Ce que la terrible pluie de bombes de l'été tragiquement libérateur de 1944 avait miraculeusement épargné, l'indifférence, l'ignorance et l'incompétence plus que jamais associées en ce début de XXIème siècle sont en train de le massacrer puis de l'anéantir définitivement. 

Automne 2019, les derniers éléments d'un décor intérieur autrefois splendide, daté des années 1780, sont en train de disparaître: il s'agit de l'ancien hôtel "Paisant" dont l'immeuble et la façade, aussi sobre qu'élégante, existent toujours, rue de Strasbourg, côté Est de la place de la République à Caen.

Cet ancien hôtel particulier abritait, il y a encore quarante ans, l'un des plus beaux décors de lambris et de boiseries de style Louis XVI au point que ce décor avait été classé en 1958 au titre des Monuments Historiques en tant qu'objet... mobilier.

Malheureusement, ce décor sublime n'est plus dans son emplacement d'origine puisqu'il a été arraché des murs de l'hôtel caennais pour être remonté dans une maison située en région parisienne. On a craint, récemment, le pire, à savoir que ce décor ne soit à nouveau déménagé pour être vendu aux enchères. C'était il y a quelques semaines. Mais aux dernières nouvelles, la vente envisagée n'a pas eu lieu.

En revanche et c'est l'objet de ce billet d'alerte, l'immeuble caennais de l'ancien hôtel "Paisant" qui fut longtemps laissé à l'abandon, suite à une succession complexe, a été récemment vendu à un promoteur qui vient de commencer des travaux pour réaménager et transformer l'intérieur dans le but d'en faire des bureaux: on est en droit de craindre le pire!

L'immeuble pourtant historique, il date du XVIIIe siècle (avec une extension dans le style Louis XVI datant des années 1900), n'est pas protégé, ni pour sa façade et encore moins pour ce qui reste de ses décors intérieurs déjà amputés, comme on l'a dit, de ce qui s'y trouvait de plus beau.

Cependant, restent encore en place de nombreux éléments de menuiserie et de décor d'une très grande qualité:

un superbe escalier en pierre de Caen avec sa main courante et son garde-corps à la ferronnerie aussi légère qu'élégante, tous les parquets, certains panneaux de lambris moulurés, une superbe alcove encore intact, un dessus de porte peint en grisaille représentant un paysage, toutes les cheminées de style Louis XVI du second étage avec leurs boiseries, l'ensemble des fenêtres de la façade donnant sur la place de la République, grandes croisées à la française en bois avec des espagnolettes finement ouvragées datant du XVIIIe siècle et, enfin, la magnifique corniche moulurée de style Louis XVI encadrant le fameux salon qui avait été déshabillé de son magnifique décor...

Si nous avions un promoteur moins gougnafier que d'habitude...

Nous aurions pu avoir l'opportunité rare de rétablir l'intégrité de ce décor exceptionnel au sein de cet ancien hôtel "Paisant" restauré à l'identique avec une ouverture à la visite pour les touristes et amateurs de culture et de patrimoine d'une ville de Caen ayant officiellement le label "ville d'art et d'histoire":

La restauration respectueuse de ce vestige aurait pu permettre l'évocation de tout ce qui n'existe hélas plus depuis juin 1944, notamment ces hôtels particuliers des XVII et XVIIIe siècles qui faisaient tout l'intérêt d'un centre ville de Caen qui était l'un des plus beaux centre-ville de France avant la Seconde guerre mondiale.

C'est ce qui, par exemple, a été fait, de façon remarquable, au Havre avec la maison témoin de "l'Armateur" datant de la même époque et étant du même style que l'hôtel caennais "Paisant":

armateur1

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Comme la bêtise va plus vite que l'intelligence, qu'elle est plus simple et moins exigeante, les options vandalisme et massacre définitif ont été retenues par l'actuel aménageur car qui ne dit mot consent:

Monsieur Laprie-Sentenac, débonnaire avec l'argent qui s'envoie en l'air avec la laideur, laisse faire... puisque ce haut- fonctionnaire aussi discret que discrétionnaire, qui ne jure que par le béton de la Reconstruction des années 1950/1960 ignore superbement la pierre de Caen qui n'est bonne qu'à remplir la benne des démolisseurs avant de finir en balast sous nos chaussées ou en poudre pour faire du... béton. Quand au style Louis XVI, c'est un style qui justifie la scie circulaire après avoir justifié la guillotine!

Le dossier photographique, exhaustif, à découvrir ci-après, valant mieux qu'un long discours, achèvera de vous convaincre:

La protection et la valorisation des vestiges du patrimoine architectural et artistique de la ville de Caen, ville autrefois si belle, n'est toujours pas une priorité caennaise: elle devrait être considérée comme stratégique sinon essentielle par la municipalité car ce sont les ressources patrimoniales culturelles et artistiques qui attirent des visiteurs supplémentaires dans un centre-ville commerçant et non pas un centre commercial de plus!

1° L'ancien hôtel "Paisant", rue de Strasbourg: état actuel extérieur... MASSACRE en cours (octobre 2019) à l'intérieur!

Hôtel Paisant Façade

Une façade sobre et élégante en pierre de Caen ( encadrements en bossages, bandeaux, corbeaux, corniche denticulée, moulures). La façade sur rue est en deux parties. A droite: le module original du XVIIIe siècle, à gauche: une extension dans le style de l'original réalisée dans les années 1900.

Aux fenêtres des premier et second étages, des croisées à la française en bois remontant au XVIIIe siècle sont encore en place avec leurs espagnolettes aux poignées finement ouvragées: on craint leur remplacement par des châssis en... PVC!

Craintes hélas devenues réalités depuis quelques jours (5 novembre 2019): ces magnifiques croisées à la française viennent d'être remplacées par de méchantes huisseries alu ou PVC avec "petits bois" en plastique sertis dans le double vitrage pour conserver de loin, de très loin l'illusion d'une fenêtre authentique!

1er ét garde corps et Espagnolette IMG_8055

1er ét Salon 6 Espagnolette ajourée

2e ét Fenêtre PVC en attente

Une huisserie en PVC en attente d'être posée a été observée dans le chantier au second étage... Les vandales du PVC sévissent partout car l'isolation est une noble cause!

Est-ce la raison pour laquelle l'ABF (dont on doit taire le nom) n'intervient pas?

Le patrimoine français du second-oeuvre est partout en train de disparaître totalement!

Autant l'on peut déplorer la disparition des derniers décors encore en place à l'intérieur sans que l'on puisse rien opposer à la médiocrité du projet de réaménagement en cours puisque le plus précieux est désormais à l'abri ailleurs en tant qu'objet "mobilier"...

Autant l'on doit dénoncer, une fois de plus, l'indifférence sans nom de Monsieur l'ABF du Calvados en ce qui concerne la disparition de fenêtres du XVIIIe siècle qui participaient de l'intégrité et de l'authenticité d'une façade désormais massacrée: il y a pourtant pas très loin quelques bâtiments classés au titre des Monuments Historiques qui génèrent quelques obligations dans leurs abords immédiats. Monsieur Laprie-Sentenac prend sur lui de l'ignorer. Une fois de plus!

Des gardes-corps en ferronnerie magnifiquement ouvragée sont heureusement toujours en place: on remarquera au centre, suspendu à la main courante par un ruban noué, un médaillon présentant le chiffre du propriétaire de l'hôtel: "L S P" pour Louis Samuel Paisant.

Désormais, cette noble dentelle de métal va devoir cohabiter avec une huisserie alu ou PVC pour le moins prosaïque!

Hôtel Paisant Garde-corps

A l'intérieur, demeure encore place un superbe escalier en pierre de Caen tout en "stéréotomie", suspendu à son limon et doté d'une main-courante posée sur un garde-corps à la ferronnerie virtuose:

On espère que nos Huns contemporains n'oseront pas dénaturer ce magnifique chef-d'oeuvre de leur triste griffe!

1 Esc Hotel Paisant 1 Esc IMG_1107

1 Esc IMG_0785

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Aux premier et second étages, de nombreux éléments de décors sont encore en place: vont-ils demeurer en place? Vont-ils être démontés? Arrachés? Détruits? Mis à la benne? Vendus chez un brocanteur?

Au second étage, par exemple, une alcove, intacte, est encore en place:

1er ét Cchambre et Alcôve IMG_9999

Détail: on remarquera que les termites de la promotion immobilière se sont déjà acharnées sur le lattis d'origine qui supportait le plafond en plâtre... du XVIIIe siècle!

1er ét Chambre et Alcôve Hotel Paisant IMG_3734

De même, subsiste un dessus de porte avec, en imposte, un panneau peint en grisaille montrant un paysage...

Au dessus, le massacre a déjà commencé: plafonds percés, crevés ou totalement enlevés!

1er ét Chambre Alcôve et dessus de porte IMG_7547

De nombreuses cheminées en marbre du XVIIIe siècle sont encore en place: vont-elles être démontées pour gagner de la place et faire les bonnes affaires d'un trafiquant de matériaux anciens?

Un faux-plafond suspendu pour masquer le passage du câblage des réseaux utiles au confort numérique moderne est en cours de pose avec pour conséquence, une grave dénaturation du volume des lieux et la disparition visuelle du décor des corniches en plâtre du XVIIIe siècle: consternant!

0 Hotel Paisant IMG_0861 intérieur actuel

2e ét IMG_3888

2e ét IMG_4162

2e ét IMG_4623

2e ét IMG_4872

Dans la partie 1900 de l'immeuble, une spectaculaire console en marbre est toujours en place: son poids la protège encore de la convoitise des vandales...

1er ét Console dans extension XXe

Les parquets à l'agencement très subtil sont toujours là: mais on craint qu'ils ne soient recouverts d'une vilaine moquette!

On notera que des gaînes (en plastique bleu) sont installées en avant des murs intérieurs: les décors moulurés encore en place risquent de disparaître, cachés derrière un coffrage en placo-plâtre!

1er et Cabinet Hotel Paisant IMG_9627

1er ét Parquets Hotal Paisant IMG_2790

Mais on trouvera, hélas, dans les grands salons du premier étage les atteintes les plus graves à la beauté et à l'intégrité des éléments de décor d'époque Louis XVI toujours en place: les images qui suivent sont proprement... scandaleuses!

Pose de faux-plafonds pour cacher le passage des réseaux mais au prix d'une dénaturation des volumes originaux et en masquant les décors: la superbe moulure de style Louis XVI va disparaître!

1er ét Salon 3 Emplacement cheminée

Quant elle n'est pas directement détruite!

1er ét Salon 5 corniche massacrée

Massacre total de ce grand salon du premier étage dont les murs sont désormais recouverts de grandes plaques de contreplaqué...

1er ét Salon 4 Salon avant pose plafond suspendu

2° Car autrefois, (il y a 40 ans tout au plus) ce salon avait une autre allure...

Ci-après, des images aussi rares qu'exceptionnelles (en noir et blanc) d'un décor magnifique de style et d'époque Louis XVI: ce décor existe toujours. Il a été arraché de son mur d'origine puis vendu. Il se trouve, désormais, dans une maison, au 27 rue du Bel-air à Meudon en région parisienne.

fiche base Mérimée Palissy

 

Ce salon aux lambris d'une finesse et d'une élégance inégalées était dédié aux Quatre saisons: des trophées du printemps, de l'été, de l'automne et de l'hiver ornaient les quatre dessus des portes à double battant donnant accès à ce salon d'apparat...

126 Angle Sud-Ouest, Le Printemps copie

127 Angle Nord-Ouest, L'Eté copie

128 Angle Nord-Est, L'Automne copie

129 Angle Sud-Est, L'Hiver copie

Les quatre saisons: décors des quatre dessus de portes.

Le printemps: un pannier débordant de fleurs avec les outils du jardinier.

133 Dessus-de-porte, Le Printemps copie

L'été: des gerbes de blé avec la loure (cornemuse normande) du pâtre...

134 Dessus-de-porte, L'EtÇ copie

L'automne: des grappes de raisin, des pommes et des grenades...

135 Dessus-de-porte, L'Automne copie

L'hiver: des branches sans leurs feuilles avec un réchaud...

136 Dessus-de-porte, L'Hiver copie

Mais aussi, du côté de la rue de Strasbourg, se trouvait une somptueuse console:

132 Console, cìtÇ Ouest copie

Et lui faisant face, au centre du mur opposé, un superbe cartel avec un baromètre puisque le salon était dédié à la météorologie normande...

130 Motif central, cìtÇ Est copie baromètre

Enfin, il y avait là la plus somptueuse des cheminées:

131 Cheminée copie

On aura définitivement le coeur serré en apprenant ceci:

Le texte à lire ci-après a été retrouvé sur un morceau de papier caché derrière le décor entre le mur et le panneau de bois: il fut découvert lors de l'arrachage de ce décor...

Le texte (avec ses fautes)  témoigne de l'humble fierté des artisans caennais qui furent les auteurs de ce chef d'oeuvre: ils nous ont laissé leurs noms:

Cette maison a été bastie par honorable homme M Loüis Samüel paisant en lanée 1780

La masonnerie a été faite par Alexandre

La ditte sculture a été du dit apartement été

Faitte par le Sieur Lanselin

La menuiserie

A été toute faitte par Louis Blondel Le dit

Morceau posé le sept Xbre (décembre) mil sept cent

Quatre vingt un Le tout au service du

très honorable homme M paisant père

des ouvriers

priées Dieu pour tous le 7 *bre 1781


 Commentaire de Florestan:

Les auteurs du massacre en cours et celui qui les laisse faire en ce mois de novembre 2019 ne méritent pas de porter un nom propre!