Nous sommes attachés ici à la Normandie et au fait qu'elle a pu être, un temps, le laboratoire régional idéal d'une conception humaine sinon humaniste de la géographie avec les noms d'Armand Frémont et de François Gay, pères intellectuels du retour contemporain à l'unité de notre région.

Armand Frémont, notamment, a révolutionné l'approche de la recherche géographique en en faisant pleinement une science humaine avec l'idée d'interroger notre rapport individuel, collectif au territoire à partir de nos espériences concrètes mais aussi affectives voire spirituelles qui nous lient au territoire où nous avons l'habitude de vivre, où nous croyons avoir nos racines: le concept "d'espace vécu" régional, normand en l'occurrence, pensé et travaillé par Armand Frémont est un peu ici notre boussole.

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Cela nous permet de définir un rapport existentiel au territoire qui correspond, de fait, à l'identité normande qui est, avant tout, une affaire d'expérience personnelle avec la Normandie.

La crise sanitaire extraordinaire dans laquelle nous sommes plongés autorise le retour inédit sinon incongru dans notre époque si sûre de sa modernité et de son progrès, d'antiques peurs médiévales que l'on croyait définitivement disparues:

La France, dans son histoire récente, n'a jamais vécu l'expérience du confinement général de sa population. Et pour retrouver une expérience historique de confinement, on doit remonter à... 1720 et l'épisode terrible d'une peste confinée à Marseille et alentours à l'aide de murs de la peste barrant les routes et déchirant la garrigue avec des soldats ayant pour ordre de tirer sur toute personne osant franchir la barrière sanitaire...

Les géographes doivent, en ce moment, étudier la façon dont le confinement met à rude épreuve notre rapport à l'espace et au territoire et cette épreuve fait resurgir toutes les problématiques et de vieilles cicatrices surgissent, à nouveau, des douleurs:

Le confinement fait apparaître la fracture sociale territoriale, voire une lutte des classes pour les mètres carrés: une vaste prise de conscience est, d'ailleurs, à l'oeuvre lorsqu'il apparaît évident à toutes et tous que la taille de l'espace vécu confiné est indexé sur le revenu et le statut social.

Avoir de l'espace devient un luxe et le manque d'espace se fait cruellement ressentir dans une concentration urbaine confinée.

Cette lutte des classes inédite alimente la tension entre la ville et la campagne, entre Paris et sa banlieue, entre la région parisienne et la province, entre ceux qui ont les moyens de partir se confiner dans des lieux plus spacieux et plus agréables (en général en province: à la campagne, à la montagne, au bord de la mer) et ceux qui n'en ont pas les moyens, à commencer par les classes sociales populaires actuellement confinées dans leurs tours et barres des quartiers périphériques des grandes villes. Les cyniques pourront toujours dire que ces gens-là ont l'habitude du confinement car l'accès à la mobilité et la mobilité avec tous les savoir-faire et les savoir-être implicites qui vont avec, sont, aussi indexés sur le revenu et le statut social...

La géographie de l'espace vécu chère à Armand Frémont est donc mise sous tension.

Avec une réalité que notre grand géographe et écrivain normand n'avait peut-être pas exploré dans toutes ses conséquences faute d'avoir la réalité sous les yeux pour l'étudier, Armand Frémont n'étant plus de ce monde, hélas! 

Cette réalité, c'est la privatisation de l'espace vécu notamment par les élites sociales qui en ont les moyens: avec le confinement, cette réalité nous est révélée à tous non sans une certaine cruauté symbolique avivée par des technologies numériques spéculaires de plus en plus intrusives qui poussent au voyeurisme, à la jalousie, au ressentiment, à la colère.

Et comme nous pouvions nous en douter, c'est la Normandie qui sert de laboratoire territorial révélateur...


 Témoignage:

https://www.lepoint.fr/societe/confinement-le-paris-de-l-amertume-23-03-2020-2368290_23.php

Brigitte est une femme intelligente. Elle se méfie de l'aigreur, elle n'aime pas les professeurs de morale. Elle est prête à tout comprendre. D'ailleurs, elle comprend tout. Mais elle avoue que le jour 1 du confinement lui a laissé un arrière-goût désagréable. Que ça lui a fait quelque chose, tout de même, de découvrir que son petit immeuble du 14e arrondissement s'était vidé dans la nuit. Le sympathique voisin du cinquième, parti avec femme et enfants rejoindre sa maison du Berry. La gentille voisine du premier, disparue elle aussi, enfuie en Normandie au bord de la mer...


 Notre région normande, du fait qu'elle propose sa qualité esthétique paysagère, littorale, son patrimoine culturel exceptionnel en proximité immédiate avec la région parisienne et les élites sociales qui s'y trouvent concentrées, est devenue depuis 150 ans environ, la région privilégiée par les privilégiés pour leur villégiature: c'est la carte postale de la Normandie touristique et tous les clichés qui vont avec, ceux que nous aimons mais aussi ceux que nous détestons car il s'agit d'une Normandie dominée dont l'image et les représentations sont définies et fabriquées par les dominants qui aiment s'y détendre.

La littérature faite en Normandie et ayant la Normandie pour sujet ou pour cadre avait déjà travaillé cette délicate question.

Et c'est même un chef d'oeuvre littéraire absolu, "Un coeur simple", un conte normand écrit par Gustave Flaubert, qui nous apprend qu'une carte postale pouvait socialement souffrir: derrière les frondaisons généreuses d'un Pays d'Auge beau comme l'Eden à deux heures de Paris et qui attire surtout entre Pont-L'Evêque et Trouville, les privilégiés sociaux de Paris, il y a tout un petit peuple rural et urbain qui besogne en silence ou presque, qui fait partie de ce décor champêtre si pittoresque à l'instar des boeufs blancs qui pâturent au loin dans de vastes prés et que Madame Aubain contemple depuis la fenêtre de son confort privé.

A notre époque, l'écrivaine Annie Ernaux originaire d'Yvetot dans le pays de Caux a fait de sa lucidité sociale une oeuvre littéraire de premier plan en interrogeant de façon précise un rapport Paris-province qui traverse sa personne...

Archive de l'Etoile de Normandie:

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http://normandie.canalblog.com/archives/2013/06/09/27364436.html

Cette contemplation privilégiée d'un réel mis à distance au moyen d'un confort privilégié est vieille comme le monde: déjà le romain Lucrèce, au début de son poème philosophique sur les "choses de la nature" faisait état du plaisir trouble de contempler chez soi, bien  à l'abri, une tempête et un naufrage sur l'horizon marin...

Mais avec le confinement général lié au coronavirus, les contemplatifs d'eux-mêmes depuis la fenêtre de leur chambre ou depuis le perron de leur salon sont plus que jamais des privilégiés: la résidence secondaire qu'ils ont acheté d'abord pour la "belle vue", le belvédère, le panorama, n'échappe pas à la loi draconienne du confinement. Elle se referme sur eux tel un piège...

Et pour certaines élites sociales parisiennes ainsi confinées, l'effet "carte postale" semble total avec le risque d'oublier le réel sinon l'essentiel: la Normandie n'est pas une carte postale, pas plus un décor pour contes de fées et encore moins l'objet d'une robinsonade.

Il est regrettable que certaines élites qui se prétendent telles en écrivant des livres qui se prétendent littéraires, aient oublié, aujourd'hui, cette leçon de sagesse notamment proposée par la vraie littérature inspirée par la Normandie.


Voir ci-après...

Edifiant!

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[La romancière Leïla Slimani tiendra dans « Le Monde » son « Journal du confinement » le temps que dureront les mesures de restriction des déplacements. Un billet paraîtra tous les deux ou trois jours, sur notre site ou sur l’édition papier.]

Le « Journal du confinement » de Leïla Slimani, jour 1 : « J’ai dit à mes enfants que c’était un peu comme dans la Belle au bois dormant »

Dans le premier article du journal qu’elle tiendra dans « Le Monde », la romancière raconte sa sidération.

Publié le 18 mars 2020 à 21h08 - Mis à jour le 19 mars 2020 à 07h58

Jour 1. Cette nuit, je n’ai pas trouvé le sommeil. Par la fenêtre de ma chambre, j’ai regardé l’aube se lever sur les collines. L’herbe verglacée, les tilleuls sur les branches desquels apparaissent les premiers bourgeons. Depuis vendredi 13 mars, je suis à la campagne, dans la maison où je passe tous mes week-ends depuis des années. Pour éviter que mes enfants côtoient ma mère, il a fallu trouver une solution. Nous nous sommes séparés, sans savoir dans combien de temps nous nous reverrions. Ma mère est restée à Paris et nous sommes partis. D’habitude, nous remballons le dimanche soir. Les enfants pleurent, ils ne veulent pas que le week-end se finisse. Nous les portons, endormis, dans la cage d’escalier de notre immeuble. Mais ce dimanche, nous ne sommes pas rentrés. La France est confinée et nous restons ici.

Je me demande si je n’ai pas rêvé. Ça ne peut pas être. Cela ressemble aux histoires qu’on invente à Hollywood, à ces films que l’on regarde en se serrant contre son amoureux.

Tout s’est arrêté. Comme dans un jeu de chaises musicales. Le refrain s’est tu, il faut s’asseoir, ne plus bouger. Un, deux, trois, soleil. Tu as perdu, il faut recommencer. D’un coup, le manège a cessé de tourner. Il y a une semaine, je faisais encore la promotion de mon dernier roman. Je me réjouissais de rencontrer des lecteurs dans les librairies de France...

Etc, etc, etc...


 Voir aussi:

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https://guiweepost.blog/2020/03/20/des-journaux-de-confinement-a-la-frontiere-du-reel/

Cette privatisation soi-disant littéraire d'une portion d'espace vécu normand offerte à tous n'a pas manqué de faire réagir: les confinés de Paris ont violemment réagi sur les réseaux sociaux... On les comprend!

  • A l'avenant:

https://www.20minutes.fr/arts-stars/culture/2743639-20200319-journal-confinement-leila-slimani-suscite-indignation-twitter

https://ledesk.ma/live-content/leila-slimani-malmenee-apres-son-journal-de-confinement-dans-le-monde/

  • Et on trouvera ci-après des point-de-vue encore plus critiques que le nôtre:

https://www.marianne.net/debattons/billets/journal-du-confinement-la-vie-un-peu-trop-rose-de-leila-slimani

https://www.marianne.net/debattons/editos/coronavirus-confinez-vous-avec-grace-bande-d-incultes?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_content=20200323&_ope=eyJndWlkIjoiMmM4ZGEyNzI3M2UxODZmNzU2NTA0ODE4MWM1M2QwNjcifQ%3D%3D

  • On appréciera le sens de la formule:

"Marie-Antoinettes" du coronavirus?

https://www.franceculture.fr/litterature/latheorie-journaux-de-confinement-la-lutte-des-classes

  • Le confinement en Normandie n'est pas non plus une... robinsonade!

https://www.ouest-france.fr/sante/virus/coronavirus/point-de-vue-coronavirus-vu-de-mon-jardin-normand-notre-monde-bouleverse-me-semble-inchange-6789975

  •  Le retour de la peur en Occident? (Jean Delumeau):

https://www.ouest-france.fr/sante/virus/coronavirus/point-de-vue-coronavirus-vivre-les-malheurs-du-temps-entre-histoire-et-inegalites-6790513

  • Et pour finir, lorsque l'espace confiné vient à manquer... le conte de fées du confinement peut devenir tragique:

https://actu.fr/normandie/havre_76351/une-fillette-4-ans-chute-quatrieme-etage-dun-immeuble-havre_32505765.html

Une fillette de 8 ans chute du quatrième étage d’un immeuble au Havre

Une enfant de 8 ans est tombée du quatrième étage d'un immeuble du Havre, mardi 24 mars 2020. Elle a été transportée en urgence absolue à l'hôpital Monod. Détails.

Publié le 24 mars 2020 à 11:53

Une fillette a chuté du quatrième étage d’un immeuble du Havre (Seine-Maritime), mardi 24 mars 2020. Peu avant 10 heures, les secours ont été appelés pour cette enfant âgée de 8 ans qui venait de chuter.

Transportée en état d’urgence absolue

Les circonstances de l’accident ne sont pas encore connues mais selon une source policière, « elle jouait dans sa chambre avec la fenêtre vraisemblablement ouverte. Elle aurait fait une chute du quatrième étage. Les parents se trouvaient dans la cuisine et prenaient le café. » C’est un témoin qui a alerté les parents et les secours.

La jeune victime a été transportée « en urgence absolue » à l’hôpital Jacques-Monod de Montivilliers, précisent les sapeurs-pompiers. Elle devait être par la suite transportée au CHU de Rouen. Son pronostic vital a été engagé.

Une enquête de police a été ouverte pour déterminer les causes de cette chute.


 

Commentaire de Florestan:

Cette carte postale normande sinon havraise est tragique et ce n'est pas le réel que l'on peut contempler depuis la fenêtre d'une résidence secondaire du Pays d'Auge...

Qu'en pense Madame Slimani?