Un ex collègue retraité comme moi a mis à ma disposition le livre de Vincent Jauvert "Les voraces, les élites et l'argent sous Macron", publié chez Robert Laffont.

     A partir de la page 149 et jusqu'à la page 157, V. Jauvert évoque le cas d'Estelle Grelier, élue normande, entre autres...

     Pages 157-158, il évoque le cas de Guillaume Bachelay, autre élu normand....

     Puis, pages 158-160, le cas de Mathias Fekl, "balayé aux législatives en fin de mandat Hollande dès le premier tour"...

     Auparavant dans le livre, Bernard Cazeneuve n'est pas épargné...

     Voici donc un extrait du livre de Vincent Jauvert « Les voraces », « Les élites et l’argent sous Macron », publié chez Robert Laffont en décembre 2019

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7. La République des lobbyistes

La voracité revêt bien des costumes. Depuis quelques années, de plus en plus d’ex-ministres, de droite comme de gauche, acceptent de représenter les intérêts de grands groupes privés. De devenir lobbyistes – à prix d’or. Comme si la présence au gouvernement actuel de plusieurs anciens de cette profession si controversée, mais si bien rémunérée – Edouard Philippe, Benjamin Griveaux et Emmanuelle Wargon – levait les dernières réticences de l’establishment politique. Et le libérait de toute vergogne.

Estelle Grelier a été la dernière secrétaire d’Etat aux collectivités locales de François Hollande, secteur dont elle s’occupait déjà à la direction du PS. En juin 2017, cette proche de Laurent Fabius perd, dès le premier tour, les élections législatives dans son fief de Seine-Maritime. Elle a alors quarante-quatre ans. Comme revenu, il lui reste son indemnité de conseillère régionale de Normandie, 1500 euros brut par mois. Insuffisant.

Que va-elle faire ? Cette socialiste va-t-elle s’engager dans l’économie sociale ? Prendre en main une ONG ? Va-elle imiter son ancien collègue du gouvernement, Arnaud Montebourg, et tenter de relancer un secteur économique en difficulté, comme lui l’apiculture ?

Non, cette brune aux cheveux courts est une professionnelle de la politique, comme il y en a de plus en plus. Avant d’entrer au gouvernement, elle a été assistante parlementaire puis directrice de cabinet, députée européenne et enfin parlementaire à Paris, elle ne connaît que ce monde-là et son personnel, de droite comme de gauche. Des élus et même des ministres du nouveau gouvernement, à commencer par Edouard Philippe, qu’elle tutoie. Bref, elle a un carnet d’adresses long comme deux bras. Elle ne va pas se morfondre bien longtemps.

Le cas d’Estelle Grelier

En mars 2018, elle est recrutée par un géant de la gestion de l’eau qui vient d’être racheté par un fonds suédois : Saur. Estelle Grelier devient la « directrice du développement » de ce groupe de 10 000 salariés, concurrent de Véolia et Suez. Elle est même nommée au comité exécutif, le saint des saints. Pourtant, aucun communiqué de la société n’annonce cette nouvelle recrue. « Saur voulait jouer profil bas, ne pas se vanter de cette embauche éthiquement un peu limite », explique une source interne qui préfère rester anonyme.

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Puisque la loi de 2013 l’impose, la HATPV se penche sur ce pantouflage d’une ancienne ministre. Elle donne son feu vert mais limite la capacité d’action d’Estelle Grelier 1 en émettant plusieurs réserves strictes. Jusqu’au 10 mai 2020, c’est-à-dire trois ans après son départ du gouvernement, Estelle Grelier n’a pas le droit de contacter, pour le compte de Saur, ses anciens collègues du gouvernement ni les services d’Etat qu’elle a dirigés. Elle n’a pas le droit non plus de faire état, dans ses démarches commerciales, de son ancienne fonction gouvernementale.

En revanche, et on peut s’en étonner, il ne lui est pas interdit d’utiliser les contacts qu’elle a noués dans les collectivités quand elle était au gouvernement ou au PS, dont elle est toujours l’une des dirigeantes. Afin de vanter les mérites de Saur, de vendre ses services de gestion de l’eau, elle peut donc appeler les maires ou les présidents de syndicats communaux qu’elle a connus comme secrétaire d’Etat chargée des… collectivités locales ou comme leader politique.

1. Délibération de la HATVP 2018-43 du 8 mars 2018.

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Car, dans les faits, Estelle Grelier devient la lobbyiste en chef de Saur, non répertoriée comme telle jusqu’au 14 octobre 2019 1 dans les registres de la HATVP, et la VRP du groupe. C’est sur elle que, dès son embauche, le nouveau P-DG du groupe, un énarque inspecteur des Finances, se repose pour convaincre les pouvoirs publics mais aussi les élus. Et l’ancienne ministre ne perd pas une seconde.

D’après des documents internes 2, elle débute sa tournée commerciale par la région dont elle est toujours elle-même élue, la Normandie. En mai 2018, soit deux mois après son recrutement, elle rencontre les équipes de Saur sur place. Elle commence par évoquer avec elles un accident du travail qui les a endeuillées. Puis elle leur demande la liste des villes dont les contrats de gestion des eaux gérés par la concurrence arrivent à échéance.

En juin, elle va voir les élus d’Annonay, le fief d’un copain, l’ex-député socialiste Olivier Dussopt, devenu secrétaire d’Etat à la fonction publique dans le gouvernement Philippe. Elle se rend ensuite dans le Limousin où elle rencontre maires et conseillers municipaux. Elle va aussi à Saint-Etienne, Denain, Grenoble… Partout, elle vante les mérites de Saur aux élus. Ceux-là mêmes dont elle était la secrétaire d’Etat quelques mois auparavant. A priori, ce n’est pas illégal. Moral ?

1. Date à laquelle Saur inscrit Mme Grelier comme représentante d’intérêts de la société dans les registres de la société.

2. Sources confidentielles de l’auteur.

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Quelques jours après son départ du gouvernement, Estelle Grelier revient sous les ors de la République. Le 27 juin 2018, elle se rend à Matignon avec le P-DG de Saur pour rencontrer le conseiller économique d’Edouard Philippe. Le Premier ministre est l’un de ses amis. Tous deux quadragénaires et normands, cauchois même – elle de Fécamp, lui du Havre – ils ont représenté la Seine-Maritime au Palais Bourbon. L’une pour la gauche, l’autre pour la droite.

Ensuite, elle va rencontrer une autre ministre, avec laquelle elle entretient de très bonnes relations – et pas n’importe laquelle : Jacqueline Gourault, une proche de François Bayrou, qui s’occupe du même secteur que le sien quand elle siégeait au gouvernement, c’est-à-dire des collectivités locales ; et dont la fille, Anne Gourault, est, elle aussi, lobbyiste d’un géant de l’eau, Suez…

Estelle Grelier va rencontrer Jacqueline Gourault au moins deux fois en 2018. D’abord en janvier, soit deux mois avant sa prise de fonction chez Saur. « Je connais Estelle depuis longtemps, nous avons siégé ensemble à l’Association des communautés de France », m’explique la secrétaire d’Etat aux Collectivités 1. « Elle est venue me voir parce qu’elle cherchait du travail. » Donc a priori, rien d’illégal.

1. Entretien avec l’auteur, le 11 octobre 2019.

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Mais Estelle revient voir Jacqueline six mois plus tard, alors qu’elle est déjà embauchée. Ce rendez-vous a lieu le 4 juillet 2018 à 11 h 30, selon le cabinet de Jacqueline Gourault 1. La porte-parole de la secrétaire d’Etat affirme que cette rencontre était « une simple courtoisie républicaine de la part d’une ministre qui avait pris en gros sa succession aux collectivités territoriales et qu’elle connaissait depuis longtemps, rien de plus ». Quand je lui rappelle qu’il s’agit là du second rendez-vous dans l’année, cette porte-parole invoque de nouveau « la courtoisie républicaine ». La version de la ministre est plus précise. Pas forcément plus convaincante.

« C’est vrai, Estelle Grelier m’a rendu visite une seconde fois en juillet 2018 », me dit-elle. « Elle venait seulement me dire qu’elle avait trouvé du travail. »

-  « Vous a-t-elle dit qu’il s’agissait de Saur ? »

- « Oui, je m’en souviens parce que Saur venait d’être racheté par un groupe nordique. »

-  « Saviez-vous que la HATVP avait émis des réserves quant aux personnes qu’elle pouvait rencontrer ? »

-  « Non, première nouvelle. »

-  « Dans des notes internes de Saur, elle présente son entretien avec vous comme un rendez-vous de travail, de relations publiques, pas une visite de courtoisie. »

1. Information fournie par le secrétariat presse de Mme Gourault, le 11 octobre 2019.

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- « Peut-être, Mais moi, je sais que je ne suis pas à ce poste pour faire du business… »

- « Votre fille fait aussi du lobbying pour un géant de l’eau, en tant que directrice déléguée aux relations institutionnelles de Suez, n’est-ce-pas ? »

-  « En fait, elle s’occupe des relations de Suez avec les collectivités territoriales de Suez… »

-  « Vous avez donc le même périmètre… »

-  « Je ne vois pas le rapport. »

Quelques jours plus tard, j’ai demandé à la ministre Gourault si elle avait déclaré au Premier ministre ce conflit potentiel entre les fonctions de sa fille et les siennes et si elle ne pensait pas qu’elle devrait « se déporter » des dossiers ayant trait à Suez et à la gestion de l’eau. Elle ne m’a pas répondu 1.

Quoi qu’il en soit, Estelle Grelier assure, elle, qu’elle a respecté et respecte toujours l’avis, avec ses réserves, de la Haute Autorité. Cette dernière, ajoute-t-elle, « l’a observé dans une note de suivi de ma situation en date du 28 mai 2019 » 2. Je lui demande alors 3 si elle avait signalé à la HATVP les rencontres avec le conseiller économique d’Edouard Philippe et celle de juillet 2018 avec la ministre Gourault.

1. SMS à sa conseillère presse, le 21 octobre 2019 et à elle-même, le 22 octobre 2019.

2. E-mail d’Estelle Grelier à l’auteur, le 9 octobre 2019.

3. E-mail de l’auteur à Estelle Grelier, le 9 octobre 2019.

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Elle ne répond pas pendant dix jours. Puis elle m’écrit que ces entrevues « ne contreviennent pas aux règles déontologiques » et qu’elles « ont été déclarées et sont disponibles sur le site internet de la HATVP » 1, elle m’indique même le numéro des fiches afférentes. Tout est donc en ordre. Apparemment.

Quand Estelle Grelier ne dit pas tout

Seulement voilà, pour que ces rencontres soient légales, Estelle Grelier devait, quand elles ont eu lieu, être inscrite comme représentante d’intérêts de Saur auprès de la HATVP et cela afin que ses interlocuteurs connaissent son statut de lobbyiste. Or elle s’est bien inscrite comme lobbyiste du géant de l’eau, mais seulement le… 14 octobre 2019, c’est-à-dire quatre jours après que je lui ai demandé par écrit si elle avait fait savoir à la HATVP qu’elle avait eu des rendez-vous avec le conseiller à Matignon et avec Jacqueline Gourault. Autrement dit, elle ne l’avait pas fait à l’époque.

Selon toute vraisemblance, il s’agirait donc d’opérations de lobbying non déclarées. Pourquoi ? Probablement parce que Saur ne voulait pas faire savoir que l’ancienne ministre menait pour elle des actions de représentation d’intérêts.

1. E-mail d’Estelle Grelier à l’auteur, le 18 octobre 2019.

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Estelle Grelier ignorait sans doute qu’il était assez simple de voir la date de la déclaration sur le site de la HATVP 1. Rappelons qu’un manquement à l’obligation de déclaration expose à une sanction pénale, qui peut atteindre une amende de 15 000 euros et une peine d’un an de prison. Pourquoi cette omission ? Selon des sources internes, elle aurait perçu en 2018 plus de 300 000 euros. La justice mettra peut-être un jour le nez dans cette triste affaire.

…/…


 Commentaire de Florestan:

Cette enquête fait donc un sort à une ancienne élue de Fécamp qui n'aurait jamais dû s'éloigner des... harengs saurs!