Avant d'être un nom commun signifiant une ombre humaine à peine aperçue et à peine reconnaissable, c'était le nom d'un ministre des finances de Louis XV qui a fait un passage à ce point rapide au Contrôle général des finances que cette promptitude en devint proverbiale: ce Monsieur Etienne de Silhouette, fort mal mis et désireux de mettre les nobles à l'impôt, est passé dans la langue commune...

9782707197610

De même, limoger se dit d'une personne en disgrâce à la cour à Versailles et à la ville à Paris et qui est envoyée contre son gré, en général, en province pour se faire oublier: Limoges et le Limousin, voilà qui symbolisent, hélas, la province éloignée donc profonde.

Mais faudra-t-il inventer le mot de "rouenniser" un préfet, un directeur de ceci ou de cela, pour signifier que l'on nomme sans promouvoir dans une ville et un territoire sans histoire ni problème, qui n'auraient aucun intérêt, n'appellant aucune responsabilité et où les décisions ne prêtent à aucune conséquence...

La catastrophe de l'incendie de Lubrizol de Rouen pose avec détermination la question de savoir si l'actuel préfet de Normandie et préfet de la Seine-maritime qui a été nommé à son poste, il n'y a même pas un an, le sera encore pour présider aux commémorations du premier anniversaire, en septembre 2020, de l'évenement le plus grave de toute l'histoire industrielle de Rouen depuis la fin de la dernière guerre mondiale.

On peut mesurer l'intensité de l'intérêt de l'Etat central pour tel ou tel territoire au tempo de la valse des préfets: en Normandie, ce n'est pas une valse mais une polka et le bal a commencé depuis longtemps. Les décideurs normands, les acteurs de la société civile normande ainsi que les élus normands s'en inquiètent et s'en plaignent tout aussi longtemps: sans effet pour le moment.

Lire, à ce sujet, le dernier communiqué du réseau citoyen du cercle normand de l'opinion (2 novembre 2019):

La pratique de l’État en Région devient évanescente

​Communiqué du Réseau citoyen du Cercle Normand de l'Opinion


Définition du dictionnaire : Évanescent = qui disparaît, fugitif
Le Directeur régional de l’Environnement, de l’aménagement et du logement (DREAL) de Normandie a obtenu sa mutation en Occitanie. Nous tairons volontairement le nom de ce serviteur de l’État car ce n’est pas la personnalité de ce haut fonctionnaire que nous mettons en cause, mais une pratique de l’État en région qui va s’accélérant : « les territoires » (comme ils disent) deviennent les étapes des évolutions de carrière dans la haute fonction publique.

Le système institutionnel et administratif français repose sur une sorte de dialogue – plus qu’une complémentarité – entre le mouvement de décentralisation des institutions et le mouvement de déconcentration de l’administration de l’État. Ce n’est pas le lieu, ici, d’en apprécier l’efficacité ou d’en dénoncer la complexité ou les faux-semblants, mais de regarder si ces deux mouvements évoluent au même rythme. Les Élus, d’un côté, les hauts fonctionnaires de l’autre, doivent bien se connaître (gage d’efficacité) et devraient idéalement exercer leurs prérogatives respectives dans des temps assez longs pour mener à bien les projets complexes qui jalonnent l’existence des collectivités.
Que faut-il penser de la valse des Préfets ? Prenons l’exemple de la Seine-Maritime depuis 1982 (date à laquelle les Préfets, commissaires de la République, y sont aussi devenus Préfets de Région)…

16 Préfets en 36 ans !
  1. 1982 : M. Géromini
  2. 1985 : M. Silberzahn
  3. 1989 : M. Quyollet
  4. 1992 : M. Proust
  5. 1997 : M. Lépine
  6. 1998 : M. Fontenest
  7. 2003 : M. Aribaud
  8. 2004 : M. Cadoux
  9. 2006 : M. Carenco
  10. 2007 : M.Thénault
  11. 2009 : M. Caron
  12. 2012 : M. Bousquet
  13. 2013 : M. Maccioni
  14. 2016 : Mme Klein
  15. 2017 : Mme Buccio
  16. 2019 : M. Durand

Ces personnes – de qualité – peuvent-elles vraiment prendre leurs marques dans une fonction qui exige, outre des compétences, des capacités d’aménité avec les interlocuteurs locaux, de la constance et de la détermination pour aboutir dans les entreprises menées en commun avec les Élus ?
Madame la Préfète Buccio, avant d’être mutée dans une autre fonction, a autorisé le surstockage des matières dangereuses chez Lubrizol et Normandie Logistique et c’est le Préfet Durand qui assume la catastrophe du 26 septembre…
Le D.R.E.A.L. part en Occitanie alors que les miasmes délétères de Lubrizol stagnent encore sur le site…
Que dire encore du « turn over » des S.G.A.R. (Secrétaires généraux aux affaires régionales) ou du carrousel des Directeurs des Grands Ports Maritimes ? Et l’on s’étonne du manque de continuité de la politique portuaire nationale dans un domaine où une pratique différente, comme dans les ports belges ou néerlandais, a le résultat que l’on sait !

En ces temps où il convient de constater le taux insuffisant de réalisation des Contrats de Plan Etat-Région (C.P.E.R.) et des Contrats de Plan État – Interrégionaux (C.P.E.I.R.), il est constant de s’apercevoir que l’État ne tient pas ses promesses et que le représentant de l’État en région, à savoir le Préfet Régional, n’est jamais le même qui mène jusqu’à son terme l’accomplissement du contrat. Vis-à-vis de ses interlocuteurs locaux, il lui est facile alors… de ne pas perdre la face… Et la Région, dans tout cela ?

Rouen, le 2 novembre 2019
C.N.O.

Commentaire de Florestan:
Territoires: un bilan déjà catastrophique après un peu plus deux ans de macronisme...
Depuis 2016 avec la réunification et l'élection pour six ans d'une majorité régionale présidée par Hervé Morin, la Normandie existe... Enfin!
Mais du côté de l'Etat central, c'est du grand n'importe quoi... Les grandes politiques publiques structurelles de décentralisation, d'aménagement, de prospective, de planification et de financement du territoire ne sont plus suivies ou sont à l'arrêt pour toutes les mauvaises raisons du monde: les arbitrages politiciens se mêlent aux arbitrages financiers, la vision de long terme a disparu.
On peut s'inquiéter des à-coups de la politique des contrats de plan Etat-région, au point mort depuis de longs mois et qui redémarre soudainement avec l'obligation pour les collectivités territoriales concernées de rendre la liste des projets à faire financer par l'Etat avant... la fin décembre 2019!
On voit bien le calcul pour faire des économies sur le dos des territoires: ne seront financés que les porteurs de projets qui seront prêts en moins de deux mois!
A cela il faut ajouter le quasi fiasco de la mission de préfiguration consistant à fusionner les diverses agences de l'Etat s'occupant du territoire sous le label "France territoires": le vide laissé par la défunte DATAR n'a donc toujours pas été correctement comblé!
Mais aussi ajouter l'instrumentalisation politicienne de la décentralisation dont les progrès sont au point mort malgré un "pacte girondin" promis par le candidat Macron du printemps 2017: devenu président, Monsieur Macron n'admet pas qu'une part notable des notables de la politique locale se refusent à la macronisation... A Bordeaux, récemment, le Premier ministre a bien donné aux élus locaux un os à ronger: une vague expérimentation à la différenciation est évoquée mais elle doit se faire dans un périmètre financier encore plus contraint dans le contexte de la suppression de la taxe d'habitation qui a mis tous les présidents des départements de France, ou presque, vent debout contre un gouvernement disposé, une fois de plus, à leur faire les poches!
Enfin, last but not least, le gouvernement macroniste voudrait ôter l'autorité de gestion des fonds européens en lien avec l'agriculture et la ruralité aux régions après une grave crise du dialogue entre la haute-fonction publique de l'Etat central et la fonction publique des collectivités territoriales régionales sur fond de désaccords quant à la gestion et la distribution des crédits européens de la période précédente: on a même frôlé le risque de dégagement des fonds européens! Irresponsable, inacceptable!
Bref! depuis 2017, le bilan de la majorité présidentielle présidée par MM. Macron et Philippe en matière de décentralisation et de politiques territoriales est... catastrophique!
Les insuffisances de la loi NOTRe de 2015 qui a massacré la géographie régionale de la France à l'heureuse exception de la Normandie, n'expliquent pas tout!
Cette catastrophe politique est, avant tout, une catastrophe territoriale où une indifférence, voire une incompétence qui confinent au culturel sinon à l'idéologique le disputent à la médiocrité politicienne sur fond de restrictions budgétaires:
Bercy, qui est, plus que l'Elysée, le vrai centre de l'Etat central parisien considère que les territoires sont avant tout une charge inutile (voire nuisible au maintien d'un certain jacobinisme étatique) et en rien une opportunité d'investir dans l'avenir de la France.
Sur le grand retour (bien encadré) des contrats de plan Etat/région, lire la lettre Eco Normandie (n°1640 31 octobre 2019):

contrats de plan1

contratsdeplan2