Depuis quelques temps on entend monter du côté des conseils départementaux un discours de légitimation géographique sous prétexte d'une géo-histoire vieille de 230 ans enracinée dans la matrice même de la Révolution française: à bien entendre cette nouvelle petite musique on pourrait en tirer la conclusion suivante...

Le département, contrairement à la région, serait la collectivité légitime de la proximité et de l'espace vécu approprié par les citoyens habitants électeurs avec, bien entendu, la commune de résidence.

Cela est vrai mais cela ne l'est pas totalement ni définitivement: si nous avions de vraies régions-provinces, c'est-à-dire respectant la géo-histoire d'avant 1789 et celle d'après, de vraies régions établies à partir de la maille départementale qui comme son nom l'indique a permis le "département", autrement dit, la "division" des anciennes provinces, la question de la légitimité de telle ou telle collectivité territoriale ne serait pas aussi frontale sinon polémique.

Il est vrai que la dernière réforme territoriale, celle de 2015 fut une catastrophe géographique: le cas d'école idéal normand consistant à retrouver la géo-histoire d'une province millénaire en fusionnant deux régions adjacentes a permis de justifier l'injustifiable dans le Nord-Est et le Sud du pays.

Face aux querelles de ses barons socialistes, François Hollande n'a pas eu le courage de rester fidèle à sa première idée du printemps 2014 qui était, précisémment, de refonder totalement la carte des régions de France à partir du maillage départemental qui, dans la plupart des cas, résulte d'un compromis faisant la synthèse des géographies antérieures (limites provinciales et diocésaines) avec, déjà, l'idée de regénérer la géographie française pour en retrouver ses bases naturelles et historiques les plus profondes en effaçant les complications mesquines issues de la centralisation administrative de la monarchie des Bourbons:

Si l'on s'en tient à l'exemple normand, l'origine du "département" de l'ancienne province de Normandie en cinq territoires vient de la volonté de concrétiser au mieux l'abstraction géométrique quelque peu délirante du député rouennais Thouret qui avait proposé de trancher la France en 83 carrés de 80 lieues de côté mais surtout de l'idée d'en finir, déjà, avec une Haute et une Basse-Normandie imposées aux Normands depuis le début du XVIIe siècle par la Monarchie pour des questions fiscales et en profitant de l'incapacité des Percherons à s'entendre entre eux (entre ceux de Nogent et ceux de Mortagne) pour constituer un département-province correspondant au Perche comme le Maine-et-Loire peut correspondre, peu ou prou, à l'Anjou.

Mis à part quelques cas réellement problématiques que nous allons évoquer ci-après, les départements sont effectivement depuis 1790 les conservatoires de la mémoire géo-historique française qui peut être, dans certain cas plus que millénaire: c'est ainsi que la frontière entre les actuels départements de la Manche et de l'Ille-et-Vilaine est vieille de près de... 1500 ans puisqu'elle existait déjà à la fin de l'empire romain pour distinguer la Seconde Lyonnaise de Rouen (la future Normandie) de la Troisième Lyonnaise, celle de Tours dont dépendra la future Bretagne...

Bref! la géographie départementale est plus que solide (à quelques exceptions près, on le verra après avec les propositions faites par le géographe Laurent Chalard) et le grand historien Fernand Braudel en rend compte dans sa somme monumentale sur l'identité de la France avec, cependant, une mise en garde qui n'a pas été, manifestement, entendue et qui est celle de ne pas jouer avec la géographie historique de la France pour en faire n'importe quoi à des fins politiciennes...

En revanche, ce qui a mal vieilli depuis 1790 ce sont les noms propres donnés aux territoires départementaux qui fleurent bon l'idéologie naturaliste rousseauiste du rationalisme français des Lumières: à lire les noms de nos départements, les Anglais ont raison de nous traiter de mangeurs de grenouilles voire d'en être puisque nous viverions dans les roseaux des berges de nos fleuves et rivières, dans les remous des eaux troubles des confluences. A moins que cela ne soit la pleine mer (la Manche) ou le sommet des montagnes qui ne sont hautes ou basses que par rapport à leur éloignement d'avec Paris: même chose d'ailleurs avec l'amont et l'aval au point que les Normands refusèrent d'être pris pour des saumons qui remontent les cours d'eaux. L'Orne inférieure deviendra le Calvados sur l'idée de la femme d'un préfet qui aimait les fruits de mer ramassés sur les roches découvrant à marée basse au large de Saint-Aubin-sur-Mer. La Seine normande, donc inférieure, devra patienter jusque dans les années 1950 pour devenir... maritime histoire de rappeler qu'on y trouve le port de mer de Paris (on devrait dire Le Havre, mais tant pis!)

Cette carte et cette nomenclature départementales vieille de deux siècles doit -elle être, pour autant, immuable?

La réponse est non. Elle pourrait être modifiée, à la marge, à condition de retrouver pleinement ce qui ne peut être modifié, à savoir, la géo-histoire qui permet aux habitants de savoir encore où ils habitent.

Le découpage régional de 2015 est tellement catastrophique qu'il sera immanquablement retouché soit à l'échelle régionale (par exemple: faire la réunification de la Bretagne) soit à l'échelle infra-régionale donc au niveau départemental notamment dans les actuelles néo-régions qui sont trop grandes et trop artificielles (à la notable exception normande...): la fusion départementale de l'Alsace qui sera officialisée au 1er janvier 2021 ouvre le bal et préfigure, certainement, la disparition de la région dite du "Grand Est".

Ailleurs, d'autres projets de fusion départementale qui permettent de renouer avec la géo-histoire provinciale sous-jacente sont évoqués: recréer le Dauphiné au sein de la région Auvergne-Rhône-Alpes ou le Maine (Sarthe-Mayenne) ou le Berry (Cher et Indre) voilà qui commence à intéresser les élus locaux et une partie de la population. Même chose et ce, depuis longtemps, du côté des "deux Savoie" qui pourraient n'en faire qu'une...

Un processus de long terme pourrait ainsi s'engager avec comme point final une réconciliation des deux géographiques historiques de notre pays, celle d'avant 1789 et celle d'après avec des territoires à taille humaine bien identifiés qui pourraient soit se rassembler dans 15 ou 16 ensembles régionaux cohérents soit cohabiter les uns à côté des autres avec des régions-départements (un, deux ou trois départements qui auraient pu fusionner ensemble) et des régions à plusieurs départements...

La carte à découvrir ci-après reprend donc, cinq années après l'effervescence de découpage géographique liée à la réforme territoriale de 2015, nos réflexions sur ce sujet là où nous les avions laissées:

Ici, le parti pris est donc clairement assumé de faire coïncider au mieux les deux géographies françaises. Cela génère une carte harmonieuse d'une quinzaine d'ensembles territoriaux qui sont, certes, des compromis géographiques (les départements le sont aussi) mais des compromis permettant la résurgence sinon la renaissance provinciale grâce à toute une série de réunifications provinciales car il n'y a pas que les cas normand et breton: le Poitou, la Gascogne, le Quercy, la Champagne, le Dauphiné ont, eux aussi, le droit de recouvrir une certaine intégrité territoriale sinon une cohérence pour permettre un aménagement du territoire et un développement économique qui soient moins marqués par les effets négatifs de la polarisation métropolitaine: on croit toujours en haut-lieu que l'on peut organiser une région "fonctionnelle" viable à partir de ce seul critère rationnel de polarisation métropolitaine. Mais Toulouse et le désert toulousain ne suffisent pas à faire une vraie région: c'est plus compliqué que cela... Il y a la géo-histoire et ses appartenances culturelles, identitaires et enracinées: pour preuve, le département de l'Indre-et-Loire revendique désormais pleinement le beau nom propre de Touraine...

 Pour tenir compte, au mieux, de cette géohistoire séculaire, nous sommes partis de la maille départementale qui a été respectée sauf dans trois cas où il n'était pas possible de conserver la géographie départementale:

1) Le département de l'Aisne est trop grand: les habitants s'en plaignent depuis le début de sa création puisque ce département joint la Brie au sud (autrefois en Champagne) et la frontière belge au Nord (Picardie-Thiérache) sachant que la majeure partie de ce département est francilienne: ce département a donc été coupé en deux avec un Nord qui est vraiment dans le Nord (réunification de la Picardie sur l'axe Amiens-Saint-Quentin-Laon) et avec un Sud briard et francilien qui gagne la région Ile-de-France (Soissons, Château-Thierry).

2) Le département de l'Yonne est aussi trop grand mais c'est surtout un département de confins mis ensemble départis de trois grandes provinces adjacentes: l'Orléanais à l'Ouest avec la partie Est de la Puisaye; la Bourgogne au Sud avec l'Auxerrois qui forme la majeure partie de ce territoire dit de l'Yonne et la Champagne au Nord (Senonais) sur le flanc francilien de ce département trop composite et écartelé par des attractions fortes et contradictoires notamment du côté champenois du département. Ce département à la peine est donc éclaté notamment au profit d'une région Champagne restituée dans son étendue et dans son rôle historique d'interface Nord-Sud en lien non pas avec Strasbourg ou Dijon mais avec Paris et l'Ile-de-France.

3) Le département de la Haute-Loire, essentiellement constitué de hauts plateaux peu habités n'a aucune unité avec une face Ouest qui est en Auvergne (Brioude) et une face Est haut-languedocienne (le Velay) qui est reliée à Lyon: la partie Ouest est donc destinée à rejoindre la région Auvergne (Clermont-Ferrand) ou un ensemble régional cohérent sur le Massif central (avec le Limousin) tandis que la partie Est rejoindrait (comme c'est déjà le cas) une région Rhône-Alpes centrée sur Lyon...

Ce découpage régional au plus près des réalités géo-historique permettrait de constituer une carte de 15 régions fonctionnelles (16 avec la Corse) qui pourraient être facilement nommées de la façon suivante:

Bretagne, Normandie, Ile-de-France, Nord-Picardie, Champagne, Lorraine, Alsace, Bourgogne-Franche-Comté, Rhône-Alpes, Massif Central, Poitou-Charentes, Val-de-Loire, Aquitaine, Languedoc, Provence-côte d'Azur, Corse.

Mais s'il s'agit de jouer la carte de la différenciation territoriale, nous pourrions avoir aussi quelques régions de plus dans la liste... Par exemple:

Anjou-Maine; Berry- Val-de-Loire; Limousin; Auvergne...

Dans cette géographie nouvelle et réconciliée, les départements pourront demeurer et retrouver leurs vrais noms dans le cas d'un département-province. Par exemple: l'Aveyron = le Rouergue. La Dordogne = le Périgord...

géohistoire

A l'échelle infra-départementale il serait aussi possible de procéder à quelques ajustements pour tenir compte tant de la géo-histoire (réunification des territoires) que du fonctionnement des espaces vécus: bien que dans la plupart des cas les frontières du département tracées en 1789 ont été tracées dans un certain consensus, il en est d'autres où de vieilles querelles de clocher ont divisé des territoires qui n'auraient jamais dû l'être: le cas du Perche, l'une des plus anciennes provinces de France éclaté entre quatre départements différents est pour le moins pathétique! 

Le géographe Laurent Chalard dont nous avions déjà commenté les propositions de retoucher à la marge quelques frontières inter-départementales, précise ses réflexions concernant le Nord du département de l'Orne dans un article récemment paru dans Ouest-France (20 juin 2020):

On soutiendra la cohérence de la proposition de Laurent Chalard pour deux raisons:

1) La géo-histoire est encore ici présente dans l'idée de de mettre Condé-sur-Noireau avec Flers dans l'Orne: nous sommes dans la pointe extrême sud de l'ancien diocèse de Bayeux et dont la dernière grande paroisse était celle de Flers mais aussi dans l'ancienne intendance de Caen. Autrefois, Condé-sur-Noireau et Flers étaient dans un pays commun: le pays du Cinglais qui remontait la vallée de l'Orne jusqu'à Thury-Harcourt. Aujourd'hui on parle plutôt de la "Suisse normande".

2) Lorsque les départements sont parfaitement intégrés et à leur place au sein d'une région-province reposant parfaitement sur son évidence géo-historique la concurrence de légitimité pour l'identité territoriale entre le département et la région n'a plus aucun sens. Nous constatons que Laurent Chalard fait le même constat...

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