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Il semble que nos grands décideurs publics et privés ont complètement oublié ou presque que la Normandie était la région d'Arcisse de Caumont, le fondateur de l'archéologie médiévale et le tout premier à avoir penser, en France, une politique publique de sauvegarde des monuments historiques. On a, de même, oublié (sauf ici) que la Normandie fut la première région française a avoir été identifiée comme région historique et patrimoniale, un véritable musée à ciel ouvert à partir duquel un tourisme culturel aura pu se développer dès les années 1830.

Nous allons certainement entrer dans la plus grave crise économique et sociale depuis celle des années 1930.

Il faudra un plan de relance massif de l'économie française et certains, à juste titre, se préoccupent que ce plan soit décliné au niveau régional pour plus d'efficacité: il y aura donc, nous l'espérons, un plan de relance normand de l'économie normande.

Notre Normandie millénaire n'a pas de pétrole mais elle est encore dotée d'un extraordinaire patrimoine architectural, historique, artistique et culturel qui en fait, malgré les terribles et massives destructions de la Seconde Guerre Mondiale, la région de France où l'on décompte le plus de bâtiments classés au titre des Monuments Historiques et de biens patrimoniaux inscrits sur la prestigieuse liste du patrimoine mondial de l'humanité de l'UNESCO.

Pour le dire d'une formule que tout le monde pourra comprendre (à commencer celles et ceux qui n'ont toujours pas compris l'intérêt d'entretenir, de valoriser et de faire rayonner les vieilles pierres), le patrimoine c'est le pétrole de la Normandie. Au même titre que le lait, nos fromages, nos vaches et nos chevaux, nos produits agroalimentaires et autres spécialités industrielles normandes reconnues dans le monde entier pour leur qualité.

Autre aspect stratégique, si l'on intègre le patrimoine normand dans une démarche globale d'intelligence économique territoriale, c'est que les monuments et sites classés maillent l'ensemble du territoire normand du coeur de nos plus grandes villes au plus profond de nos campagnes: chaque vieille pierre classée ou qui devrait l'être doit être considérée non pas comme une charge inutile mais comme une source de revenus.

Il faudrait provoquer une révolution copernicienne chez les propriétaires, les entrepreneurs, les fonctionnaires, les élus locaux, les promoteurs immobiliers (surtout eux): le patrimoine architectural historique et artistique fait partie de l'équipement de base sinon vital d'un territoire, au même titre que les dépôts pétroliers, les centrales nucléaires, les noeuds routiers et ferroviaires, les ports et les aéroports, les supermarchés, les usines dites "stratégiques" (qui retrouvent toute leur utilité à l'occasion de l'actuelle crise sanitaire).

Les décideurs doivent intégrer le patrimoine dans les fonctions supports essentielles à la vie économique d'un territoire: les monuments historiques participent à ce point fondamentalement de l'aménagement du territoire qu'ils en sont, d'ailleurs, à l'origine.

En effet, que seraient devenues nos principales villes sans leurs cathédrales, leurs abbayes et leurs châteaux?

Le cas de Caen, seconde "capitale" normande voulue par Guillaume Le Conquérant est, même, emblématique: fondation de deux grandes abbayes bénédictines avec leurs églises majestueuses qui continuent de défier le temps et d'un château. Exportation en Angleterre et dans le monde entier d'une célèbre pierre qui servira à bâtir tous les monuments prestigieux.

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D'ailleurs, il faut savoir que pour le duc de Normandie et roi d'Angleterre et son entourage intellectuel, la politique de grands chantiers d'état fut pensée et maîtrisée à part entière comme une politique publique prioritaire car le monastère bénédictin et son église, le château et son donjon ont été envisagés par Guillaume et son "éminence grise" Lanfranc comme de puissants outils d'aménagement du territoire: en effet, à partir des monastères bénédictins développant toute une série de services à la population (écoles élémentaires et supérieures, hôpital, dispensaires, ateliers artisanaux), les populations se fixent, les villes croissent et le commerce et les activités sociales se développent.

Cette toute première politique publique normande de développement territorial réalisée il y a presque mille ans, a laissé de nombreux témoignages de pierre qui sont, aujourd'hui admirés par des millions de touristes venant du monde entier. Mais l'abbaye normande a bel et bien été conçue comme un équipement d'aménagement et de développement du territoire par Guillaume Le Conquérant et ses successeurs, au même titre que nos actuels centres commerciaux et autres zones d'aménagement concertées. Mais une abbatiale c'est quand même plus admirable qu'un hangar de supermarché... Non?

L'ampleur séculaire de ce patrimoine architectural, sa densité sur notre territoire nous oblige: la Normandie doit donc mettre en oeuvre une politique patrimoniale particulièrement ambitieuse et originale, à l'instar de ce que nos ducs-rois avaient entrepris il y a plusieurs siècles.

Prendre conscience que le patrimoine normand est notre pétrole régional en tant que ressource stratégique essentielle présente et produite par notre territoire devrait avoir deux conséquences quant aux politiques publiques régionales à mettre en oeuvre:

1) Sur le fond:

 La sauvegarde, l'entretien et la valorisation du patrimoine historique normand doit, enfin, faire l'objet d'une politique spécifique et autonome.

Le patrimoine ne doit plus être masqué par le tourisme: si ce dernier secteur est si important en Normandie, c'est à cause de l'importance du patrimoine historique et naturel de la Normandie. Comme le tourisme risque d'être la prochaine industrie normande totalement sinistrée, il nous semble urgent de bâtir la reconstruction du tourisme normand sur le patrimoine normand, à condition que ce dernier soit en état d'être présenté aux visiteurs.

Malheureusement, l'état de conservation et d'entretien du patrimoine historique normand est médiocre, y compris pour les monuments majeurs faute d'un entretien régulier entre deux grandes opérations de restauration. L'état de la conservation du patrimoine disséminé dans la propriété privée urbaine et rurale est encore plus inquiétant, faute de moyens financiers réguliers ou suffisants. Faute aussi d'intérêt ou de sensibilisation ou de curiosité intellectuelle chez les propriétaires, les usagers, les élus locaux, les entrepreneurs...

Enfin, plus inquiétant encore: la politique publique de sauvegarde, d'entretien et de valorisation de l'architecture et du patrimoine est en train de s'effondrer sous nos yeux alors qu'elle est encore, pour une large part, placée dans le giron de l'Etat central déconcentré "en régions" à partir de Directions régionales des affaires culturelles et leurs services départementaux de l'architecture et du patrimoine (Architectes des Bâtiments de France) dont on se demande, de plus en plus, à quoi elles peuvent encore servir puisque les DRAC ont été financièrement et juridiquement désarmées par un Etat central dont les haut-fonctionnaires ne sont pas sensibilisés à l'intérêt stratégique du patrimoine historique, artistique et culturel pour le développement du territoire national.

2) Sur la forme:

Comme la politique publique d'état de sauvegarde du patrimoine est tout aussi délabrée que le patrimoine qu'elle est sensée protéger, il faut envisager sa régionalisation.

Compte tenu du poids stratégique du patrimoine pour le territoire et l'économie de la Normandie, le conseil régional pourrait demander un droit à expérimentation: le Conseil régional assure déjà depuis 2003, la politique publique d'inventaire du patrimoine et l'identification et la valorisation du patrimoine matériel et immatériel de la région (Fabrique du patrimoine). Il serait donc légitime de confier la politique publique de sauvegarde et d'entretien du patrimoine régional avec, au préalable, un diagnostic aussi précis qu'exhaustif de l'état de conservation de ce patrimoine qu'il soit public ou privé.

Si l'on considère que le patrimoine normand est un sujet stratégique, il faut qu'il puisse bénéficier d'une politique publique régionale qui, par son agilité et son efficacité soit à la hauteur des enjeux et surtout des urgences: pour le dire clairement, il s'agirait pour le Conseil régional de faire le travail que les DRAC ne font plus alors qu'on y trouve encore des fonctionnaires qui ont les compétences spécialisées pour appréhender un sujet parfois délicat.

Concrètement, cette nouvelle politique publique patrimoniale normande pourrait s'inspirer de celle qui est à l'oeuvre avec succès auprès des entreprises au sein de l'Agence de Développement de Normandie: il faut travailler en ciblant les urgences et en mettant tous les acteurs du patrimoine régional autour de la table sans oublier les associations de défense et de promotion du patrimoine et les professionnels des métiers du patrimoine, des filières qui conservent des savoir-faire extraordinaires mais qui sont isolées et qui se trouvent plus en plus menacées par la baisse des dotations de l'Etat pour financer les travaux d'entretien et de restauration...

Ce billet est donc une première approche sur ce sujet que nous estimons essentiel pour l'avenir du développement économique, social et culturel de la Normandie: nous y reviendrons, le moment venu, avec des propositions détaillées et précises pour définir une authentique politique publique régionale au service du patrimoine normand sachant qu'un plan de relance de l'économie régionale normande ne saurait ignorer le patrimoine normand.

En attendant, tous les dimanches, sur l'Etoile de Normandie, vous pourrez lire un billet consacré au patrimoine normand en péril car il y a une prise de conscience à faire émerger.

Le patrimoine normand en péril ne doit plus être masqué par les millions de touristes qui viennent visiter un Mont-Saint-Michel qui ne doit plus être considéré, par ailleurs, comme la Tour Eiffel du Moyen-âge.

La reprise en mains normandes du patrimoine normand sera, à n'en pas douter, l'une des voies normandes pour sortir de la crise qui vient  et la reprise en mains du dossier du Mont-Saint-Michel devrait en être le symbole.

Néanmoins, depuis la réunification de la Normandie, la prise de conscience du rôle éminent sinon stratégique du patrimoine historique dans le développement régional normand a été faite...

  • L'actuelle promotion de la Normandie médiévale comme annexe du tourisme normand c'est bien mais c'est notoirement insuffisant.

https://pronormandietourisme.fr/2019/10/24/groupe-de-travail-normandie-medievale/

https://pronormandietourisme.fr/wp-content/uploads/2019/10/Normandie-m%C3%A9di%C3%A9vale-CR-R%C3%A9unions-19mars19-Strat%C3%A9gie-Ev%C3%A8nementiels.pdf

  • De même, un comité régional du patrimoine normand avait été créé en novembre 2017 avec une approche très institutionnelle qui n'a pas eu, il faut bien le dire, beaucoup d'effets concrets!

https://www.normandie.fr/creation-dun-comite-regional-du-patrimoine

Il faut donc aller beaucoup plus loin car il s'agit de faire du patrimoine normand une politique régionale stratégique prioritaire pour assurer l'avenir de la Normandie après la crise.


 PATRIMOINE NORMAND EN PERIL /1 : autour de Lisieux, Pays-d'Auge

Pour ce premier billet, nous avons identifié autour de lisieux, deux exemples emblématiques du patrimoine normand en péril urgent.

1) Le grand vitrail de l'Annonciation de l'église de Saint-Désir à Lisieux: un chef d'oeuvre de l'art religieux de la Reconstruction d'après 1944 signé Max INGRAND. Une merveille de lumière des années 1950 qui menace de s'effondrer dans une église en béton qui serait belle si elle n'était pas certie dans un environnement aussi ingrat. Le vitrail menace tout simplement de s'effondrer et l'église n'a plus aucune vocation. Elle pourrait être culturelle et le vitrail pourrait être éclairé la nuit et servir de lanterne symbolique pour entrer dans la ville...

2) Le manoir des Mathurins, près de Lisieux datant du XVIIe siècle: une merveille de l'architecture augeronne à pans de bois totalement abandonnée par ses propriétaires, ouverte à tous les vents, qui est envahie par la végétation et qui menace, aussi, de s'effondrer. L'une des solutions seraient un rachat du bâtiment par la puissance publique pour un démontage et un remontage dans un environnement plus favorable car ce magnifique manoir a été rattrappé par l'urbanisation et l'industrialisation. A l'instar de ce grand manoir de ville à pans de bois autrefois situé dans le coeur du centre-ville de Lisieux détruit en 1944 et qui avait eu la chance d'avoir été remonté à Etretat à la fin du XIXe siècle, on pourrait imaginer de remonter le manoir des Mathurins dans un centre ville de Lisieux passablement bétonné depuis sa reconstruction...

https://actu.fr/normandie/lisieux_14366/les-vitraux-leglise-saint-desir-chef-doeuvre-peril-lisieux_23733836.html

Les vitraux de l’église Saint-Désir : chef d’œuvre en péril à Lisieux

Corinne Lecourt, maître verrier et élue à l'agglo Lisieux Normandie, tire le signal d'alarme. Les magnifiques vitraux de l'église Saint-Désir à Lisieux sont en danger.

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La grande verrière, dédiée à l’Annonciation. « Quand il signe ces vitraux », il est au summum de son art, estime Corinne Lecourt, maître verrier et élue à l’agglo Lisieux Normandie.


 

Autre alerte, autre monument du patrimoine normand en péril, le manoir des Mathurins, magnifique et très authentique témoin de l'architecture manoriale à pans de bois typique du Pays d'Auge qui menace ruine à la sortie de l'agglomération de Lisieux, non loin de la route de Pont-L'Evêque.

On lira avec beaucoup d'intérêt, la notice détaillée consacrée à ce manoir en péril par Yves Lescroart, inspecteur général honoraire des Monuments Historiques (Extrait du Bulletin Monumental, année 2019, n°2):

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