons donc deux:

1) L'absence d'une véritable politique maritime cohérente en France qui nécessitait la paix ou une alliance avec l'Angleterre afin de faire de la Manche une mer pacifiée et libre pour le commerce (il faudra attendre 1815 puis 1830 pour que cela soit enfin le cas: les guerres de Louis XIV, de Louis XV et de Napoléon 1er ont ruiné le commerce maritime rouennais).

2) La banlieusardisation progressive de l'ancienne seconde ville de France vis-à-vis de Paris avec une mise sous-tutelle qui devient presque totale après la Seconde Guerre mondiale quand il faut reconstruire une ville et un port à moitié ruinés que l'on spécialise à outrance dans les fonctions d'exécution industrielles subalternes à risques, la matière grise rouennaise étant plutôt à Paris qu'à Rouen...

Ce n'est que très récemment que la question rouennaise longuement posée par nos amis géographes de l'université de Rouen Mont-Saint-Aignan (François Gay, Yves Guermond, Arnaud Brennetot) a pu trouver un début de commencement de solution avec la restauration de l'unité régionale normande (2015) et la constitution d'une agglomération rouennaise unifiée (2010): éléments récents et encore fragiles que la catastrophe Lubrizol vient de mettre durement et très symboliquement à l'épreuve...


 https://actu.fr/normandie/rouen_76540/voyage-xviiie-siecle-quand-rouen-etait-une-ville-malsaine-puante_23486953.html

Voyage au XVIIIe siècle, quand Rouen était une ville malsaine et puante

Grande ville du royaume, Rouen est décrite au XVIIIe siècle comme malsaine et trop densément peuplée. Mieux vaut éviter d’habiter certains quartiers pour espérer vivre longtemps.

Rouen au XVIIIe siècle. Estampe.

Rouen au XVIIIe siècle, dominée par la cathédrale au centre et l’abbatiale Saint-Ouen à droite. Estampe. (©Gallica/BNF)

Avant la Révolution, Rouen atteint déjà environ 100 000 habitants, soit à peine moins qu’aujourd’hui. Mais la capitale de la Normandie a néanmoins perdu de son importance. 200 ans plus tôt, elle était probablement la deuxième ville de France, puis les dynamiques Lyon, Marseille et Bordeaux l’ont dépassée.

Lire aussi : Quand Indiens et Normands fêtaient ensemble la venue du roi de France à Rouen, en l’An 1550

Une ville entassée et malsaine

Du haut de la côte Sainte-Catherine, la Rouen du XVIIIe siècle apparaît enfermée dans ses remparts. Peu de faubourgs se sont développés comme si aucune maison n’osait quitter la protection de la muraille et des fossés. Limites dont le tracé subsiste aujourd’hui à travers la ceinture de boulevards (boulevards des Belges, de la Marne, de l’Yser, de Verdun…).

Les 100 000 habitants s’entassent donc dans 170 hectares. Selon un médecin de l’époque, Le Pecq de la Clôture, on y étouffe ; les rues, malpropres, sont étroites ; les maisons semblent s’amonceler si bien que ni l’air ni la lumière ne pénètre. Les épidémies prospèrent à la grande inquiétude du docteur.

Dans ces conditions, les Rouennais meurent en masse. Surtout les enfants. Entre trois et quatre enfants sur 10 n’atteignent pas l’âge d’un an. Une statistique effroyable de l’historien Jean-Pierre Bardet.

Lire aussi : Histoire. Quand le médecin Léon Dufour sauvait les bébés de Fécamp du mauvais lait de Normandie

Quartier Saint-Sever à éviter

Heureusement, la forte natalité compense cette hécatombe. Il existe au XVIIIe siècle des familles d’une dizaine d’enfants. Une femme en a même mis au monde 18. Un record.

Les conditions de vie varient d’un quartier à l’autre, d’une maison à l’autre selon qu’on habite un taudis ou l’hôtel particulier d’un officier du roi.

Aujourd’hui personne n’aurait osé s’installer dans le quartier Saint-Sever, rive gauche de la Seine, tant la description qu’en donne le docteur Le Pecq de la Clôture, est peu engageante :

« On y voit […] une manufacture d’huile de vitriol [de l’acide sulfurique] dont le voisinage a beaucoup effrayé les citoyens dans les commencements de cet établissement […]. Il faut convenir que, lorsque les exhalaisons sulfureuses s’évaporent et sont portées par le vent sur quelque maison voisine, tous ceux qui l’habitent sont saisis de suffocations, avec mal de gorge, d’une sorte d’oppression asthmatique ».

L’époque ne s’embarrassait pas de normes anti-pollution.

De Martainville à la Basse-Ville

Ce n’est pas dans le quartier Martainville, le plus pauvre de Rouen, que les conditions sanitaires sont meilleures. Toujours selon Le Pecq de la Clôture, les habitants « sont mal colorés, ont la peau basanée, noire, sont souvent maigres et annoncent assez la misère qui règne dans leurs habitations humides et malpropres ». La faute aussi à une consommation énorme d’eau-de-vie.

Lire aussi : Histoire. Au XIXe siècle, un journaliste plonge dans le Rouen des miséreux, autrement appelés « soleils »

Dans le quartier Saint-Hilaire, autour de la rue Eau-de-Robec, là où se concentrent maîtres drapiers, tisserands et toiliers, la propreté est meilleure et l’air plus pur, d’après notre guide. Mais la petite vérole s’y développe en priorité.

Où vit-on alors le mieux à Rouen ? On imagine dans la Basse-Ville entre la cathédrale et le port, car y logent les nantis comme les grands négociants. Mais pour Le Pecq de la Clôture, c’est un quartier exposé aux « maladies putrides et malignes ». Circulez !

Le nord et le centre de Rouen, au-delà de la rue du Gros-Horloge, lui apparaissent plus supportables. Y résident le clergé, les magistrats et des marchands aisés et riches dans un environnement « assez sain ». On raconte d’ailleurs que dans la paroisse Saint-Nicaise (au-dessus de l’hôtel de ville), une femme a vécu jusqu’à 112 ans, soit à peu près le même âge que la doyenne actuelle de la France. Comme quoi, on pouvait bien vivre à Rouen au XVIIIe siècle.