Il est des questions qui obligent à tourner au moins sept fois sa langue dans sa bouche avant de répondre... Et à la question impertinente proposée par Michel Feltin-Palas dans sa dernière lettre d'information, on a envie de faire une réponse de... normand!

Lire ci-après:

https://www.lexpress.fr/culture/les-langues-regionales-menent-elles-au-separatisme_2124102.html

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Les langues régionales mènent-elles au séparatisme ?
Selon certains, les cultures minoritaires constituent une menace pour l'unité nationale. L'exemple suisse montre que ce n'est pas automatique.
C'est un argument que l'on m'oppose souvent. En substance : "Vous êtes bien gentil avec vos langues minoritaires, mais regardez les Catalans en Espagne. A force de vénérer leur langue, ils en sont venus à réclamer leur indépendance." C'est à cette objection que je voudrais apporter une réponse cette semaine. Une réponse qui tient en deux mots : oui, mais.
Oui, je le reconnais sans difficulté : l'attachement que l'on porte à une langue peut mener au séparatisme. Car une langue, ne l'oublions jamais, ne sert pas seulement à communiquer de manière utilitaire, à dire "passe-moi le sel" ou "je rentrerai à 19 heures". Une langue permet aussi à un groupe de se définir comme un groupe, et ce groupe est généralement prêt à se mobiliser s'il sent son identité menacée, au besoin en réclamant son indépendance. C'est le cas, à tort ou à raison, de la Catalogne espagnole (ou "sud", selon les points de vue).
Cela est vrai, mais - c'est là qu'intervient le mais - je vais maintenant poser deux questions à mes interlocuteurs, en commençant par celle-ci : existe-t-il un risque de séparatisme en Suisse ? L'interrogation paraîtra peut-être saugrenue ; elle n'en est pas moins pertinente car la réponse, sauf si quelque chose m'a échappé dans l'actualité récente, est non. Or ce pays ne reconnaît pas moins de quatre langues nationales : l'allemand, le français, l'italien et le romanche.
Supposons maintenant que demain, la Confédération helvétique décide qu'à Genève, l'allemand devienne la langue obligatoire à l'école, à l'université, dans les entreprises, dans la justice, dans l'administration. J'en prends le pari : il y aurait sous peu un fort mouvement de protestation et peut-être, à terme, un mouvement séparatiste sur les bords du lac Léman.
Ce qui m'amène à ma deuxième question : qui faudrait-il alors blâmer ? Les francophones désireux de garder leur culture ? Ou le gouvernement qui, tout à coup, se serait lancé dans une entreprise d'uniformisation linguistique ? Poser la question, c'est y répondre : c'est évidemment le pouvoir central qui serait en cause. J'en déduis qu'il est parfaitement possible de combiner unité nationale et respect des langues minoritaires à condition, précisément, de respecter celles-ci.
Bon, vous m'avez évidemment vu venir avec mes gros sabots, mais je poursuis : ce raisonnement vaut bien sûr pour la France. Avec le français, le breton, le basque, l'alsacien, le flamand, l'arpitan, l'auvergnat, le picard, le normand, le corse, les créoles, les langues autochtones de l'outre-mer et toutes les autres, notre pays dispose d'une richesse linguistique remarquable.
Or, depuis des siècles, la France s'emploie à faire disparaître cet incroyable patrimoine, au nom de l'unité nationale. Une politique qui, c'est inévitable, entraîne des revendications identitaires en Corse, au Pays basque et ailleurs.
C'est ici que je souhaiterais vous faire part des réflexions d'un militant occitaniste peu connu nationalement, Félix Castan, qui a démontré la pauvreté de ce raisonnement, sans parler de son caractère néfaste. Que disait-il ? Ceci : défendre les langues dites régionales, ce n'est pas s'opposer à la France, c'est l'enrichir.
"Ce ne sont pas seulement les minorités qu'il faut sauver, c'est la France qu'il faut guérir, écrivait-il dans un document intitulé Manifeste occitan. La guérir d'un délire de pureté linguistique et culturelle (...) et l'arracher à son repliement hyper-identariste".
Sa position est d'autant plus intéressante que cet homme implanté à Montauban s'est opposé à un autre courant de l'occitanisme qui, dénonçant une forme de "colonialisme intérieur", souhaitait l'avènement d'une "nation occitane", un peu sur le modèle catalan. Castan, lui, était attaché à l'unité nationale, mais à condition que la France reste fidèle à ses meilleurs principes. Ce qui n'est pas le cas lorsque la République confond égalité et uniformité.
Précisons. Que le français soit notre langue commune ne posait aucun problème à Felix Castan. Il estimait simplement que cette option n'autorisait personne à anéantir les autres langues. Aussi plaidait-il pour une autre voie, : celle d'une France politiquement une, mais culturellement plurielle. La seule, au fond, qui soit conforme aux valeurs d'une nation qui s'est donné pour ambition d'être le pays des droits de l'homme.
(1) Felix Castan ou l'équilibre parfait de l'identité. Actes des journées Félix Castan à Larrazet

Commentaire de Florestan:

L'analyse de Felix Castan, un régionaliste occitan qui refuse tout comme nous la confusion entre régionalisme et nationalisme linguistique est, bien entendu, la bonne. Mais on ajoutera aussi que cette triste politique d'uniformisation linguistique francophone en France appauvrit le français pour mieux le livrer à la domination envahissante d'un "globish" mondialisé!

On le redira encore, notamment aux jacobins impénitents qui ne veulent rien entendre à cette question linguistique:

Ce n'est pas l'occitan de Montauban ou le normand de Bricquebec qui menacent la langue française, c'est le frangliche de Paris!

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https://www.lefigaro.fr/langue-francaise/actu-des-mots/pub-entreprise-politique-le-triomphe-du-franglais-20190802