Billet de Florestan
Nous vivons une crise sanitaire, économique mais aussi politique exceptionnelle par son intensité: c'est une crise historique!
Et les crises historiques exigent que nous soyons plus que jamais fidèles aux valeurs morales et politiques qui nous fondent afin d'éviter des errements et des tentations qui pourraient avoir des conséquences inquiétantes: face à l'urgence d'assurer l'intérêt général en période de crise, les pouvoirs publics sont de plus en plus tentés par l'arbitraire au risque de rogner sur nos libertés les plus essentielles...
C'est, hélas, oublier qu'au plus profond de nos valeurs normandes, on trouve la Liberté. Avec la Paix et le Droit, nous avons le triptyque normand qui fait le pendant dans une approche plus concrète et active du triptyque des valeurs fondamentales de la République Française: Liberté, Egalité, Fraternité. On ne vous cachera pas que nous préférons l'approche normande de ces valeurs fondamentales à cause du respect normand pour la Paix et le Droit qui sont des limitations expérimentales et concrètes contre l'arbitraire de tout pouvoir exécutif et qui fait de ce dernier un serviteur de la Paix et du Droit et non l'inverse comme ce qui est trop souvent pratiqué par tous les dictateurs de toutes les époques qui prétextent d'user et d'abuser de leurs plein-pouvoirs au nom de la défense de l'intérêt général.
"Dieu ET mon droit": servir le Droit et non s'en servir!
En Normandie, la puissance publique est au service du Droit et de la Paix et non l'inverse! Toute l'histoire de la Normandie depuis ses fondements plaide le contraire de ce que les tyrans romains soi-disant empereurs ont fait du droit public et privé et on pourrait reprendre à notre compte normand, la belle devise de la monarchie britannique qui affirme que la légitimité du pouvoir (et le monopole du recours à la violence coercitive contre les personnes privées) est fondée sur le Droit autant  que sur Dieu.
En cela, la Normandie et l'Angleterre qui ont partagé la même racine juridique, celle du droit normand (qui se poursuit aujourd'hui encore dans la common law outre-manche) ont une conception du droit public opposée à celle qui domine en France et dans l'Europe continentale et qui est issue de l'empire romain pour lequel le droit public ou privé n'a aucune autonomie puisqu'il n'est qu'un outil de la politique de l'empereur ayant toute latitude (imperium) pour établir l'intérêt général.
En France, cette conception impériale romaine du droit public est une vieille histoire puisqu'elle a été notamment mise en oeuvre par le roi Philippe "Auguste" pour en finir, justement, avec la civilisation anglo-normande au début du XIIIe siècle. Elle le sera, de nouveau, à la fin du XVIIIe siècle avec la Révolution française et plus encore avec le petit Corse pour liquider la France de nos provinces et de nos libertés locales...
Retournons en Angleterre, notamment celle qui fait sa révolution politique (bien avant la nôtre) entre 1649 et 1660: pendant la République du Commonwealth qui fut, de fait, la dictature d'un seul homme, Cromwell qui usa et abusa de son pouvoir arbitraire pour faire culminer une violence politique et religieuse contre les personnes privées, le philosophe Thomas Hobbes, dans son célèbre essai sur le "Léviathan", fut le premier à penser la méfiance fondamentale que nous devons avoir contre tout pouvoir politique arbitraire qui refuse de mettre le monopole de la force publique au service du Droit et de la garantie des libertés fondamentales. Après lui, le philosophe David Hume pensera nos fondements démocratiques contemporains sur la liberté de diffusion et de publication des opinions privées dans un espace public dont la paix et la sécurité sont garanties par le Droit et donc, la force publique.

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"Helmet" du "bobby" britannique: avant tout, une police non offensive, souvent désarmée, d'abord au service de la paix publique...

Aussi, à l'aune de ces principes fondamentaux "anglo-normands" on ne pourra que s'interroger, non sans inquiétudes, sur l'affaire suivante:
Le maire de Caen n'apprécie pas, semble-t-il, qu'une personne privée puisse politiquement pavoiser au balcon de sa demeure au risque de faire de la police municipale qui doit être celle de la paix publique, conception à laquelle nous sommes ici très attachés sur l'Etoile de Normandie (cf. le billet sur l'utilité des gardes champêtres épinglé en page d'accueil), une police politique source, à terme, d'un désordre public (si l'on se souvient de ce que nous dit Thomas Hobbes...)
Contrairement à d'autres villes de France où des circonstances similaires ont conduit à des verbalisations voire à des mises en garde-à-vue parfaitement arbitraires (par exemple à Toulouse), la police municipale caennaise a plutôt fait preuve de bienveillance en n'exigeant pas le retrait de la banderole mis en cause ( l'influence de l'héritage anglo-normand se ferait-elle encore sentir?) mais on s'inquiétera de la confusion qui progresse entre police et... politique y compris en Normandie!

Caen. Un étudiant reçoit la visite de la police pour une banderole accrochée à sa fenêtre

Victor, étudiant caennais de 23 ans, a reçu la visite de deux policiers municipaux à son appartement. La banderole accrochée à sa fenêtre n’a pas laissé le maire indifférent.

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Le jeudi 16 avril, le site d’informations Médiapart publie un article intitulé « Pour des banderoles au balcon, la police à domicile ». Plusieurs témoignages recueillis par la journaliste Camille Polloni évoquent l’intervention des forces de l’ordre chez des particuliers qui ont accroché à leur fenêtre des banderoles « à connotation politiques ». Des témoignages reçus à Paris, Marseille et… Caen.

« J’ai répondu à un appel du site qui cherchait des personnes ayant vécu une expérience semblable », confirme Victor, étudiant caennais de 23 ans. « Mais je ne pensais pas être cité dans l’article ». En effet, si les autres témoins décrivent des situations pour le moins tendues, Victor, lui, n’a rien à reprocher aux agents qui ont frappé à sa porte. Il raconte…

« Ma banderole est accrochée à ma fenêtre depuis fin mars. Dessus j’ai écrit : « Il y en a de l’argent magique, du fric pour le service public. » En effet, je trouve assez hypocrite d’applaudir les soignants chaque soir alors qu’ils tirent le signal d’alarme depuis des mois sur leurs conditions de travail. »

« Ils portaient des gants et des masques »

Dans cette rue passante, la banderole n’est pas passée inaperçue. « Le 8 avril au matin, deux policiers municipaux ont frappé à ma porte. Ils portaient des gants et des masques et ont respecté les distances de sécurité. » Le dialogue a été calme et courtois. « Ils m’ont simplement proposé de rencontrer le maire de Caen, afin de lui faire part de mes revendications. Ils m’ont également demandé ce que je pensais de la politique municipale. Je leur ai répondu que je ne voyais pas l’intérêt de rencontrer un élu local, puisque c’est une injustice nationale que je dénonce. Je leur ai également signifié mon désaccord avec la gestion de Joël Bruneau. »

Les deux policiers municipaux sont repartis, après avoir noté, avec son accord, les coordonnées de Victor. « Si le maire de Caen souhaite me contacter, je ne refuserai pas de discuter avec lui. » Mais pas question d’enlever la banderole. « D’ailleurs, on ne me l’a pas demandé », précise le jeune homme.