Billet de Florestan:

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Sur France Info (24/03/20), Bruno Lemaire a bien parlé. Citation: "quand on compte ses morts, on ne compte pas ses milliards" pour fustiger ceux qui à Bruxelles et au conseil européen des ministres des finances n'ont pas encore compris que l'Europe des Thénardier du pacte de stabilité budgétaire n'était plus tenable face à une crise mondiale dont la violence et l'étendue peut être comparable à celle de... 1929.

En conséquence, il faut changer de toute urgence de logiciel et faire preuve non pas d'idéologie (n'avoir qu'une seule idée et s'y tenir au mépris du réel) mais de pragmatisme.

La logique normande d'intelligence économique territoriale et de souveraineté industrielle a enfin pénétré les cabinets ministériels parisiens et Bruno Lemaire semble se démener comme un beau diable en tenant un discours impensable il y a encore quinze jours: par exemple, revenir sur l'éclatement totale de la chaîne de valeur mondiale pour relocaliser l'industrie selon des critères de souveraineté stratégique ou reconsidérer le protectionnisme comme étant non pas l'antithèse du libre-échange mais comme étant sa face complémentaire, en demandant que soit instaurée un taxe carbone aux frontières de l'Union européenne, une lubie française dont personne ne voulait en Europe à commencer par nos amis allemands: voilà qui nous renvoie à la vieille sagesse normande de considérer que la vérité n'est jamais toute entière du même côté!

C'est aussi le grand retour de la politique dans la sphère économique et financière d'une mondialisation que certains idéologues intéressés voulaient penser comme un projet rationnel se substituant aux réalités internationales: on entend guère, en ce moment, MM. Minc et Attali, pour ne citer qu'eux et c'est heureux! Tout comme il est miraculeux d'entendre, à nouveau, chanter les oiseaux dans le coeur de nos villes en ce début de printemps.

C'est l'occasion, comme nous l'avions déjà ici même suggéré, de relire les grands auteurs normands fondateurs de la science politique et de l'économie politique contemporaines: Montchrétien, Boisguilbert et Tocqueville.

On se félicitera, donc, de ce grand vent frais réaliste, lucide et pragmatique qui décoiffent les cerveaux ministériels jusqu'alors confinés dans leurs certitudes : cette crise de lucidité fait du bien à tout le monde mais il faut craindre que cette crise de lucidité ne dure que le temps d'une crise comme il faut déplorer, une fois de plus, qu'il faille une crise majeure pour que ceux qui sont en responsabilité de trouver les solutions soient  aussi ceux qui ont contribué par leurs décisions précédentes à ce que nous en soyons tous là!

C'est l'habituelle ironie de l'Histoire cette "vieille taupe qui nous a toujours bien joué" (pour paraphraser Hegel)

Ce billet voudrait donc éviter d'allumer des polémiques qui pourraient être utiles à notre hygiène démocratique par le débat contradictoire, mais convenons-en tous, ce n'est pas le moment: ce moment viendra assez vite où l'opinion publique pourra légitimemement réclamer quelques comptes si, par malheur, la crise mondiale qui s'ouvre devait durer trop longtemps. Les prochains rendez-vous électoraux, les régionales pour la Normandie et les présidentielles pour la France permettront, on l'espère, de tirer toutes les conséquences politiques de ce que nous vivons actuellement.

En attendant, alors que nous sommes en pleine tourmente sanitaire, nous voudrions une fois encore saluer ici toutes les personnes qui se dévouent dans leur cadre professionnel imposé ou par choix (dans le cas de nombreux bénévoles qui se sont levés pour donner un coup-de-main), à commencer par les personnels soignants d'un hôpital public et privé qui connaissait avant l'actuelle crise sanitaire, une grave crise sociale et financière:

Les applaudissements de 20heures c'est bien, les cagnotes pour aider les hôpitaux c'est pas mal non plus. Mais si nous payons (encore) des impôts à un Etat central régalien officiellement en charge de notre sécurité collective, à commencer par notre sécurité sanitaire,  il faudra enfin payer davantage infirmières, ambulanciers, pompiers, urgentistes et internes de médecine!

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On se réjouira aussi que la coordination soit parfaite entre les services de l'Etat et ceux du conseil régional ainsi que les administrations des autres grandes collectivités territoriales: c'est, d'ailleurs, la Normandie qui a été la région pionnière pour avoir mis en place une gestion et un pilotage intégré de la crise avec une "chambre de guerre" (parlons français SVP!) co-présidée par le président de région et le préfet de région. L'idée normande a été, ensuite, généralisée à toute la France, voilà qui est fort bien notamment pour venir en aide le plus rapidement et le plus efficacement possible aux milliers de petites et moyennes entreprises qui constituent plus de 90% des SARL françaises.

Voilà qui est bien!

Cela nous change du "laissez faire" de l'idéologie ultra-libérale dans laquelle nos décideurs technocratiques baignaient jusqu'à présent: l'urgence est, désormais, bien clairement admise qu'il faut d'abord sauver le patrimoine des entreprises industrielles françaises. Du moins, ce qu'il en reste car avec à peine 14% de contribution industrielle au PIB national, la France ne peut plus se permettre de laisser filer davantage la situation en profitant de la crise sous prétexte qu'elle permettrait les modernisations et les restructurations nécessaires: on a vu, ces trente dernières années, ce qu'il en était vraiment dans la réalité et en Normandie nous sommes bien placés pour le savoir!

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https://www.ouest-france.fr/normandie/flers-61100/flers-les-annees-1970-ou-le-declin-du-monde-du-textile-4809343

Il y a trente ans, quand j'étais au lycée de Flers de l'Orne, j'ai vu toutes les grandes usines textiles de la ville fermer les unes après les autres. Trente ans plus tard, des liniculteurs normands cherchent désespérement un industriel fileur et tisseur en France pour reconstruire une filière textile du lin complète dans notre pays. Faute de pouvoir trouver en Normandie, ils ont trouvé la perle rare en Alsace.

La prise de conscience est donc là. La mondialisation néo-libérale idéologiquement "ricardienne" jusqu'à l'absurde ouverte dans les années 1980 est en train de "coronavirer" et l'on voit les régions et l'Etat central naviguer de conserve dans la même direction: c'est bien!

Mais il y a encore des "zones grises", des "angles morts" pour ne pas dire des bancs de brouillard sur la ligne d'horizon quant à certaines urgences qui nous reviennent du plancher des vaches: c'est le rôle des élus locaux et des présidents de région que de faire remonter au plus haut sommet de l'Etat central ces réalités qu'on ne saurait voir depuis Paris...

En voici plusieurs, à l'avenant:

1) Des grands groupes industriels profitent de l'aubaine pour différer au delà des 60 jours réglementaires le paiement de ce qu'ils doivent à leurs fournisseurs. L'immense majorité des PMI/PME ont pour clients de grands "donneurs d'ordre". En Normandie, le tissu industriel est essentiellement un tissu de PMI/PME sous-traitantes de grands groupes. Ces délais de paiement auraient généré depuis plus de quinze jours un trésor de guerre qui voisinerait les 12 milliards d'euros! Ce matin, sur France Info, Bruno Lemaire s'est fâché en menaçant d'exclure les grands groupes fautifs du dispositif de garantie par l'Etat des emprunts bancaires.

2) Les banques et les assurances, justement! Vous avez remarqué qu'ils se font discrets en ce moment. Notamment les assureurs. Pourquoi? Parce que dans la plupart des contrats d'assurance, le risque de pandémie n'existe pas. Les assureurs font profil bas en espérant de passer à travers la crise mais c'est illusoire car la crise économique battra son plein, il est à craindre que les relations entre assureurs et entrepreneurs soient très tendues.

3) La suppression des marchés locaux forains sous prétexte de prophylaxie alors que les supermarchés peuvent rester ouverts. La mesure a été prise d'autorité par le Premier ministre dans le cadre de l'état d'urgence sanitaire: le précédent du raté des 80 km/h devrait nous alerter lorsque Edouard Philippe prend une décision plus rapidement que son ombre... Cette décision est, en effet, particulièrement contestable et, d'ailleurs, une marge de manoeuvre a été laissée aux préfets pour décider au cas par cas de la fermeture des marchés locaux forains, notamment en province où les comportements collectifs peuvent être différents de celui constaté par les plus hautes autorités publiques de l'Etat sur les marchés... parisiens!  Sur ce point précis, on espère que le préfet de Normandie conseillé par le président de région que vous savez sera faire preuve de la sagesse nécessaire.

4) La coupure du téléphone aux personnes âgées et isolées par le confinement qui ne peuvent plus payer leur facture mensuelle non dématérialisée faute d'avoir chez soi l'équipement informatique nécessaire ou faute d'avoir les connaissances nécessaires: plusieurs milliers de personnes âgées vivant seules seraient dans cette consternante situation à l'égard des opérateurs téléphoniques, à commencer par Orange ex France-Télécom...

Liste, hélas, non exhaustive!

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Amies lectrices, amis lecteurs de l'Etoile de Normandie, si vous avez repéré d'autres "trous dans la raquette" de l'indispensable solidarité nationale et normande que nous avons toutes et tous à mettre en oeuvre, n'hésitez pas en faire part dans les commentaires de ce billet afin que cela soit porté à la connaissance du public!