Et nous autres, régionalistes normands, violemment modérés que nous sommes, nous n'aimons vraiment pas ça!

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https://www.rtl.fr/actu/politique/eric-zemmour-tous-les-presidents-de-region-traitent-les-prefets-comme-des-valets-7790344627

Éric Zemmour : "Les présidents de région traitent les préfets comme des valets"

BILLET - La question régionale a marqué le week-end : en Espagne, avec le référendum pour l’indépendance de la Catalogne ; en France, avec les polémiques politiques virulentes entre les présidents de région et le gouvernement.

"C'était il y a vingt ans encore. L'Espagne était donnée en modèle de démocratie, d'efficacité, de modernité", constate Éric Zemmour. "Les generalidad espagnoles, ces énormes régions avec leurs pouvoirs étendus, faisaient rêver les régions françaises", poursuit-il, assurant que "nos élites de gauche comme de droite, d'Alain Juppé à Martine Aubry, ne juraient que par elles". Et d'ajouter : "Avec sa réforme constitutionnelle qui a fait de la France une nation décentralisée, Jean-Pierre Raffarin, alors premier ministre, a mis le ver régionaliste dans le fruit national".

"Tous les présidents de région traitent les préfets comme des valets. Depuis le big bang de 1982, la décentralisation a provoqué une explosion des structures administratives et des dépenses", analyse le journaliste. "Au-delà des affaires de gros sous, l'exemple espagnol écrit notre avenir si nous ne rebroussons pas chemin", insiste-t-il. "Que dirons nous aux Catalans français, aux Corses, aux Bretons, quand la Catalogne espagnole sera devenue indépendante ?", interroge Éric Zemmour.


 Commentaire de Florestan:

Eric Zemmour qui peut avoir des analyses courageuses et salutaires sur la crise culturelle dans laquelle nous vivons ou sur certaines dérives idéologiques, sectaires ou religieuses qui remettent en cause notre modèle de civilisation qui est celui d'un humanisme universaliste issu de la tradition judéo-chrétienne a le grand défaut d'être un fou furieux zélateur de Napoléon 1er Bonaparte qui, après dix ans de désordres et d'excès révolutionnaires, avait mis la France au carré sinon en coupe réglée en installant l'imperium parisien sur les provinces disparues, dispersées derrière la maille régulière des départements.

Contrairement à Eric Zemmour nous n'avons pas et nous n'aurons jamais cette dilection particulière pour cette France transformée en caserne par un petit général... corse et ambitieux car nous avons trop lu et apprécié Germaine de Staël pour tomber dans cette passion triste.

Mais une fois de plus, la bêtise intelligente, intellectuellement rafinée, brillante d'un seul a bien plus d'effets sur l'esprit du public que toute une armée d'intelligences ou de bêtises réunies.

Car Zemmour, pourtant si subtil sur bien des sujets, est grossier avec les sujets qu'il ne veut pas connaître: le prêt-à-penser d'un préjugé lui suffit quitte à saloper tout un parquet avec ses gros sabots! A l'entendre (ici sur l'antenne de RTL) on sent bien que l'idée régionale ne l'intéresse pas puisqu'elle est automatiquement associée à une entreprise de destruction de l'unité nationale française: cette idée traîne dans l'esprit de Zemmour et plus largement dans l'esprit des jacobins centralisateurs parisiens qui forment l'Etat profond français, ces hauts fonctionnaires sortis des grands corps de l'Etat central dont Zemmour vilipende pourtant l'action à longueur d'éditoriaux...

Le problème intellectuel que ne veut pas affronter Zemmour est le suivant:

Pourquoi partir de bonnes prémisses dans le but de mettre son intelligence non pas au service du réel mais d'une idéologie?

Car les constats critiques au départ de la réflexion anti-régionale de Zemmour sont bons. Par exemple, lorsqu'il démolit la monstrueuse réforme régionale de 2015 mise en branle par François Hollande qui a défiguré la géographie régionale française à l'unique exception de la Normandie. Ou quand il dénonce la complexité d'un mille-feuilles territorial qui fait doublonner les collectivités territoriales avec l'Etat central.

Mais encore faudrait-il prendre réellement au sérieux l'idée de région pour proposer, à partir ce ces constats critiques faits finalement par tout le monde ou presque, de véritables solutions qui puissent résoudre les insuffisances et les conséquences objectivement négatives d'une hyper-centralisation parisienne.

A la décharge d'Eric Zemmour, il faut, hélas, constater que le débat public politique et intellectuel en France sur l'idée régionale est complètement nul!

A Paris, l'idée de région n'intéresse personne.

Le manque de curiosité intellectuel est total ou presque et nous sommes désolés qu'un esprit aussi affûté que celui d'un Zemmour puisse se vautrer à son tour sur ce sujet dont il conviendrait de parler enfin un peu plus car, paraît-il, il y a des élections régionales et départementales en juin prochain...

Nous sommes surpris qu'Eric Zemmour ne prenne pas davantage au sérieux l'idée régionale lui qui, pourtant, a une solide culture générale politique chrétienne: il n'est pas sans savoir, par exemple, que l'origine du principe de subsidiarité régionale se trouve chez Saint Thomas d'Aquin et, avant lui, chez Aristote.

Lui qui aime tant l'histoire de France et sa construction millénaire héritée des choix essentiels faits jadis par Clovis, n'est pas sans savoir, avec Braudel, que la France s'est, peu à peu, constituée à partir d'une mosaïque bigarée de quelques 37 provinces ayant chacune son histoire, sa tradition, ses lois voire sa langue: la nationalisation de la France et des Français réalisée entre 1789 et 1914 ne saurait être qu'une standardisation, une banalisation, une normalisation, une... pasteurisation de la civilisation française sous la férule et la toise parisiennes. Zemmour qui aime tant Péguy et Barrès  sait que l'amour pour la grande patrie, la "grande Nation" n'est pas exclusif et que l'amour pour sa petite patrie communale ou provinciale participent de l'amour de la France.

Le problème est ailleurs et nous en avons souvent parlé sur l'Etoile de Normandie:

Le problème est qu'on n'a toujours pas suffisamment réfléchi à l'idée régionale dans la sphère politico-médiatique parisienne, faute d'avoir assumé clairement l'idée régionale dans l'ordre des institutions politiques: nous sommes encore les héritiers de l'échec du référendum d'avril 1969 voulu par un Général de Gaulle trop visionnaire et de l'inachèvement de l'expérience décentralisatrice ouverte en 1982 qui n'a toujours pas clairement fait le choix entre décentralisation, déconcentration et régionalisation.

Eric Zemmour, bien évidemment, n'entend rien au programme prononcé par Michel Rocard à Saint-Brieuc à la tribune d'un congrès du Parti socialiste unitié (sic!): "il faut décoloniser la province"...  C'était quatre ans après la fin de la Guerre d'Algérie. Un programme qui reste, en partie, d'actualité.

Et, dans cet entre- deux compliqué par un mille-feuilles territorial de plus en plus crémeux, l'idée régionale est victime des agissements de tous les idiots utiles qui font prospérer leurs petites boutiques politiciennes sur la friche régionale...  Une friche régionale qui doit rester dans l'affectif et le folklore: non! décidément, l'idée régionale manque de sérieux!

Les jacobins refusant la décentralisation tout en diabolisant l'idée régionale sont les idiots utiles des régionalistes les plus radicaux qui confondent l'idée régionale avec l'idée nationale jusqu'au séparatisme. Et vice versa! Tous à mettre dans le même sac!

En attendant, dans cet infernal carroussel, l'idée régionale est piétinée, massacrée... Et la réforme cynique et maladroite de 2015 l'a rendue méconnaissable.

Sauf en Normandie et en Corse.

Eric Zemmour a raison de s'inquiéter quant à l'avenir de la solidité du contrat social républicain français, à l'avenir de notre unité nationale. On parle beaucoup en ce moment, non sans de bonnes raisons, d'un risque de séparatisme.

Mais si l'idée régionale est vraiment une idée séparatiste dangereuse pour l'avenir de la "république française, une et indivisible", ce risque n'est évidemment pas dans le retour à l'unité normande qui permet, enfin, d'établir une vraie région conciliant la région de la raison avec la province de coeur, il n'est pas non plus dans l'espoir des Bretons de recouvrir eux-aussi leur unité régionale ni même dans le souci des Alsaciens de conserver leur langue et leur droit local dans le cadre d'une collectivité unique tout comme les Corses avant tout désireux de perpétuer la transmission d'un héritage culturel et linguistique.

Non! S'il y a bel et bien une idée régionale dangereuse pour l'unité de la nation française et pour l'intégrité de son Etat c'est l'idée d'une région non pas humaine mais fonctionnelle qui permettrait si, par malheur, elle devait être mise en branle par le prochain président de la République après 2022, la méga-fusion territoriale entre la Normandie et la région parisienne transformant le Grand-Paris en une "région-état" qui pourrait s'émanciper du cadre français au profit du cadre européen.

Dans ce cas précis voire essentiel pour l'avenir même de la France, c'est le maintien de la région-province séculaire de Normandie en aval de Mantes-la-Jolie qui empêcherait le Grand-Paris de s'envoler loin de la France!

Nous invitons vivement Eric Zemmour qui est, aussi, un grand connaisseur du philosophe allemand Hegel (encore un "Napoléonâtre") à méditer sur cette nouvelle... "ruse de l'Histoire"!