Il y a quelques semaines, un plumitif anonyme de l'hebdomadaire La Manche Libre laissait entendre à la fin d'un article que la langue normande serait moins une langue particulière qu'une déformation de la langue française. Cette confusion grossière par ce plumitif visiblement peu au fait du sujet entre langue régionale, français régional et langue française en a fait bondir plus d'un.

L'hebdomadaire normand dont la zone de diffusion couvre, avec le Nord-Cotentin, l'un des deux bastions patoisant encore le normand (l'autre c'est le pays de Caux) a donc été contraint de publier la mise au point suivant sous la forme d'un entretien avec Christophe Maneuvrier, historien et enseignant à l'université de Caen qui clarifie parfaitement les choses.

Il est aussi évoqué à la fin de cet article le problème d'assurer l'étude scientifique et l'enseignement du patrimoine linguistique normand qui est tout ausi menacé que son objet:

La région Normandie qui a décidé, il y a trois ans, d'une politique culturelle spécifique en la matière va devoir se pencher sérieusement sur la question de la relance du diplôme universitaire (D.U.) de civilisation normande qui était délivré par l'université de Caen avec le concours des associations culturelles concernées.

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Interview *. "Les parlers normands ne sont pas du français appauvri"

(* Commentaire de Florestan: en français on ne dit pas "interview" mais "entrevue" ou "entretien". "Entrévue" dans la langue normande du Cotentin)

 Patrimoine. Christophe Maneuvrier, historien et enseignant à l'université de Caen, travaille sur le projet "Paroles de Normands".

Quelle est l'origine du normand ? 

 "Je suis un peu embêté à parler 'du' normand ou de la langue normande. C'est du français d'oïl, tiré du latin, qui a ses spécificités et ses variations. Il y a des parlers qui ne sont pas tout à fait identiques, depuis le Cotentin jusqu'au pays de Caux, même s'il y a une certaine homogénéité et qu'on se comprend d'un endroit à l'autre."

Peut-on parler de patois normand ? 

"Dans les années 1970, René Lepelley a mis en avant l'expression de parlers normands pour ne pas utiliser le terme patois, qui était péjoratif. Moi, j'assume l'utilisation du mot patois. C'est une manière de communiquer, de parler, d'écrire, propre à un groupe. Il faut essayer de ne pas entrer dans ces connotations péjoratives." 

Historiquement, à quand remonte l'apparition du normand ? 

 "C'est un processus dans la longue durée, de l'époque médiévale. Les textes normands que j'étudie remontent au XVe siècle. Dans le vocabulaire de la justice ou dans les sources administratives, on trouve déjà des expressions qui montrent une prononciation particulière. C'est une construction dans la très longue durée qui vient vraisemblablement du moment où l'on a commencé à distinguer le français du latin."

Les parlers normands ne sont donc pas une déformation de la langue française ? 

"On a longtemps imaginé le patois comme une déformation de la langue française. On a en France une tradition jacobine assez poussée. Certains considéraient que le parler des villageois était du français déformé, mal construit, de niveau inférieur. En fait, non. C'est simplement une autre manière de dire les choses qui provient d'une évolution différente. Il ne s'agit pas du français appauvri. C'est une autre évolution. Prenons un exemple : pourquoi est-ce qu'en France, on va dire quatre-vingt, soixante-dix, alors qu'en Belgique ils vont dire presque partout octante, septante ? Ce ne sont pas des déformations mais des évolutions différentes."

Peut-on dire que le normand et le français sont deux langues cousines ? 

"Ce qu'on entend par français, je ne sais pas si ça existe. En réalité, le français standard, comme il est appelé par les linguistes, est la langue du pouvoir centralisé parisien. Cette langue du pouvoir a été imposée un peu partout à travers l'administration, l'école, les institutions, mais n'a pas fait disparaître d'autres manières de parler. En fait, tout dépend des gens avec qui on parle. On peut utiliser avec certains interlocuteurs un français très soutenu et académique, et dans un autre groupe, parler normand avec le sentiment d'appartenir à une communauté dans un village, avec un voisin. On ne peut pas les distinguer en termes de parenté."

Le normand a-t-il influencé l'anglais ? 

"En effet, au Moyen-Age, on parlait le normand, l'anglo-normand. C'est la langue de pouvoir qui a été importée en Angleterre. Quand Guillaume le Conquérant a battu l'Anglais Harold en 1066 et a pris le pouvoir en Angleterre, il a développé une administration en latin pour l'écrit, mais aussi en français de Normandie, donc en normand. Beaucoup de mots normands sont entrés dans la langue anglo-normande puis anglaise, et nous sont revenus. Par exemple, pour désigner un bidon, on peut dire 'chane' ou 'cane' en normand. Ce mot a été adopté en anglais avec le 'jerrycan', puis est revenu en France." 

Les parlers normands sont-ils en danger aujourd'hui ? 

"Selon la Région, 30 000 personnes, du pays de Caux aux îles anglo-normandes, parlent normand. Cela ne veut pas dire grand-chose car certains utilisent des expressions sans le savoir. Par exemple, on peut dire 'passer la toile' pour dire 'passer la serpillière'. Le normand a été déclaré sérieusement en danger par l'Unesco. En imposant la langue du pouvoir, on a discrédité tous les parlers régionaux et discrédité ces façons de parler. Le parler normand est enseigné en Angleterre, il l'était aux Etats-Unis. En Normandie, on l'a enseigné longtemps à travers un diplôme unique pendant vingt ans à l'Université de Caen. A la fin, il n'y avait plus beaucoup de candidats. Il s'est essoufflé. On espère que cette disparition n'est pas pour toujours !

 Il y a encore des enseignements qui se font dans un cadre associatif. La Région a aussi mis en place des cafés normands où les gens se retrouvent pour parler normand, ou pour l'apprendre."

Un article de La Manche Libre du 22 mai vous a fait réagir

Un article de La Manche Libre du 22 mai vous a fait réagir

> Notre article du 22 mai intitulé "Ils veulent sauver le patois normand !" a fait réagir de nombreux lecteurs. Il y était question de l'inauguration d'un panneau bilingue français-normand dans la commune de Marchésieux/Marchuus, près de Périers. A la fin était indiqué que le normand n'était pas "une langue, mais une déformation de la langue française". Vous nous avez envoyé vos réactions dont voici quelques extraits : "les deux langues, normand et français, ont évolué à partir du latin avec des différences dues à leur histoire, influences germaniques, scandinaves marquées en normand", rapporte Philippe Decaen, directeur de l'Assurance maladie du département. Pour Denis Ducastel, président de l'Université rurale du Cauchois, "il n'y a pas que le breton, l'alsacien et le basque qui sont des langues régionales en France parce qu'elles sont différentes des langues d'origine latine. Les langues d'oïl (et d'oc) ont autant de valeur." Geraint Jennings, professeur de jersiais, rappelle que "notre parler normand, le jersiais, est la troisième langue officielle de notre Bailliage". Nicolas Abraham, membre de la Fédération des Associations pour la Langue normandE nous suggère de publier chaque semaine une page en parler normand : "de nombreux auteurs et de nombreux textes à publier peuvent être d'une grande qualité littéraire"