L'Etoile de Normandie vous donne à lire le dernier billet de Michel Feltin-Palas, l'ardent défenseur, comme vous le savez, du patrimoine immatériel des langues régionales françaises d'oc et d'oïl qui est menacé de disparition quasi complète...

Sur la place politico-médiatique de Paris où l'élocution prend le TGV à destination du Frangliche voire du Globiche, l'arrivée de l'OVNI Castex à Matignon avec une élocution plus lente et un accent chantant a fait ironiser plus d'un imbécile se croyant spirituel...

Quoique l'on puisse penser du nouveau Premier ministre et du contexte politique de son arrivée à la tête du gouvernement, on ne changera pas d'avis:

L'accent gascon, sa vitesse lente et son timbre nous ravissent les oreilles...

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Jean Castex a un accent, et alors ?
Les intonations gasconnes du nouveau Premier ministre ont suscité de nombreux commentaires. Comme si, en France, l'on ne pouvait accéder aux plus hautes fonctions qu'avec l'accent standard...
C'est l'une des remarques que l'on a entendues après la nomination de Jean Castex à Matignon. "Tiens ? Il a un accent". Enfin, cela, c'est la version neutre, car il y a eu aussi ce tweet de Bruno Jeudy, de Paris Match : "Le nouveau premier ministre n'est pas là pour chercher la lumière. Son accent rocailleux façon troisième mi-temps de rugby affirme bien le style terroir". On m'accusera peut-être de faire de la pub pour mon dernier bouquin sur le sujet, mais ces commentaires m'incitent à rappeler quelques vérités souvent oubliées.
Oui, Jean Castex, né dans le Gers et élu dans les Pyrénées-Orientales, a un accent, mais Edouard Philippe aussi en avait un ! L'accent n'est en effet que la manière de prononcer une phrase. Dès que l'on parle, on parle "avec un accent". Il est donc significatif qu'on le fasse remarquer aux uns, mais pas aux autres.
Il est révélateur que l'on s'étonne d'avoir pour Premier ministre un homme qui ne s'exprime pas avec l'accent standard. Cela laisse entendre, en creux, que l'on a du mal à considérer que l'on puisse occuper une haute fonction en parlant français différemment.
D'autres réactions sont allées dans l'autre sens, sur le mode : "Avec son accent du Sud-Ouest, je le trouve plutôt sympa". Ce type de réactions n'est pas plus sensé. On peut être Gersois et antipathique ; on peut être Parisien et sympathique. Etablir une équivalence, positive ou négative, entre l'intonation d'une personne et ses qualités morales ou intellectuelles supposées, relève de l'a priori. Il faut juger Jean Castex - comme quiconque - sur ses actes et ses paroles, pas sur la manière dont il s'exprime.
Qu'il y ait des accents différents en France ne devrait pas être un problème. Le problème est que, de toutes ces manières de parler, une seule est jugée non seulement "neutre", mais supérieure aux autres. Comme s'il suffisait de ne pas avoir l'accent standard pour être soupçonné d'énoncer des stupidités. Le philosophe et historien des sciences Michel Serres, qui n'était pas exactement le dernier des imbéciles, rappelait qu'il avait dû attendre 60 ans pour être pris au sérieux et avait été rétrogradé à l'agrégation en raison de ses intonations d'Agen.
Contrairement à ce que l'on croit souvent, cet accent standard n'est pas celui de Paris, mais celui de la bourgeoisie intellectuelle de l'Ile-de-France, ce qui n'est pas la même chose. En réalité, les intonations du titi parigot à la Arletty, comme celle des jeunes des cités pudiquement qualifiées de "difficiles", sont tout aussi stigmatisées que les accents de Marseille ou des Vosges.
Ce qui signifie que cette hiérarchie est la marque non seulement d'un mépris géographique - celui de la capitale vis-à-vis de la province - mais aussi d'un mépris social - celui des "élites" vis-à-vis des classes populaires. Dans une République qui prétend être au service du peuple, cela pose un léger problème.
L'accent est un attribut de la personnalité au même titre que la religion ou la couleur de peau. "Rejeter votre manière de parler, c'est rejeter votre personne même", explique le sociolinguiste Philippe Blanchet, l'inventeur du mot "glottophobie". Ce terme, forgé sur le modèle de "xénophobie" ou "homophobie", permet de montrer qu'il s'agit du même ressort : on rejette quelqu'un pour ce qu'il est et non pour ce qu'il fait.
Cela s'appelle une discrimination.
Aujourd'hui, en France, des millions de personnes sont chaque jour l'objet de moqueries parce qu'elles s'expriment avec l'accent de leur région. D'autres échouent pour cette seule raison à des concours. D'autres enfin se voient privées d'accès à certains emplois. Là encore, cela s'appelle une discrimination. Elle n'est certes pas la plus grave (il n'y a pas de George Floyd des accents), mais c'en est une.
Compte tenu de son parcours personnel, Jean Castex fera-t-il évoluer la situation sur ce point ? L'occasion lui en est fournie par la proposition de loi d'un député LREM, Christophe Euzet, qui souhaite ajouter l'accent aux discriminations réprimées par le code pénal afin de faire évoluer les consciences. S'il est cohérent, le nouveau Premier ministre devra aussi valoriser les langues régionales dont les accents sont l'expression, en revoyant notamment la réforme du bac de Jean-Michel Blanquer, qui a réduit leur place dans l'enseignement à la portion congrue.
Il est malheureusement une autre hypothèse. Parce qu'il manque de légitimité, Jean Castex sera peut-être tenté de donner des gages à la haute administration et aux médias parisiens. Auquel cas il évitera de s'aventurer sur le terrain des accents et des langues minoritaires, de crainte d'être ramené à des origines provinciales jugées suspectes par les "élites".
Une attitude de soumission et de "honte de soi" plus répandue qu'on ne le croit.
A LIRE AILLEURS
"Terroir", "rocailleux", "rugby" ... Sur son blog, le linguiste Mathieu Avanzi, spécialiste du français régional, analyse notamment les associations, conscientes ou inconscientes, du journaliste de Paris Match. Tristement éclairant.
Les écologistes, en tout cas, ont en effet toujours été favorables aux langues minoritaires et nouent régulièrement des alliances avec leurs défenseurs. A Strasbourg, la nouvelle édile Jeanne Barseghian, s'est ainsi engagée à favoriser le "bilinguisme français-allemand/alsacien et le plurilinguisme". De bonnes intentions qu'il faudra cependant vérifier dans la pratique.
Après des décennies de dictature communiste, la Russie était devenue un Etat fédéral, pluriculturel et plurilingue, dotée de 15 langues co-officielles. Le russe n'y était que la première d'entre elles. C'est fini : avec le référendum qui lui permet de rester au pouvoir jusqu'en 2036, Poutine change la donne sur ce terrain : le russe est désormais "la langue du peuple constitutif de l'Etat". Une menace directe sur la diversité culturelle.
En raison de la pandémie, les Etats-Unis ont décidé de refuser un visa d'entrée à certains professionnels, dont les enseignants. Résultat : les classes d'immersion qui ont permis de revitaliser le français en Louisiane sont en sursis. Le chanteur Zachary Richard a lancé une pétition pour que les professeurs francophones soient autorisés à entrer sur le territoire américain.
Réalisé par France éducation international, ce répertoire permet de réaliser une recherche à partir de critères précis (par mots-clefs, ville, niveau, finalité, modalité, etc.). Quant à éviter l'anglicisme "master", c'était sans doute trop demander au ministère de l'Enseignement supérieur...
À REGARDER
Je le jure : je n'ai pas le quart de la moitié d'une goutte de sang corse dans les veines. Et il m'arrive parfois de le regretter, tant je reste béat d'admiration devant les chants de cette île. Un exemple entre mille ici avec Furtunatu, par le groupe Sarocchi.
U piu chi so innamuratu hè quella di i to capelli
Ce que j'aime le plus, ce sont tes cheveux
I to occhji tantu allegri scimiscenu li zitelli
Tes yeux rieurs font tourner la tête des enfants
Ma a dilla franca e chjara, eiu so unu di quelli
A dire vrai, je suis un de ceux là.
A dumenica, la mane quand'è tu esci cambiata
Le dimanche matin, quand tu sors bien habillée,
Da furesteri a paisani di tutti si rimarcata
Les villageois comme les étrangers te remarquent
Tutt'ognunu di dumanda di quale si innamurata
Tout le monde se demande de qui tu es amoureuse
La mio ricca di statura bianca è rossa di culori
Le portrait généreux que j'en fais aux couleurs opaline et vermeille
A guardatti pari un fiore a parlà incanti u coreT
u sembles à une fleur, tu es comme un enchantement
Bellu cuntentu sera quellu chi cun tè ferà l'amore
Heureux sera celui qui te fera l'Amour
Ne vogliu scrive lu to nome da sopra tutte le stelle
Je veux écrire ton nom dans le ciel
In paese piu ne nasce cume tè belle zitelle
Au village, tu n'as pas ta pareille,
Furtunatu serà quellu chi te mettera l'anellu
Heureux sera celui qui t'épousera.
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