Ce samedi 11 janvier 2020, à l'hôtel de région de Rouen, tous les amoureux des parlers normands et de la culture normande étaient conviés par Hervé Morin, président de la Normandie et Edouard de Lamaze, le vice-président en charge du patrimoine immatériel des parlers normands, à partager le bilan de la toute première année d'une politique publique régionale de soutien à la langue normande depuis la signature d'une convention entre la région Normandie et la fédération des associations culturelles qui défendent et promeuvent la langue normande (la FALE).

C'était aussi l'occasion, dans une excellente ambiance de retrouvailles de tous les acteurs normands engagés du Cotentin au pays de Caux dans cette grande aventure de sauvegarde d'un patrimoine menacé, de se faire aussi présenter les projets et les perspectives proposées par la région Normandie: devant une assemblée de plus de 80 personnes (et il n'y avait pas que des vieux, bien au contraire!) ces perspectives et projets furent annoncés et ils sont ambitieux!

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La langue normande sera donc placée sous le signe de la jeunesse...

Edouard de Lamaze prend donc la parole le premier pour nous rappeler la remarque pertinente des linguistes Jean Sellier et Claude Hagège dans Le Monde (19 décembre 2019): "les langues sont menacées de la même manière que la biodiversité et pour les mêmes raisons."

https://www.lemonde.fr/livres/article/2019/12/15/claude-hagege-et-jean-sellier-les-langues-sont-menacees-de-la-meme-maniere-que-la-biodiversite-et-pour-les-memes-raisons_6022915_3260.html

La diversité culturelle linguistique se réduit actuellement comme une peau de chagrin et la langue normande, comme les autres langues d'oïl françaises est menacée de disparaître rapidement avec la prochaine génération: le sauvetage doit donc se faire maintenant pour éviter que le normand ne soit qu'une langue morte d'étude comme le latin.


 Commentaire de Florestan:

On ne le répétera jamais assez face au préjugé méprisant jacobin persistant contre les langues régionales françaises en général et contre les "patois" en particulier: la langue française est infiniment plus en danger dans son existence même à Paris où de pseudo-élites politiques et médiatiques se vautrent dans le globish mondialisé que dans telle ou telle région où l'on fait encore l'effort de sauvegarder le peu qui reste encore de la diversité lexicale d'un patrimoine culturel linguistique français autrefois d'une richesse infinie.

Le français standard dominant réduit à son usage utilitaire d'outil de communication, soumis à un bombardement globish aussi massif que permanent, se simplifie et s'appauvrit dangereusement dans son usage actuel et à l'instar de ce qui est arrivé, ces 60 dernières années, avec les milliers de variétés locales de pommes autrefois disponibles remplacées par, tout au plus, dix variétés commerciales insipides canadiennes traitées aux pesticides, le patois de Paris aura disparu au profit d'un sabir "franglish" d'aéroport et de salle de marchés faute d'avoir pu régénérer ce qui fut la langue française avec le trésor patrimonial linguistique des langues d'oïl et d'oc dont elle est pourtant issue!

L'avenir de la francophonie n'est plus à Paris. Ni même en France. Dumoins pour l'instant. Il est probable que l'Afrique et les Québécois seront plus attentifs à l'avenir de la langue française que nous car ils sont plus conscients que nous d'avoir à survivre dans une mondialisation actuellement développée sous le standard culturel anglo-américain avant que les Chinois ne prennent la suite... En attendant, il est urgent de sauver tout ce qui peut encore l'être depuis nos provinces de France lorsque viendra le jour, hélas, de sauver la langue française elle-même!


 Il faut donc une double action, concomittante:

1) mener une étude scientifique aussi rigoureuse qu'exhaustive

2) transmettre par tous les moyens un héritage linguistique inestimable qui nous vient tout droit de la civilisation raffinée anglo-normande du XIIe siècle.

Il ne s'agit pas d'avoir une vision fixiste de la langue pour rechercher un idéal linguistique perdu, il s'agit d'étudier, de transmettre une langue orale comme écrite en évolution continuelle. Il s'agit aussi de préserver et de transmettre tout un patrimoine culturel et la vision du monde qui va avec: la langue n'est pas seulement qu'un moyen de communication.

Il s'agit, enfin, par la valorisation de ce patrimoine immatériel essentiellement normand, de renforcer le sentiment d'appartenance à notre région et d'en être fier. La philosophe Simone Weil a identifié l'enracinement comme un besoin essentiel et universel pour toute âme humaine.

Il faut une approche scientifique rigoureuse du fait linguistique normand:

Un groupe de travail de la Fabrique des patrimoines a été mis en place. L'outil scientifique de référence est désormais totalement disponible, c'est le monumental atlas linguistique de la Normandie réalisé par le dialectologue Pierre Brasseur et dont le 5ème et dernier volume vient de paraître. Un portail numérique de la culture normande est aussi en projet avec l'aide des fonds européens.

Pour mener à bien ces projets, un conseil scientifique et culturel des parlers normands a été constitué: il sera officiellement dévoilé le 27 janvier 2020. Il sera intégré à la Maison de la Recherche en Sciences Humaines de l'université de Caen. L'objectif sera de mener de front la recherche scientifique et le pilotage des pratiques vivantes  tels que les "cafés normands" proposés par la FALE.  Ces cafés  ont eu beaucoup de succès, notamment à Cherbourg et à Pont-Audemer. En 2020, l'initiative va être renouvelée et se développer plus encore avec des cafés normands qui vont devenir mensuels.

Il s'agit aussi, à cette occasion, de faire connaître et d'utiliser le "Rollon" la monnaie locale normande.

En 2020 il y aura aussi deux grands projets ambitieux:

La Loure (l'association de collectage des chansons traditionnelles et populaires normandes) va partir au Canada et au Québec explorer le lien culturel avec la Normandie avec pour objectif de réaliser un livre sonore sur les chansons de cousinage et les chansons québéco-normandes.

Le 500ème anniversaire de la mort de Gilles de Gouberville, gentilhomme normand célèbre pour son journal, sera célébré ainsi que la culture rurale normande.

Enfin, la question de la langue normande a, enfin, pu évoluer positivement sur deux enjeux importants:

1) Le préfet de région Durand a donné l'autorisation à la région et aux communes qui le souhaitent d'afficher en français et en langue normande locale leur nom officiel sur un panneau de signalisation dans le cadre de la jurisprudence dite de "Marseille" de 2012 suite à la contestation par une association jacobine de l'arrêté municipal de Villeneuve-les-Maguelone qui avait osé l'autorisation d'un affichage du nom de commune en français et en occitan.

Cette jurisprudence précise que l'affichage double en français et dans la langue régionale locale n'est possible que si la science dialectologique et la recherche historique en démontrent l'authenticité. (NDLR: Pourquoi mettre des panneaux en breton pour des communes situées en Bretagne galèse?)

L'objectif, en 2020 sera de réunir dix communes intéressées par ce double panneautage par département normand.

2) La rectrice d'académie régionale de Normandie, Mme Gavini-Chevet, vient d'accepter, du bout des lèvres, la présence de cours de langue normande dans les écoles, collèges et lycées des académies de Caen et de Rouen à la condition que ces cours facultatifs aient lieu... après les cours! Le normand n'étant toujours pas reconnu en tant que "langue régionale" par l'Education nationale, son apprentissage ne peut être intégré officiellement dans l'horaire scolaire.

Cette situation est absurde car l'intérêt pédagogique de l'apprentissage d'une langue comme le normand n'est plus à démontrer: la langue normande, comme toute langue, renforce l'agilité cérébrale et elle permet de mieux comprendre le lexique du français classique sans même parler de l'anglais moderne forgé par quelques 30 000 mots issus du franco-normand du XII et XIIIe siècles.

Pierre Schmitt, directeur de la Fabrique des patrimoines, prend ensuite la parole:

Se définissant comme un horsain connaissant parfaitement la culture normande à force de vivre t'cheu nous, Pierre Schmitt a présenté la démarche assez ancienne de constituer pour chaque aire linguistique régionale en France un atlas linguistique. Hervé Morin a affiché sa volonté pour que soit achevée la publication intégrale (en cinq volumes) de l'atlas linguistique de la Normandie réalisé dans les années 1970 par Pierre Brasseur qui a fixé l'état de la pratique des parlers normands il y a maintenant près de 50 ans...

Le premier atlas linguistique réalisé pour la France date des années 1897/1910 sous la conduite de J. Gilliéron et d'E. Edmont. En 1939 un projet de renouvellement avait été proposé par A. Dauzat: il ne sera, biensûr, jamais réalisé et il faudra attendre l'après-guerre pour de grandes enquêtes nationales systématiques soient réalisées dans le but d'une couverture exhaustive de la France dans le cadre du CNRS.

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https://france3-regions.francetvinfo.fr/nouvelle-aquitaine/tous-dialectes-france-carte-interactive-1309689.html

Ces grandes enquêtes associant l'éthnologie et la dialectologie des années 1960/1970 répondaient aussi à une prise de conscience: celle de la disparition de la France rurale, une civilisation séculaire face à la révolution culturelle et technique d'une modernité occidentale dominée par le "soft power" américain.


Commentaire de Florestan:

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https://docplayer.fr/40594627-La-galerie-culturelle-du-musee-national-des-arts-et-traditions-populaires-mnatp.html

Ce grand effort de recherche scientifique national était couronné par l'existence du musée des arts et traditions populaire fondé en 1937 par Georges-Henri Rivière et Jean Zay à l'époque du Front populaire: ce musée rassemblait dans un bâtiment ultra-moderne (toujours situé dans le bois de Boulogne) une immense collection d'objets, d'artefacts et de témoignages divers qui rendait compte de la vie quotidienne rurale et populaire dans chaque région française. La démarche de ce musée relevait d'un folklorisme se mettant au service de l'éducation du peuple et dont le chef d'oeuvre était une "galerie culturelle" permettant un voyage dans chaque province de France... D'ailleurs, ce musée fut surnommé, dans les années 1970, le "Louvre du Peuple" avant sa disparition récente car les élites culturelles et médiatiques parisiennes ne croient plus dans l'idée de transmettre un héritage ou un patrimoine historique ou culturel d'intérêt national à quelque peuple que ce soit!

Aujourd'hui, ce musée n'existe plus. Le bâtiment épuré dessiné par Dubuisson qui fut longtemps une friche, vient d'être acheté par un milliardaire bien connu pour en faire l'annexe de sa fondation privée d'art contemporain et les extraordinaires collections de feu le "Louvre du peuple" sont, désormais, dans les réserves du MUCEM de Marseille et ne sortent que pour servir d'objets prétextes présentés dans des expositions "grand public" ayant un objectif non pas scientifique ou éducatif précis mais idéologique, ludique ou... démagogique!

https://www.mucem.org/programme/exposition-et-temps-forts/ai-weiwei-fan-tan

https://www.frequence-sud.fr/art-44432-on_a_visite_l_exposition_vies_d_ordures_au_mucem_marseille

https://www.mucem.org/programme/visite-de-lexposition-nous-sommes-foot

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Perdus dans les collections du MUCEM (pour Musée des Civilisations de l'Europe et de la Méditerrannée, sic!) on trouvera ces quelques artefacts normands:

https://www.mucem.org/collections/explorez-les-collections/search?filter=annotation_representation%255C2%22http%253A%255C0%255C0data.mucem.org%255C0ref%255C017601-http%253A%255C0%255C0data.mucem.org%255C0ref%255C017602-http%253A%255C0%255C0data.mucem.org%255C0ref%255C017664-http%253A%255C0%255C0data.mucem.org%255C0ref%255C017684-http%253A%255C0%255C0data.mucem.org%255C0ref%255C017718%22

On vit l'époque que l'on mérite et notre époque pose une vraie question à tous ceux qui prennent encore au sérieux le fait culturel régional normand:

Il faudrait que le musée de Normandie du château de Caen, le musée des arts et traditions de Normandie du château de Martainville et les autres musées normands qui présentent des collections ethnographiques normandes, réfléchissent, sous l'égide de la fabrique des patrimoines, l'agence spécialisée du conseil régional de Normandie, à la mise en oeuvre d'une politique dynamique, assumée, d'éducation populaire et du grand public au patrimoine culturel spécifiquement normand car cette politique culturelle n'existe plus au niveau national...

http://www.chateaudemartainville.fr/fr/home/

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Le musée des arts et traditions normands du château de Martainville poursuit de façon dynamique et innovante en matière de muséographique la mission autrefois dévolue au Musée National des Arts et Traditions Populaires...


 C'est dans cet esprit que Pierre Brasseur, élève du dialectologue bien connu René Lepelley, a fait son enquête exhaustive en Normandie entre 1970 et 1977 avec 114 points d'enquêtes sur les cinq départements normands (sauf le Perche ornais), chaque point représentant 20 heures d'enregistrement et de collectage. Cette enquête qui fixe l'état des parlers normands il y a maintenant presque 50 ans est précieuse à plusieurs titres:

Contrairement à d'autres, elle est désormais entièrement publiée avec 1500 cartes et leurs lignes "isogloses" mises à la disposition des chercheurs. Elle est parfaitement homogène quant aux méthodes et l'ensemble du matériel d'enquête a été déposé par son auteur aux archives départementales de la Manche.

Cependant, la diffusion de ce trésor scientifique reste trop confidentielle: son accès est limité aux chercheurs, ce n'est pas une lecture destinée au grand public. En outre, la recherche en dialectologie régionale française est à la peine en France: il faut donc la relancer.

Bien entendu, l'atlas linguistique Brasseur va être totalement numérisé ce qui permettra d'en augmenter la diffusion et l'usage. Mais ce n'est pas suffisant: il faut insérer cette démarche dans un projet patrimonial et culturel beaucoup plus vaste. Car l'objectif est de créer une communauté scientifique et culturelle qui soit motrice d'un intérêt social plus vaste au travers des relais associatifs et des institutions culturelles (par exemple: des expositions, du spectacle vivant...).

Un portail numérique global sur la culture normande à destination du grand public intéressé par tous les aspects de la culture normande est donc à l'étude...

En préfiguration, le portail audiovisuel "Mémoire normande" peut en tenir lieu:

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https://www.memoirenormande.fr/

La langue régionale est, par principe, le principal vecteur du patrimoine immatériel d'une région.

Ce projet ambitieux d'une politique globale de valorisation de la culture normande doit être chiffré et doit faire l'objet d'une réflexion approfondie quant à sa gouvernance avec tous les acteurs intéressés. Cette réflexion va débuter prochainement.


 

 Nicolas Abraham, le président de la FALE (la fédération régionale de dix associations culturelles qui défendent et valorisent la langue normande) prend la parole pour rappeler les cinq objectifs de la convention signée le 17 juin 2019 avec le conseil régional de Normandie.

1) Sauvegarder le patrimoine littéraire normand: créer une bibliothèque numérique des oeuvres écrites et éditées en langue normande, du XIIème siècle à nos jours. Numériser, en autres, les revues culturelles historiques en langue normande (on pensera à la revue du "Bouais-Jan", fondée par Louis Beuve). On ne le sait, en effet, pas assez mais la langue normande ne se limite pas qu'à des "parlers": à côté des expressions orales, il a existé et il existe encore une littérature écrite en langue normande (chansons, contes, poèmes, romans, théâtre...)

2) Valoriser la pratique orale et écrite de la langue normande. Grâce à la convention régionale, la FALE peut enfin financer et péréniser des ateliers qui existent depuis plus de 20 ans, créer et éditer de la documentation pédagogique pour apprendre le normand et mettre en oeuvre de nouveaux outils tels que les "cafés normands" qui ont connu un grand succès dès leur lancement en 2019.

3) Promouvoir et rendre visible la langue normande dans l'espace vécu quotidien des Normands. En ville dans le commerce avec, par exemple, une carte de restaurant bilingue français/normand, la mise en route d'une chaîne Youtube et d'un site internet ressource.

4) Valoriser auprès des jeunes les Jeux et sports traditionnels normands: plus de 100 jours d'animation en Normandie et ailleurs ont été réalisés en 2019. L'objectif en 2020 sera de développer l'usage des jeux et sports normands à l'école avec le soutien de la région.

5) Promouvoir, enfin, l'usage de la monnaie locale normande: le bien nommé "Rollon", premier de nos ducs de Normandie et qui frappa aussi une monnaie à son effigie.

https://normandie-rollon.fr/

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Edouard de Lamaze reprend la parole pour présenter les personnalités membres du Conseil scientifique et culturel de la langue normande, composés de scientifiques et d'universitaires en activité ou émérites en lien avec l'étude et la promotion du fait historique, patrimonial et culturel normand: ce conseil sera installé officiellement le 27 janvier prochain.

Liste des membres:

Brigitte Horiot: linguiste, professeur émérite de l'université de Lyon, spécialiste du français régional.

Bernard Desgrippes: collecteur et auteur spécialiste des parlers normands dans le Domfrontais (Ouest de l'Orne)

Geraint Jennings: linguiste, professeur et homme politique à Jersey en charge de la promotion culturelle du Jerriais.

Julie Deslondes: directrice des archives départementales du Calvados.

Gérard Granier: inspecteur d'académie honoraire, ancien président de l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Rouen, directeur de la rédaction de la revue "Etudes Normandes".

Séverine Courard: journaliste à Paris-Normandie, linguiste auteure d'une thèse sur le cauchois.

Mari Jones: linguiste, professeur spécialisée en linguistique française à l'université de Cambridge, spécialiste mondialement reconnu du franco-normand du XIIeme siècle.

Roger Jouet: professeur émérite d'histoire médiévale à l'université de Caen

Stéphane Lainé: enseignant chercheur en linguistique et dialectologie à l'université de Caen, auteur d'une thèse sur la toponymie du Cotentin.

Edouard de Lamaze: vice-président en charge du patrimoine immatériel des parlers normands au conseil régional.

Christophe Maneuvrier: professeur d'histoire médiévale à l'université de Caen.

Jean-Pierre Montreuil: professeur émérite en linguistique et dialectologie romane à l'université de Houston (Texas), écrivain en langue normande.

Jean-Pierre Marin: ancien président des barreaux de Normandie, président de l'Académie des sciences, arts et belles-lettres de Caen.

Sophie Poirey: professeur de droit normand à l'université de Caen.


 

Christian Hahn, le président du conseil culturel d'Alsace nous salue ensuite en alsacien. Bien entendu, en terme de volume et d'intensité, il ne faut pas comparer directement les situations alsacienne et normande. Mais on y observe, hélas, les mêmes évolutions négatives:

En 1950, 90% des Alsaciens comprenaient l'alsacien et 85% le parlaient. Tous les enfants parlaient l'alsacien dans la cour d'école et on parlait alsacien tant à la ville qu'à la campagne. En 1971, 57% des Alsaciens le parlaient encore.

En 2019: 21%, à peine, le parlent encore. 17% le comprennent encore. Mais seulement moins de 5% des moins de 18 ans savent encore le parler ou le comprendre!

A l'échelle de l'Alsace, région qui ne fait pas mystère de son évidente identité culturelle, la langue régionale est aussi mal en point qu'en Normandie, en terme d'évolution vers l'extinction à la prochaine génération.

Pour éviter cette fatalité, une politique culturelle globale très ambitieuse a été mise en place avec des financements très importants (plusieurs millions d'euros) mis en oeuvre par la nouvelle région "Grand Est" (qui cherche ainsi à se faire pardonner son péché originel, celui d'avoir fait disparaître la région Alsace...). Cette politique ambitieuse se déploie selon quatre axes: la reconquête de l'éducation en alsacien, la promotion de la culture sociale et sociétale alsacienne, le pilotage scientifique avec un conseil culturel et, surtout, la reconquête alsacienne de la création culturelle et artistique avec un vaste projet associant toutes les régions riveraines du Rhin entre Suisse, France et Allemagne: musique, théâtre, spectacle vivant, éducation populaire dans les langues régionales rhénanes. Il s'agit aussi de promouvoir la culture alsacienne auprès du grand public après le succès de la série télévisée des "Alsaciens ou les Deux Mathildes"  signée Michel Deutsch qui raconte l'histoire de deux familles alsaciennes aux prises des aléas historiques entre 1870 et 1945

https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Alsaciens_ou_les_Deux_Mathilde

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Une langue meurt lorsqu'elle est abandonnée par les élites urbaines et la haute culture qui leur est associée. Il s'agit donc de réinvestir les productions culturelles contemporaines avec la langue alsacienne.


 

Commentaire de Florestan:

Cette remarque vaut tout particulièrement pour le patrimoine immatériel de la langue normande: il faut, de toute urgence, continuer à créer et écrire en normand de la littérature exigeante.

C'est ainsi que nous avons le plaisir de vous apprendre que le très beau épique écrit par Michel Onfray sur l'histoire de la Normandie, "les deux léopards" fait actuellement l'objet d'un travail de traduction collectif en langue normande du Cotentin par l'université populaire rurale républicaine de Grosville...


 

Autre urgence: éviter la sortie totale et définitive de l'alsacien du champ scolaire.

Deux conventions viennent d'être signées entre la région Grand Est et le très jacobin ministère de l'Education Nationale. Pour l'instant, 17% des élèves reçoivent un enseignement en alsacien à l'école primaire et au collège. L'idée serait de passer à 25%. Il s'agit d'agir plus en amont en prenant financièrement en charge les étudiants en langue régionale à Strasbourg pour qu'ils deviennent enseignants en alsacien car le jacobinisme parisien de l'Education nationale aboutit à l'absurdité suivante:

En 2019, 37 étudiants ont passé leur CAPES d'allemand à l'université de Strasbourg mais seulement... deux! en alsacien: vu de Paris, l'alsacien c'est du mauvais allemand, autant étudier directement dans la langue de Goethe lorsqu'on habite sur la rive française du Rhin! Et c'est ainsi qu'au nom de l'amité franco-allemande, l'alsacien devient une langue étrangère en... Alsace!

Tout récemment, la nouvelle région a donc décidé de rectifier le tir avec le financement d'un programme de formation de cent professeurs des écoles bilingues français/alsacien et avec la promotion de Colmar comme centre de formation des enseignants en alsacien. Mais pas seulement car il y a aussi le welche (langue parlée à Metz),  le judéo-alsacien (le yiddish de Strasbourg) et le platt (langue du val de Meuse, officielle au Luxembourg).

Comme en Normandie, des mesures pour rendre l'alsacien visible et audible dans le quotidien des habitants ont été prises: panneautage en alsacien à l'entrée des agglomérations, messages en alsacien dans le TER entre Strasbourg, Mulhouse et Colmar.

Conclusion: une langue vivante doit être au service des vivants.


 

Joëlle Leroy pédagogue active à Pont-Audemer témoigne d'initiatives prises pour faire connaître le normand aux élèves de l'école primaire dans le département de l'Eure et nous annonce la mise en place prochaine d'un cours du soir de langue normande au lycée Gambier de Lisieux.


 

Bertrand Deniaud, vice-président en charge des lycées à la région prend la parole pour rappeler les initiatives déjà prises par la région pour tenter de promouvoir la culture régionale dans les lycées, une sorte de mission quasi impossible vu l'intensité du préjugé jacobin que l'on constate au sein de l'Education nationale...

La première fut de remettre à chaque CDI de lycées normands un exemplaire du monumental dictionnaire normand/français/français/normand réalisé par l'association Magène.

Ensuite, dans le cadre du lycée du futur en Normandie, un appel à projets avait été lancé sur le thème: ouverture au monde, culture régionale. Il faut avouer que cela n'a pas eu le succès escompté... On espère que le projet "Normandie-Langue" avec pour objectif l'immersion totale en anglais d'une classe de lycéens avec, à cette occasion, une sensibilisation au rôle du patrimoine linguistique normand dans la construction de l'anglais moderne, aura plus de chance de réussir.


 

Pour conclure cette large matinée d'étude consacrée aux parlers normands en 2020, Hervé Morin, président de la Normandie et puissance invitante, prend la parole:

"On est des modestes par rapport aux Alsaciens!" commence-t-il par dire avant de dénoncer l'absurdité du découpage régional issu de la réforme de 2015 non sans rappeler l'évidence: la Normandie a la chance unique d'avoir une parfaite cohérence entre la province patrimoniale et la région d'action. "Je veux aller dans un café normand": il faut en effet, constater sur le terrain l'efficacité des politiques publiques régionales. Et cette politique régionale en faveur de la langue normande, le président Morin affirme y tenir tout particulièrement: "j'y tiens vraiment, j'y crois car c'est mon histoire". Face au préjugé jacobin tenace à l'Education nationale qui ne reconnait pas le Normand parmi les langues régionale qu'il est possible d'enseigner sur le temps scolaire, il faut mettre un pied dans la porte: des cours de normand après les cours seront possibles. 

Du côté des panneaux routiers en normand, le préfet de région Durand a dit oui. Il y aura, bien entendu, un panneau en normand à l'entrée d'Epaignes. Mais il faut faire cela avec le plus grand sérieux. Le scepticisme reste fort: "qu'on ne vienne pas nous dire que nous sommes des uluberlus nous nous faisons plaisir avec l'argent du contribuable". Il faut donc la caution scientifique des historiens et des spécialistes en dialectologie et toponymie normande. "Je vais écrire aux maires intéressés" a déclaré Hervé Morin avant d'ajouter: "je suis très malheureux à chaque fois que je vois certains noms donnés aux communes nouvelles!" On ne pourra qu'être d'accord: si les élus locaux connaissaient un peu plus leur patrimoine toponymique normand on éviterait certaines appelations ridicules!

Il faut agir maintenant car il y a, désormais, un risque de perte définitive de ce patrimoine linguistique régional inestimable: "dans ce moment actuel de destabilisation mondial il faut un retour aux racines!" affirme Hervé Morin. "Nous allons donc continuer! Ce n'est pas une politique passéiste de repli identitaire sur soi mais au contraire, il s'agit de recréer une communauté de destin pour mieux s'ouvrir au monde. Par exemple, apprendre le normand comme une langue supplémentaire stimule la plasticité intellectuelle pour apprendre tout le reste et apprendre l'anglais en sachant qu'il provient pour une large part du normand c'est un atout."

Et pour finir, contre le jacobinisme éradicateur de la diversité culturelle linguistique en France:

"N'oublions pas la leçon de Fernand Braudel: l'unité de la France et de son Etat s'est réalisée à partir de la mosaïque aux infinies nuances de nos terroirs et de nos provinces et la Normandie a la chance, justement, d'être encore une vraie région. Vive la Normandie!"

 

Le programme de cette seconde journée d'études consacrée aux parlers normands:

Hervé Morin: "65% des Normands sont favorables à l'apprentissage du normand à l'école"

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Voir aussi le dossier publié par Paris-Normandie (10/01/20):

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Galerie d'images (merci à Jean-Philippe Joly alias Mait'Gires)

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Edouard de Lamaze, vice-président à la région en charge de la valorisation des parlers normands: derrière la mignarde de Ronsard, se cache un mot normand...

 

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Nicolas Abraham, président de la FALE,  a clairement présenté les cinq objectifs de la convention régionale pour la défense et la valorisation des parlers normands.

 

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Théo Capelle, le chanteur du groupe Magène entre enfin dans ce qui fut jadis la "caserne Le Vern"... Comme quoi tout arrive!

 

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Le normand se parle, s'écrit et se lit...

 

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Discours de clôture du président Morin:

"Tout cela se fera parce que j'y tiens"... "Vive la Normandie!"

 

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Les bezots, quenâles, p'tiots, poulots, mousses, du Rozel, St Germain le Gaillard, pis eud Pierreville (Côte ouest Cotentin). Cha lanlure, chaunte, caunte reide byi. Annyi à Rouen. Bastaunt

Et pour les entendre chanter, c'est par ici:

https://www.facebook.com/1066caen/videos/529893921203409/

Prochain café normand: le 31 janvier 2020 dans le Bessin...

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