Billet de Florestan en forme de petit conte pour la Noué...

Samedi 21 décembre 2019, peu avant midi, la plus belle lumière de l'année embrasait la maison...

Au solstice d'hiver, le soleil est au plus bas sur l'horizon marquant un angle inférieur à 45° avec le plan terrestre: cela donne une lumière extraordinaire qui n'est que... lumière, dorée et douce presque parée d'ombre qui se dissout dans l'air comme une vapeur. Le contraire, bien entendu, de la lumière drue, blanche, aveuglante et chaude qui tombe du haut du ciel le jour du solstice d'été.

Merveilleux paradoxe de ce jour le plus court de l'année mais qui peut être aussi le plus lumineux grâce à cette lumière oblique qui entre enfin pleinement par nos portes et nos fenêtres pour embraser d'or les murs de nos maisons. A condition que cette belle lumière du solstice d'hiver ne soit pas occultée par la ouate épaisse des nuages.

A Caen, ce n'était pas encore le cas. Nous prîmes, alors, une décision rapide car nous savions que ce beau soleil pouvait nous quitter très vite: nous décidâmes d'aller au plus vite observer cette lumière merveilleuse du solstice d'hiver dans la maison qui a été spécialement conçue, il y a quelques siècles, pour la recevoir, à savoir, la cathédrale de Sées assurément la plus cosmique de nos cathédrales normandes...

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Comme toutes les églises, la cathédrale de Sées, l'une des plus idéalement proportionnée de Normandie, est orientée. Non pas seulement orientée vers le Levant pour symboliser la direction de Jérusalem ou la victoire sans cesse recommencée du jour ou de la vie sur la nuit ou la mort, mais surtout orientée par rapport à la course annuelle de notre terre autour du soleil par les quatre étapes essentielles des solstices et des équinoxes.

Nous partîmes donc sur le cordon d'asphalte payant après Falaise en direction du département de l'Orne et de la petite ville épiscopale de Sées dont le diocèse, autrefois, s'étendait jusqu'aux portes de Caen et prenait la moitié ouest du Perche...

Nous avions embarqué la lecture la plus utile qui soit pour être à la hauteur de ce que nous pensions voir: la cathédrale de Sées n'avait plus de secrets pour nous puisque nous avions avec nous le mode d'emploi, à savoir, le très beau livre d'Anne-Sophie Boisgallais et de Francis Bouquerel, "Sées, Lumière sur la cathédrale" (éditions de la Mésange bleue).

Passé la "gare de péage" (sic!) de Ronai plantée en haut d'une butte au bout d'une tranchée qui défigure le paysage, le panorama vaste qu'on a depuis ce point haut sur la plaine d'Argentan, s'assombrit soudain: un voile sombre mêlant la terre et le ciel dans ses ondulations nous cacha le soleil qui promenait encore son disque blanc derrière les vapeurs grises d'un imposant cortège de nuages. La dépression pluvieuse venue de Bretagne prévue par la météo avait pris de l'avance: elle risquait de masquer le soleil à son zénith dont le passage était prévu sur le mur du transept Nord de la cathédrale vers 13h45 (si l'on tient compte de l'heure vraie locale).

Nous arrivâmes à Sées: les deux flèches se détachent de l'horizon et pointent au dessus de la ligne sombre de la forêt d'Ecouves, plus sombre et plus inquiétante que la ligne d'un grain bien noir qui, bientôt, allait s'abattre...

A l'intérieur, la cathédrale était haute, claire et froide mais point de lumières incandescentes dansant sur les murs. Sous la voûte du transept, face à la grande roue bleue du Nord démultipliant une étoile de David centrale figurant le Christ en croix sur un bois reverdi flottant parmi les étoiles de la petite Ourse polaire, un petit groupe attendait la même chose: un couple avec leur enfant collégien ainsi qu'un couple de retraités venus du Poitou faisant étape à Sées dans cette cathédrale qu'ils admiraient pour la première fois.

Nous fîmes connaissance et échangeâmes sur la raison de notre présence à cette heure et en ce lieu: le couple de poitevins en retraite, très intrigué, décida de rester avec nous.

Nous attendîmes 13h45 regardant avec impatience que s'embrase enfin la grande roue rouge du Sud démultipliant le chiffre douze autour du Christ en majesté, entre soleil et lune, pour le Jugement dernier...

On sait que le Jugement dernier nous apprend la patience. Les cloches sonnèrent les deux heures humaines de l'après-midi: toujours rien. Si ce n'est la lumière laiteuse et égale à elle-même d'un hiver normand sous sa couverture nuageuse... Le petit groupe se sépara alors mais avant de nous souhaiter à chacun un bon Noël ou une bonne route, on ouvrit le livre que nous avions apporté aux pages ci-dessous:

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Fallait-il dévoiler le secret lumineux de la cathédrale de Sées avant d'avoir à le contempler?

Me voyant déçu, ma fille me dit alors:

"On reviendra à la cathédrale de Sées, le 21 décembre 2020, c'est promis!"