Séminaire Normandie 11ème année UP Caen 2019/2020

Mardi 12 novembre 2019 18/20h00

Auditorium Musée des beaux- arts de Caen château ducal

  • Thème de l’année : actualité de la Normandie réunifiée. Premier bilan de la mandature d’Hervé Morin

Trois séances :         1) La question rouennaise (12/11/19)

                               2) Bilan, enjeux et perspectives de la mandature Morin (4/02/20)

                               3) L’Axe Seine : un enjeu géopolitique (10/03/20)

  • Thème secondaire: Arcisse de Caumont, érudit  normand pionnier de la décentralisation, deux conférences proposées par Landry Lefort (3/12/19 et 14/01/20)

 1ère séance :

LUBRIZOL ou la révélation de la question rouennaise

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INTRODUCTION: le révélateur Lubrizol

 

25/26 septembre 2019 : incendie accidentel du dépôt chimique Lubrizol et Normandie-Logistique. La plus grave catastrophe industrielle à Rouen depuis la seconde guerre mondiale

Une crise révélatrice d’une question économique (industrielle), sociale, culturelle, politique et géographique

Les symboles : le mépris, l’enfumage, un défilé de ministres aux déclarations contradictoires, Macron sur place 34 jours plus tard, les Sévéso-Normands, la Normandie atteinte en son cœur symbolique et identitaire : les jardins, l’agriculture, l’alimentation, le lait et le lait maternel.

Un panache de fumées noires probablement toxiques de 200 mètres de haut, de 6 km de large et de 22km de long emmené par un vent de secteur Sud-Ouest a impacté une centaine de communes dans un large tiers Sud-Est du département de la Seine-Maritime (Sud du Pays de Caux, Roumois et Pays de Bray). Le nuage ne s'est pas arrêté à la frontière: des résidus ont volé jusqu'aux Pays-Bas...

Rouen : un angle-mort médiatique (une explosion, la mort de Jacques Chirac, qui en chasse l’autre)

Pas de déclaration officielle de catastrophe industrielle : Lubrizol Rouen n’a pas tué comme AZF Toulouse.

Un début de « Rouen bashing » sur les réseaux sociaux qui s’est depuis un peu calmé.

Une semaine après : le week-end de la fête du ventre. Du monde dans la rue pour montrer qu’on est à Rouen malgré tout et qu’on y vit. Appel de Périco Légasse à ne pas boycotter les produits normands.

Les défaillances et maladresses de la prévention et de la communication de crise :

Pierre-André Durand, un préfet qui croit bien faire mais bien maladroit.

 Minimiser les conséquences. Ne pas tout dire pour rassurer.  1ères sirènes à 8heures. Pas de consignes, consignes contradictoires (confinement ou non ?) Colère des habitants sinistrés qui veulent la vérité. Commission sénatoriale Maurey. Audition d’Arnaud Brennetot, enseignant chercheur en géographie à l'université de Rouen : étude précise de la communication de la préfecture dans les semaines après le sinistre qui pose la question de la présence probable des dioxines et celle du suivi épidémiologique sur le moyen et le long terme.

Pas ou peu de portage politique à la hauteur des enjeux de la catastrophe : Yvon Robert le maire et président de la métropole reste très effacé, Hervé Morin accaparé par les urgences (sur le terrain dès la demi-journée, le dimanche suivant, au chevet des agriculteurs impactés par le nuage). La seule autorité publique à manifester de la compassion au moment de la catastrophe : Mgr Lebrun archevêque de la ville primat de Normandie. Edouard Philippe est venu deux fois. Macron, visite surprise trop tardive 34 jours après. Colère de Morin qui n’a pas été prévenu de cette visite.

Défaillances et contradictions de l’Etat (préfecture de région) en matière de sécurité civile sur les sites SEVESO

PPRT en trompe l’œil.  PPRT sans concertation avec les élus locaux. Le PPRT de Lubrizol validé par la préfet en janvier dernier. L’extension du dépôt approuvé par Fabienne Buccio la préfète d’avant (problème : un préfet de région tous les deux ans en moyenne en Normandie, ce n’est pas sérieux !). Eté 2019, le gouvernement faisait voter un assouplissement de la règlementation. La DREAL en interne avait conscience du risque. Colère des agents de la DREAL Normandie vis-à-vis de la communication officielle du gouvernement. M. Patrick Berg muté en Occitanie (c’était prévu avant) a fait part de sa colère face à l’irresponsabilité de Normandie-Logistique.

Deux affaires en une : Lubrizol et Normandie Logistique petits arrangements entre voisins : au total plus de 9000 tonnes de produits dangereux brûlés. Trois juges d’instruction nommés. Origine du feu : chacun se passe le mistigri de la responsabilité. Un chef d’équipe de NL se suicide. La pérénité de 1000 emplois (directs et indirects) est en jeu. Le sur-accident a été évité de justesse par la lucidité et la réactivité des équipes de nuit de Lubrizol (éloignement des produits fluorés).

Lubrizol Rouen : société américaine  détenue par le fonds de pension Hattaway appartenant au multimilliardaire Warren Buffett qui a une maison de vacances en Normandie près d’Omaha Beach. Hervé Morin a contacté le milliardaire : faire un geste pour la Normandie et son image. Affaire à suivre. Lubrizol Rouen : 80% de la fabrication française d’huiles moteur. Un contributeur majeur à la fiscalité locale de la métropole de Rouen. Finance le club de foot du FC Quevilly  ainsi que l’Armada (dont les quais sont à quelques centaines de mètres de l’usine). La directrice de la communication du site rouennais est aussi la femme de Didier Marie le sénateur PS de la Seine-maritime. Fuite de mercaptan en 2013 (odeur d’œuf pourri sentie jusqu’à… Londres) : le président de région HN Le Vern socialiste minimise et ne dit rien. Trop d’enjeux. Autre incident en 2016 : pollution accidentelle de la Seine.

La réactivité et la maturité citoyenne des habitants de Rouen :

L'ambiance «d ’hystérie collective » décrite par la presse parisienne (article des Echos) ne correspond pas à la réalité : certes, une colère vive (celle d’avoir été infantilisé) au début, mais surtout une  volonté farouche de faire appliquer le principe pollueur/ payeur, (plus de 400 plaintes à ce jour, des collectifs et une association des sinistrés de Lubrizol qui vient d’être créée). Et aussi : la volonté forte d’affirmer une souveraineté citoyenne dans l’accès aux informations et dans la mise en place d’une expertise scientifique indépendante des autorités publiques pour le suivi des conséquences de la pollution (dioxines, effet cockail). Action du collectif "Rouen respire" et de l'avocate engagée Corine Lepage.

Il n'y a plus aucune confiance dans les autorités qui ont installé en préfecture un comité de suivi de la crise et des informations (données des études et analyses de toxicité) en toute transparence. Le préfet de région s'essaye à l'exercice d'une conférence de presse quotidienne.

Une vieille tradition rouennaise et normande se réactive : la procédure juridique pour défendre son droit. Les barreaux de Rouen et de Dieppe se sont mobilisés avec des consultations gratuites. La question va se poser, à terme, de créer un collectif des parties civiles pour avoir accès au dossier et pour se faire entendre par l’instruction.

Indemnisations : la région Normandie est intervenue au plus vite. Dès le 7 novembre pour les agriculteurs (avances sur recettes) et en ce moment même auprès des artisans, commerçants, entrepreneurs de Rouen et de sa région impactés par l’incendie et le panache de fumée.

En revanche, l'UMIH76 (hôtellerie/ restauration) est furieuse des conditions d'indemnisation prévue par la convention Lubrizol/ Caisse des Dépôts négociée avec l'Etat: 8000€ seulement par entreprise impactée sont prévus!

La région Normandie est donc la seule autorité publique à avoir été capable d’apporter une solution concrète, correcte et pratique aux sinistrés de Lubrizol trois semaines après les faits.

Pendant un bon mois, la pré-campagne électorale des municipales a été mise sous le boisseau, décence oblige. Néanmoins, quelques jours après NMR et Christophe Bouillon, lettre ouverte avec une centaine d’élus locaux du CD 76 pour dénoncer les incohérences de la communication gouvernementale, le manque d’information.

La campagne reprend en ce moment. M. Bérégovoy (le neveu de l’autre) tête de liste EELV se voit pousser des ailes.  Lubrizol, causes et conséquences au cœur de la campagne. La question écologique va certainement dominer la campagne mais on peut craindre l’escamotage des enjeux fondamentaux qui sont à la cause de cette question écologique plus que vive à Rouen…

Lubrizol, effet révélateur de deux réalités/ problèmes de plus long terme : question rouennaise

1) ROUEN métropole à la fois patrimoniale, culturelle, touristique mais aussi industrielle, portuaire : à l’opposé du modèle médiatique et politique dominant de la métropole tertiaire financière comment concilier les deux ?

2)ROUEN pas encore une vraie métropole faute d’avoir disparue dans l’ombre de Paris mais qui peut revenir à la lumière grâce à la réunification normande : enjeu ? La gouvernance et le développement d’une vallée de la Seine à la fois maritime et normande.

 

1) ROUEN une grande ville portuaire, maritime et industrielle toujours vivante en 2019

      Sur l’histoire contemporaine du port de Rouen on lira de Michel Croguennec "L'aménagement du port de Rouen de 1800 à 1940, contraintes, techniques et stratégies" thèse de doctorat en Histoire sous la direction du professeur Michel Pigenet, université de Rouen, 1999-05, 2 volumes, 345 pages.

Une histoire ancienne : Rouen ville portuaire entre mer et fleuve depuis l’Antiquité gallo-romaine (avec une période florissante à l’époque mérovingienne. Jacques Le Maho). Nouvelle période de grand rayonnement pendant la période anglo-normande (1066 – 1204). Le port de Rouen possède même une partie du port de Londres (le quai de Dungate).

Première place maritime et portuaire en France (1500 – 1680) puis, à nouveau, entre 1820 et 1944 (avec Le Havre et Marseille) avec une belle renaissance dans les années 1870- 1920.

Seconde ville de France au début du règne de Louis XIV avec 40000 habitants.

Ouverture sur le commerce international européen (liaisons avec l’Italie pour les textiles) et atlantique (avec Le Havre d’abord conçu comme avant-port de Rouen)

Développement de l’industrie textile pour l’exportation (draps d’Elbeuf)

Des innovations pionnières: la sécurité maritime, phares et balises pour sécuriser le chenal de la Seine et l’estuaire. C’est la raison sociale de la toute première Chambre de Commerce de Rouen fondée en 1703.

L’industrie s’implante sur la rive gauche dès 1750 : entrepreneurs et investisseurs modèle anglais. Industrie chimique dès 1768 : manufacture d’acide sulfurique (eau de vitriol) à Saint-Sever avec, déjà des plaintes et des procès des riverains : le droit normand était plus protecteur des intérêts des personnes privées que le futur code Napoléon. Le droit issu de la Révolution française, d’esprit libéral,  sera plus favorable aux entreprises industrielles.

Au XIXe siècle  Rouen : laboratoire de l’industrialisation en France avec capitaux d’une bourgeoisie anglo-normande (ex : Richard Pendrell Waddington)

 

MAIS GRAND DECLIN en tant que place portuaire maritime :

  •  Seconde Guerre de 100 ans (1688/1815) : la Manche n’est plus sécurisée
  • Contrainte de navigation pour remonter la Seine (marées, hautfonds, bancs mouvants, mascaret, navires plus grands)
  • Concurrence du Havre notamment au XIXe siècle (querelle du pont en aval de Rouen pour passer d’une rive à l’autre, menace de sécession havraise…)
  • Concurrence du chemin de fer  (vs trafic fluvial et maritime)

Mais, une belle renaissance du port de Rouen après 1848 avec les premiers grands travaux de rectification, création du chenal fixe, dragage… endiguement dans l’estuaire (qui était autrefois comme une petite mer intérieure)

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Michel Croguennec nous propose la chronologie suivante:

1800-1875 qui reste une période de gestation et de réflexion ; 1879 – 1913 qui apparaît comme une période intermédiaire où l’on observe une forte hausse des trafics conjuguée à un développement portuaire certain, mais insuffisant ; la période 1914 – 1940 qui se caractérise par des crises (économiques, budgétaires…), par une réforme du système de financement des travaux et par le recours plus important à l’initiative privée.

L’existence de ce port de transit entre la mer et la capitale fut remise en cause par l’arrivée des chemins de fer : « la desserte du Port du Havre par le rail à partir de 1847 constitue en effet une brutale remise en cause du rôle séculaire de Rouen comme avant- port de Paris ». Ce à quoi s’ajoute à cette époque la mauvaise navigabilité du fleuve. Les Rouennais doivent alors une fière chandelle à Hugo et à Lamartine qui obtiennent un vote à l’Assemblée Nationale pour la construction de digues pour réduire la largeur du fleuve et accroître le courant… Grâce à de nouveaux équipements, l’expansion reviendra et Rouen voudra obtenir de nouveaux quais sur Petit-Quevilly, en annexant purement et simplement les terrains… Querelles locales qui pèseront lourd dans l’histoire du développement de la ville et de sa banlieue.

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En 1916, grâce à l’importation du charbon anglais Rouen est le 1er port de France et son trafic atteint 9 millions de tonnes / an, l’objectif est de 14 millions de tonnes pour 1930.

Au début du XXe siècle Rouen possède le plus grand port pétrolier de France (pour limiter le risque d’incendie) et on creuse les deux grandes darses du bassin Saint Gervais

La CATASTROPHE de la seconde guerre mondiale sera dramatique pour le port et la ville Rouen : le trafic est réduit à néant pendant trois années consécutives de 1941 à 1943 et la quasi-totalité des installations portuaires est détruite. Bombardements en juin 1940 puis surtout en 1943 et au printemps 1944 (avril puis juin).

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La Reconstruction fait de Rouen un port totalement neuf, très bien adapté aux trafics qu’il a à traiter avec création de quais hauts et bas : les ponts sont reconstruits avec un tirant d’air maximal pour ne pas gêner le trafic fluvial vers Paris.  Les installations portuaires se déplacent vers l’aval et le développement de la rive gauche se fait en étroite liaison avec celui de l’industrie. Les liaisons avec les îles Britanniques, l'Europe du Nord et l’Afrique du Nord, retrouvent rapidement leur niveau d'avant-guerre. Des nouvelles lignes régulières sont mises en place vers la côte occidentale d’Afrique, l’océan Indien ainsi que l’Amérique du Sud ou encore les États-Unis. Même s’il n’est plus le premier port français, le port de Rouen ne cesse de se développer.

Des progrès très importants sont réalisés grâce à l’aménagement du nouveau chenal de l’estuaire ouvert en 1960. Le trafic passe de 10 Mt en 1963 à  20 Mt en 1979. La structure du trafic se modifie profondément. En 1968, les céréales, farines, sucres et produits pétroliers deviennent majoritaires pour la première fois dans le trafic.

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Après la Seconde Guerre mondiale, les pays européens se trouvent dans une situation de pénurie alimentaire. Afin de sortir de cette dépendance, une politique agricole commune est mise en place en 1962. La production agricole est encouragée et pour éviter la saturation du marché européen on subventionne les exportations, ce qui permet au port de Rouen de faire un véritable bond en avant. Dès lors, Rouen se situe au premier rang des ports européens d’exportation céréalière. Plus de quatre décennies plus tard et malgré les fortes évolutions enregistrées au niveau communautaire, Rouen occupe toujours cette position de leader.

L’application du statut d’autonomie en 1966 consacre le port de Rouen comme l’un des grands ports français appelés à jouer un rôle national.

La dernière décennie (1990-2000) génère de profondes transformations provoquées par la réforme de la politique agricole commune en 1992. Cette période voit le trafic céréalier reculer au port de Rouen de 1994 à 1996. Pendant ce temps, la réforme nationale de la manutention portuaire de 1992 permet de redonner fiabilité et compétitivité au port. Mais le port reste toujours conditionné aux contraintes du chenal de la Seine: son entretien permanent qui génère un coût de dragage important. Le chenal a été approfondi d'un mètre pour garantir le tirant d'eau nécessaire au passage des navires encore plus gros à marée haute. Mais il semble désormais impossible de contraindre davantage la Nature... (par ex: problème du stockage en mer et sur terre des boues de dragage souvent polluées aux métaux lourds...)

Depuis le port autonome de Rouen est devenu un grand port maritime  et depuis 2011 il est entré en co-gestion avec son voisin le GPM du Havre en aval et le port fluvial de Paris-Gennevilliers en amont dans le cadre du GIE HAROPA (acronyme pour Le Havre Rouen et Paris à moins que cela ne signifie Harbours of Paris)

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Car le gouvernement Philippe a choisi de fusionner les deux GPM normands pour n’en faire qu’un seul sur la vallée de la Seine en les associant au port fluvial de Paris dans une autorité unique : Christine Rivoallon, un profil étranger aux milieux portuaires,  a été choisie en février dernier pour la préfiguration du futur port qui doit être achevée au 1er janvier 2021.

Bien qu'il soit à 80 km par bateau de l'estuaire (6 heures de navigation), le port de Rouen est en mesure de recevoir des navires très importants (jusqu'à 292 m de long et 150 000 tonnes en charge).

Aujourd’hui, tous tonnages confondus, Rouen n’est que le 28e port européen et le 5e français, mais c'est le 1er port européen pour les céréales, le 1er français pour la farine et les engrais. Le trafic pétrolier, bien moins important que celui du Havre, n'est pas négligeable.

Le port de Rouen c’est aussi un système d’avant-ports situés sur tout l’aval de la Seine jusqu’à l’estuaire : Honfleur est aujourd’hui le premier avant-port de Rouen.

Pour résumer : les activités portuaires et industrielles restent majeures à Rouen.

Quelques chiffres : en 2013, le port de Rouen c’est 18000 emplois directs ou indirects. En 2019, les GPM de Rouen et du Havre génèrent ensemble 66000 emplois. D’une manière générale, la logistique dans la vallée de la Seine c’est 234 000 emplois, de loin c’est le premier territoire logistique en France. C’est plus de 39% des emplois à Rouen et l’industrie en représente un peu moins de 5%, chiffre supérieur à la moyenne nationale pour une agglomération de la taille de Rouen (chiffres INSEE 2015) Et en terme socio-professionnel, on constate un équilibre devenu rare entre le nombre d’ouvriers et d’employés et le nombre des professions intermédiaires et des cadres et professions intellectuelles.

Conséquence: selon le site "Jolijoba", Rouen se classe à la 5ème place nationale pour les villes offrant le meilleur rapport entre niveau de salaires et prix du mètre carré. C'est "la victoire des villes qui ne sont pas à la mode" titrait récemment Le Parisien.

L’agglomération de Rouen reste une grande ville portuaire et industrielle. La question révélée par l’incendie de Lubrizol est de savoir comment on peut concilier ce profil, cette identité, très marquée héritée depuis près de trois siècles, générée par une activité qui n’a jamais cessé et a su toujours se renouveler et innover avec la métropole de nos rêves écologiques du XXIe siècle où l’industrie et ses nuisances se fait plus discrète quand elle n’a pas totalement disparue.

Concrètement, cette question est illustrée avec l’affaire de l’éco-quartier Flaubert qui ferait bien pleurer d’ironie notre écrivain préféré.

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L’éco –quartier est le projet phare de reconquête urbaine des friches industrielles de la rive gauche en lien avec la future gare SNCF de Rouen Saint Sever Rive Gauche.  Le projet est porté par la majorité métropolitaine sortante : des immeubles à énergie positive, des équipements culturels, un campus pour l’école de commerce de Rouen NEOMA, des tiers-lieux pour innover dans le numérique : le hiatus est total !

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La question de choisir entre le maintien du projet d’éco-quartier Flaubert en l’état et du maintien d’une activité industrielle sur le site de Lubrizol va animer la campagne des municipales. La question d’assumer ou non l’héritage industriel et portuaire rouennais qui reste une réalité bien vivante va se poser aussi.

Le rôle des agences est à repenser: l'Agence d'Urbanisme de Rouen et des Boucles de la Seine et Eure (AURBSE) qui voit arriver une nouvelle directrice (Caroline Rouennier, ancienne directrice du parc naturel du marais poitevin) va devoir travailler avec Rouen Normandy Invest et l'Agence régionale de l'Attractivité pour que les projets et la communication soient, enfin, plus en phase avec la réalité!

Car les investisseurs ont découvert que l’éco-quartier Flaubert était voisin du site Lubrizol et situé en partie dans le périmètre du PPRT. Le résultat en terme d’image est donc catastrophique.

Autre hiatus rouennais : faute d’un périphérique digne de ce nom en raison de l’inachèvement du contournement autoroutier de la région parisienne par le Nord-Ouest (barreau Rouen- Orléans toujours manquant) l’agglomération rouennaise est saturée par un double trafic de transit de poids-lourds, celui généré par le contournement de la région parisienne en provenance du Nord et celui généré par les activités portuaires et industrielles présentes dans l’agglomération. On se souvient du quasi blocage de la ville provoqué par la fermeture du pont Mathilde en octobre 2012 après qu'un camion citerne ait pris feu...

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Depuis plus de 40 ans on parle du contournement Nord-Est, qui attend toujours son financement (absent du précédent CPIER vallée de la Seine) Il est vrai que la géographie rouennaise est contraignante mais cela n’explique pas tout. En attendant, la métropole envisage la gratuité partielle des transports en commun en cas de pic de pollution : il eut été plus intelligent et audacieux d’expérimenter de façon pérenne la gratuité des bus et tramway comme à Dunkerque. Encore un sujet qui sera bien discuté lors de la prochaine campagne électorale.

 

2) ROUEN n’est pas encore la vraie métropole régionale de la Normandie

Pour être à la fois souverain (donc libre) et respecté par les autres il faut être capable de:

1) De penser et d'agir par soi-même

2) De travailler avec les autres...

L’erreur commise au début des années 1960 n’a toujours pas été corrigée. Depuis la réunification normande,  elle est en passe de l’être mais cela reste fragile.

De quoi s’agit-il ?

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En 1965, faute d’un lobbying rouennais suffisant, l’Etat renonce à faire de Rouen la métropole régionale d’équilibre du Nord-ouest au profit de la mise en œuvre du plan Delouvrier (repris tel quel par Antoine Grumbach et Rufenacht en 2010) consistant à développer la région parisienne sur la vallée de la Seine jusqu’au Havre au prix de la disparition de l’espace géo-historique normand. Rouen devait disparaître aussi dans un magma de villes nouvelles et d’industries.

Fort heureusement ce projet grandiose n’a jamais été mis en œuvre, mais il en resta de sévères séquelles :

1) La confirmation de la division normande entre HN et BN (1956 -2016)

2) La relégation de Rouen chef-lieu d’un espace servant à vocation industrielle et portuaire piloté depuis une matière grise sise à Paris.

En un haut mot : les Haut-Normands rouennais étaient programmés à de devenir des banlieusards du Grand Paris et les Bas-Normands à demeurer des ploucs.

Le logo de la ci-devant région de Haute-Normandie par sa symbolique inconsciente en témoignait directement: un demi-léopard normand nageant dans la Seine vers Paris en remontant le courant quitte à risquer la noyade...

La prise de conscience de cette question rouennaise a commencé à se faire à la fin des années 2000 à partir du travail d’analyse critique des géographes de l’université de Rouen Mont-Saint-Aignan. On pensera à François Gay, grand témoin des grands projets de l’aménagement de la vallée de la Seine dans les années 1960  et à Yves Guermond coordinateur d’un livre collectif qui éveilla un peu les consciences : « Rouen, la métropole oubliée » (2008)

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Avec le retour de l’unité régionale normande et d’un espace régional qui lui est propre, on pourrait espérer voir un réveil rouennais et normand : ce réveil est bien réel mais une partie des élites économiques et politiques rouennaises ont du mal à penser la nécessité d'une autonomie vis-à-vis de Paris ou de maîtriser les éléments les plus stratégiques de l'action régionale normande en cours faute de s'y intéresser sérieusement... L’incendie de Lubrizol, là encore pourrait réveiller les consciences : on pensera aux récentes déclarations de Daniel Havis, le patron de la Matmut, la grande société d’assurances qui a son siège historique à Rouen qui rappelle l'évidence de ne pas faire disparaître l'identité industrielle et portuaire de la ville.

Le problème est aussi lié à une question d’espace vécu régional normand qui n’est pas ou peu pratiqué chez les élites rouennaises qui ne pensent pas spontanément à Rouen en tant que métropole régionale mais  plutôt en tant que métropole corridorienne en lien étroit avec Paris (axe Seine: Paris- Le Havre ou "Paris-Normandie") avec, pour conséquence, le maintien d'un vain clochemerle avec Le Havre et une ignorance teintée de mépris pour Caen au moment même où il nous faudrait affirmer enfin l'agglomération de Rouen comme métropole régionale d'équilibre du Nord-Ouest, c'est-à-dire de toute la Normandie avec un espace d'influence allant du Mans (Maine) à Amiens (Picardie) en passant par Chartres: une métropole régionale normande non pas enfermée, pour ne pas dire, naufragée sinon noyée dans son fleuve comme le demi léopard "haut-normand", mais rayonnante au loin sur ces deux rives avec un travail de coopération avec Caen et Le Havre et l'ensemble  du réseau régional des villes normandes.

Comme il n'y a toujours pas de tête pensante rouennaise, il n'y a toujours pas d'équipe des villes normandes: sur le terrain de la Normandie, le conseil régional de Normandie est le seul à jouer ou presque.

Là encore, l’effet révélateur Lubrizol (on dirait un médicament, du genre collutoire en aérosol…) pourrait fonctionner : la région Normandie est la seule institution publique à être financièrement solidaire des sinistrés rouennais.

Cette situation ne peut durer: certaines élites rouennaises doivent comprendre que la coopération avec leurs homologues du Havre et de Caen ainsi qu'une relation de confiance et de travail avec la nouvelle collectivité territoriale régionale de Normandie sont les deux seules et dernières chances historiques qui s'offrent à Rouen pour que l'ancienne seconde ville de France ne soit pas condamnée à n'être qu'une seconde Mantes-la-Jolie. Définitivement!

 Et l’actualité ne manque pas de sujets pour que les Rouennais se voient contraints d’unir leurs forces car on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même!

1) Par exemple, la fusion portuaire de l’Axe Seine: Hervé Morin a clairement dit qu'il ne soutenait la fusion portuaire dans la Vallée de la Seine qu'à la condition expresse que la direction du futur établissement portuaire soit située en... Normandie!  Or on apprend ces temps-ci que Gennevilliers se verrait bien être le siège de la future autorité portuaire prétextant être au carrefour des logistiques en provenance de la Seine et du futur Canal Seine Nord.

Mais l’argument principal d’Erwan Lemeur président de la communauté portuaire de Gennevilliers est de dire que ce choix nous épargnerait la peine d’un nouveau clochemerle portuaire normand entre Rouen et Le Havre. Il n’est pas inutile de savoir aussi que ledit Le Meur, est aussi le directeur du Groupe PAPREC, spécialisé dans le recyclage des déchets liés aux travaux du Grand Paris… lesquels sont expédiés vers les usines de retraitement de la Basse-Seine. Cet intéressant personnage aurait donc la haute main sur les ports normands, le trafic, les terrains portuaires s’il devenait de fait un dirigeant très influent d’un port unique ayant son siège à Gennevilliers.

2) On attend notamment que le Médef rouennais s’exprime sur un projet métropolitain régional rouennais ou sur une politique d'intelligence économique territoriale en Normandie avec Rouen comme épicentre...  Mais le Médef rouennais est dirigé par des gens qui n'ont toujours pas renoncé à l'idée d'un renoncement stratégique sous prétexte de pragmatisme, à savoir, la mise sous tutelle de l'agglomération rouennaise par les grands donneurs d'ordres parisiens. Ces messieurs du Médef de Rouen n'ont jamais accepté le retour de l'unité normande ou l'affirmation puissante d'une collectivité territoriale régionale nouvelle sur l'ensemble de la Normandie puisqu'ils sont, avant tout, en affaires avec la région parisienne. Sur cette question essentielle, sinon existentielle, le patronat rouennais est divisé.

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La candidature à la mairie de Rouen de l’un d’entre eux, Jean-Louis Louvel le flambant roi de la palette de transports recyclée, président de Rouen Normandy Invest (l’agence qui promeut Rouen auprès des investisseurs)  mais aussi le patron sauveteur du quotidien Paris-Normandie (à la demande d’Hervé Morin, ce qui pose aujourd’hui un sérieux problème de mélange des genres…) ne fait pas mystère de sa fibre normande. Cela pourrait donc enfin évoluer positivement. Mais Jean-Louis Louvel n’a pas encore fait part de ses réflexions sur notre importante affaire !

3) Enfin, la CCI de Rouen-Dieppe continue de faire la moue lorsque la région Normandie obtient des résultats très positifs après s'être introduite avec audace dans leur saint des saints, à savoir, le conseil aux entreprises et le financement des projets industriels par une entrée directe au capital des entreprises et par la mise en oeuvre expérimentale pour une collectivité régionale d'un fonds souverain normand: au lieu de renforcer par leurs contributions et leurs connaissances ce bel outil stratégique pour le développement économique de la Normandie, les milieux consulaires et financiers rouennais font des mines de dégoûtés vis-à-vis de la Région alors qu'elle n'y est strictement pour rien dans le marasme actuel des chambres de commerce, ces "corps intermédiaires" ignorés par l'Etat central macronien sauf quand il s'agit de leur faire les poches!

Tout cela est bien dommage car il en va de l'avenir même de Rouen en tant que place financière régionale un tant soit peu souveraine alors qu’elle dispose en ce domaine un potentiel important (assurances et services financiers en lien avec les activités maritimes, portuaires et logistiques)

4) Le canal Seine-Nord Europe pourrait menacer directement l’actuelle situation de Rouen 1er port européen exportateur de céréales par une mise en communication directe via l’Oise, le canal et l’Escaut du bassin céréalier français avec les ports de Dunkerque, Anvers et Rotterdam.

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Le Premier ministre Edouard Philippe, ex député-maire du Havre, n’y est plus opposé : le lobby nordiste soutenu à Bruxelles par le puissant lobby des portuaires flamands et néerlandais l’a emporté. L’Etat français va apporter un peu plus d’1 milliard à ce projet pharaonique et considère que la fusion portuaire sur l’Axe seine normand suffira à compenser les effets de l’ouverture du canal prévue en 2028.

Sauf que le projet de fusion portuaire porté par le Premier ministre n’est qu’un projet de Mécano sans contenus réels : les projets sont normands pas parisiens puisqu’à Paris on se contrefiche de cette réalité subalterne de savoir par où et comment nous proviennent les marchandises.

C'est ainsi que la région Normandie propose de prendre à sa charge le reste à financer pour doter le port du Havre d'une "chatière" permettant une communication directe entre le fleuve et la darse de Port 2000 pour la batellerie fluviale sans avoir à affronter la haute mer dans l'estuaire...

A Rouen, par exemple, on a vu passer,  le 9 novembre 2016 à l’occasion d’un pince fesses présidé par le préfet François Philizot qui fait des mots ronds dans l’eau de la Seine pour le compte du Premier ministre,  l’offensive de charme de l’initiative « corridor Amsterdam Marseille » pour vanter les mérites d’un branchement du port de Rouen sur le canal Seine Nord… Cette opération de lobbying financée, entre autres, par la région Wallonie et Voie Navigable de France imaginait un vaste réseau fluvial reliant Paris au Nord : la Seine et ses ports normands apparaissent dans la réflexion mais seulement dans le trafic des déchets du BTP parisien à évacuer et à recycler…

On n’est effectivement jamais aussi bien servi que par soi-même : c’est la raison pour laquelle un lobby normand havro-rouennais est en cours de constitution pour faire exister les intérêts normands sur l’affaire essentielle de la fusion portuaire de l’Axe Seine. Son nom : Seine Solutions. Nous en reparlerons la prochaine fois !

 

CONCLUSION : une candidature de Rouen capitale européenne de la culture en 2028 pour défendre le projet original d’une métropole industrielle et maritime au XXIe siècle

En effet, nous proposons que la ville de Rouen présente en 2028 la capitale européenne de la culture et de l'industrie en démontrant qu'une vraie métropole n'est ni une ville musée pour touristes et encore moins un parc d'attractions réservé à des élites urbaines boboïsées: Rouen est une métropole vivante car on y vit et on y travaille. Le port et l'industrie y sont pleinement actifs depuis plus trois siècles: la Seine à Rouen est l'exact contraire de la Garonne à Bordeaux.

Le port de Bordeaux, est resté beau mais... il est vide!

Les tableaux de Pissarro inventant la peinture moderne en peignant les réalités industrielles et portuaires de la rive gauche n'étaient pas des cartes postales.

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A l'instar d'une ville portuaire et industrielle allemande bien connue, il s'agit de Hambourg,  qui, tel un phénix, s'est relevée deux fois de ses cendres (en 1842 et en 1942), qui a amarré une merveilleuse salle philharmonique sur une darse de son port, qui célèbre autant la puissance et la beauté de ses orgues baroques en ses églises que la prouesse technique du déchargement des grands navires qui accostent non loin de son centre- ville et où l'intensité de la vie urbaine se poursuit dans l'intensité des activités technologiques, industrielles et portuaires, Rouen pourrait ainsi se retrouver elle-même après la séquence la plus désastreuse (1944- 2019) de son histoire millénaire en tant que "métropole" maritime et normande.

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Quelques points de comparaisons entre Rouen et Hambourg : deux villes portuaires maritimes au fond d’un fleuve à 80km de la mer : l’Elbe (Hambourg) la Seine (Rouen) et les… orgues !

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Sur ces bases portuaires, commerciales et industrielles, Rouen rayonnait comme seconde ville de France jusqu'à la fin du XVIIe siècle... Jusqu'à ce qu'un pouvoir central parisien imbécile qui n'a jamais rien compris aux réalités maritimes, condamne durablement notre métropole normande à une certaine médiocrité.

Michael Dodds, le directeur régional du tourisme, a donc raison de dire qu'il faut penser la réflexion sur l'image touristique de Rouen dans un cadre bien plus vaste et sur le plus long terme: cadre qui doit intégrer, comme par évidence (du moins pour nous), la Normandie tout entière et tout particulièrement l'avenir portuaire, logistique et industrielle de la vallée d'une Seine maritime et normande qui doit être pensée en tant que telle non pas depuis Paris mais depuis les villes portuaires normandes.

Ce n'est pas l'organisation improbable d'un "évènement international" à Rouen du genre d'un G7 avec un Donald Trump en vedette comme à Biarritz (là aussi, impact négatif sur le tourisme basque pour des raisons de "sécurité") qui va permettre de "redorer" l'image de Rouen, c'est la "normandisation" et l'intégration d'un projet rouennais à un projet régional normand: l'évenement international en 2020 dont nous a parlé Monsieur Macron trop occupé à nous mépriser pour avoir le temps de s'informer sur ce que nous sommes réellement et sur ce que nous faisons ici en Normandie, existe déjà... C'est l'édition 2020 du festival "Normandie Impressionniste": il faut travailler dès à présent pour que cette édition 2020 soit une parfaite réussite!

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