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L'ETOILE de NORMANDIE, le webzine de l'unité normande
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9 novembre 2005

Histoire : Les seigneurs des îlots en Manche

etoile
Les Contes & Légendes normandes sont nombreuses.. mais elles sont aussi réalités, réalités des pays normands, réalités des gens... Des histoires vraies.. qui font des légendes.

Les seigneurs des îlots

Des jumeaux richissimes retranchés dans un château médiéval, un ingénieur, souverain par hérédité, et un proscrit qui se rêvait roi, les îles Anglo-Normandes regorgent d'histoires d'un autre temps.
par Edouard LAUNET
lundi 17 octobre 2005
Les Ecrehou, Brecqhou, Jethou (îles Anglo-Normandes)

Ils sont venus le chercher le mois dernier, une fois de plus. La dernière, peut-être. Ce coup-ci, ils l'ont arraché à sa petite maison de Saint-Hélier, sur l'île de Jersey, pour l'emmener à l'hospice. Alphonse Le Gastelois, 90 ans, a toujours eu des rapports difficiles avec les autorités de son île natale (1). Pourchassé, emprisonné, harcelé depuis près de cinquante ans. Si ses idées n'étaient devenues confuses et ses souvenirs embrouillés, cet ancien cantonnier, simple mais rusé, pourrait raconter sa vie de lutte contre les moulins. Mais qui le croirait ?

En 1960, la police interpelle Le Gastelois pour la première fois, le soupçonnant d'être «la Bête de Jersey», auteur d'une série de crimes sexuels sur des enfants. Le pauvre Alphonse est relâché, mais son nom traîne dans les journaux. Des Jersiais incendient sa maison. Et là commence l'incroyable.

Le cantonnier trouve refuge sur un caillou perdu dans la Manche, entre Jersey et le Cotentin. Marmotière est un îlot de granit qui, à marée haute, est réduit à une surface équivalente à deux ou trois courts de tennis. S'y serrent une trentaine de maisonnettes qui ne sont habitées (par des Jersiais) que les beaux week-ends de printemps et d'été. Marmotière est la «capitale» d'un archipel de rochers appelés les Ecrehou. Il faut, pour y pénétrer, un temps maniable et un bon capitaine. Lors d'une première visite est également nécessaire une foi inébranlable en ces documents nautiques qui vous assurent qu'un cap au 331° permet de parer toutes les têtes de roches à fleur d'eau. Autant dire qu'on vient rarement vous y embêter.

Dans la Manche, l'envie d'être «roi» est une pathologie qui frappe souvent

Alphonse va vivre ici d'eau de pluie, de pêche et de dons pendant... quatorze ans. Et ce, sans quitter une seule fois son rocher. «Un peu comme Victor Hugo narguant la France depuis Guernesey», sourit Alain Blancheton, franco-jersiais, ami de Le Gastelois depuis une trentaine d'années. Ce n'est pas la France impériale que toise le proscrit des Ecrehou, mais cette île de Jersey dont il a décidé de se venger. L'ermite veut arracher l'archipel à sa tutelle. Il veut devenir le seigneur et maître des Ecrehou ! Et il a un plan...

Sans être courante, l'envie de devenir «roi» d'une île est, dans la Manche, une pathologie qui frappe régulièrement. Elle touche les très riches comme les très pauvres, pourvu qu'ils soient très obstinés. Entre Le Conquet et Cherbourg, la Manche est criblée de petites îles peu ou pas habitées, venteuses et difficiles d'accès. La vie et la mort n'ont pas, sur ces cailloux, de frontières bien distinctes. Chaque îlot abrite un monstre nourri de granit et de varech, enflé de brouillard et de sel, qui saisit le visiteur puis le plonge tout à la fois dans un bonheur profond et une angoisse diffuse. Certaines personnes ressentent ce sortilège plus que d'autres. Ainsi Lionel Poilâne établissant son fief sur l'île des Rimains, au large de Cancale (avant d'y mourir dans un accident d'hélicoptère, en 2002). Ainsi Léo Ferré s'enfermant dans l'île du Fort-Duguesclin, non loin de là. Ainsi Alain Delon, propriétaire un temps de l'île Harbour, dans la baie de Saint-Malo.

Mais ces cailloux-là sont français, cartésiens et régis par un droit venu de Napoléon. Les terres anglo-normandes sont plus évanescentes. Ces vestiges de la Normandie d'hier, qui ne font partie ni du Royaume-Uni ni de l'Union européenne, vivent avec un droit plus complexe, hérité du Moyen Age. Dans ces parages, être maître d'une île ne relève pas toujours du fantasme.

Sur l'île Sercq, un seigneur veille sur 550 sujets pas mécontents

Quittons provisoirement les Ecrehou pour mettre le cap au nord-ouest, sous le ciel gris de la fin septembre. Vent frais, mer peu agitée : rapidement apparaît l'île Sercq, 4 kilomètres de long sur 1 kilomètre de large, dernier régime féodal du monde occidental. Y règne Michael Beaumont, 22e seigneur, qui fut naguère ingénieur en aéronautique à Bristol. Son titre ne relève pas de la pathologie mais de l'hérédité : il a succédé à sa grand-mère en 1975 et tient ses pouvoirs d'une charte datant de 1565. Michael, 78 ans, est un type fort sympathique et le seigneur le plus débonnaire qui soit. Il veille sur 550 sujets pas mécontents.

Virons cet anachronisme par le sud et remontons au près serré. Surgit alors l'îlot de Brecqhou, blotti contre la côte ouest de Sercq. Ici règnent les frères Barclay, David et Frederick, des jumeaux richissimes et secrets qui tiennent leur pouvoir de l'argent. Agés de 70 ans, ils possèdent plusieurs journaux en Grande-Bretagne, le Daily Telegraph étant leur plus récente acquisition, ainsi que des hôtels, dont le Ritz de Londres. Pour 2,33 millions de livres (3,4 millions d'euros), les jumeaux sont devenus propriétaires de ce caillou de 65 hectares : environ trois fois la parisienne île de la Cité, en plus escarpé et nettement moins construit. C'était en 1993. Depuis, sir David et sir Frederick ­ anoblis en 2000 pour avoir contribué à quelques oeuvres charitables ­ ont fait construire un incroyable château médiéval avec remparts, tourelles et créneaux. La bâtisse dessinée par l'architecte classique Quinlan Terry a été complétée d'un petit village pour héberger le personnel. Sur le reste de l'îlot, un parc étrange est en cours d'aménagement.

Il est interdit de débarquer sur Brecqhou, surveillé par un dense réseau de caméras vidéo, mais on peut venir raser la côte en bateau pour contempler l'un des plus gros châteaux construits au XXe siècle. Dans les rayons du soleil, il apparaît presque blanc. Selon une des entreprises qui ont participé au chantier, la salle de réception est longue de 80 mètres et son plafond est entièrement décoré à la feuille d'or. A la fin des travaux, nous montrant le château de loin, Michael Beaumont soupirait : «A la rigueur, on pourrait imaginer ça en Ecosse. Mais ici ?»

Le seigneur de Sercq et les maîtres de Brecqhou, lesquels en principe doivent se plier aux lois sercquaises, se livrent une guerre sans fin. La première bataille a été gagnée par les frères en 1999, lorsque la Cour européenne des droits de l'homme a obligé Sercq (signataire de sa convention) à supprimer sa règle de «primogéniture». Laquelle faisait du fils aîné de chaque famille son unique héritier. Survivance du droit coutumier normand ! Or les Barclay voulaient transmettre leur île à un trust regroupant leurs quatre enfants. La seconde bataille vient de commencer : les jumeaux souhaitent désormais s'affranchir de la tutelle de leur «archaïque» voisine. En attendant, les Barclay twins, dont la résidence principale est à Monte-Carlo, s'offrent le plaisir de faire hisser leurs couleurs aux tours du château chaque fois qu'ils y débarquent en hélicoptère.

Sur ces îles en «hou», le climat est rude et la navigation incertaine

Dérapons l'ancre et filons vers l'ouest. Remouillons-la une demi-heure plus tard au pied de Jethou, îlot de 36 hectares en forme de dôme, dont le sommet est couvert par une forêt. Ici habite sir Peter Ogden, autre richissime britannique. Sa demeure, côté ouest, est plus modeste que celle des Barclay. Lui a fait fortune dans l'informatique, créant la société Computacenter en 1981, puis l'introduisant en Bourse dix-sept ans plus tard, avec à la clé un joli magot. Sir Peter vit aujourd'hui entre Londres et son caillou, et passe son temps entre philanthropie (un fonds pour la scolarisation des jeunes défavorisés) et régates sur son yacht, Spirit of Jethou. L'îlot qu'occupe Ogden depuis 1991 dépend de Guernesey toute proche. Parmi les précédents «locataires», il y eut l'écrivain sir Edward Compton Mackenzie.

Jethou est tout aussi privée que Brecqhou, quoique défendue de manière moins paranoïaque. En mai dernier, exceptionnellement, Peter Ogden a bien voulu accueillir 200 visiteurs sur son îlot pour leur faire visiter les lieux, sous une pluie battante, hélas. Qu'on n'aille pas imaginer toutes ces petites îles en «hou» (suffixe de lointaine origine scandinave qui désignait un îlot) comme des repaires paradisiaques des mers Caraïbes. Ici, le climat est rude, les mers froides, la navigation incertaine et le parfum d'iode plus prégnant que sur l'île Moustique. Il faut avoir un peu d'eau de mer dans le sang pour vivre au milieu de la Manche.

Or Alphonse Le Gastelois ­ nous sommes de retour aux Ecrehou ­ a réussi à passer pas moins de quatorze ans seul sur sa petite île. Ce n'est pas la fortune qui l'a scotché à ce rocher mais un immense espoir. Me Richardson, un avocat de Jersey possédant une maison aux Ecrehou, lui glisse un jour à l'oreille que, selon le vieux droit normand, toute personne restant dix ans et un jour sur un territoire inhabité peut réclamer au duc de Normandie d'y devenir son représentant légal. Bref, il peut revendiquer une certaine forme de souveraineté. Le Gastelois se met à préparer son dossier, espérant le transmettre, à terme, à la reine d'Angleterre puisque celle-ci conserve aujourd'hui le titre de duchesse de Normandie. Pourquoi les Ecrehou ne deviendraient-ils pas un bailliage de la Couronne britannique, à l'instar de Jersey et Guernesey ?

Alphonse compte les jours. Il devient l'ermite des Ecrehou, n'en bouge plus, même lorsqu'il est définitivement innocenté par l'arrestation de la vraie Bête de Jersey. La moitié des propriétaires de maisons à Marmotière prennent son parti, lui demandant par la même occasion de veiller sur leur logis en leur absence, l'autre moitié est hostile. Au bout de dix ans et un jour, l'affaire est mûre. N'ayant qu'une confiance limitée en son avocat, Le Gastelois confie à son ami Alain Blancheton un double du dossier. Et voilà Blancheton à la Poste de Carteret (Manche), envoyant en recommandé un pli à la reine d'Angleterre. Air médusé de la préposée. Réponse il y aura : la Couronne britannique annonce avoir transmis le dossier au Foreign Office, qui lui-même a saisi les autorités de Jersey, puisque les Ecrehou font a priori partie de sa «paroisse» Saint-Martin.

Les avocats de Jersey finiront par trouver une faille juridique, ce qui n'empêchera pas Le Gastelois de s'accrocher à ses cailloux. «Il n'était pas malheureux, il avait une obsession : faire valoir son droit», témoigne Blancheton. Mais, un jour, un incendie détruit une maison de l'archipel. Alphonse est soupçonné. La police de Jersey vient chercher l'ermite en bateau, demandant à Blancheton de jouer les intermédiaires pour éviter toute violence. Le Gastelois retrouve la prison de Jersey. Puis en est libéré. Il ne retournera jamais sur son île : la partie est finie. En 1999, un peu confus, les Etats de Jersey accordent une compensation de 20 000 livres au persécuté. Et finissent par l'envoyer à l'hospice, le mois dernier.

Un précédent ermite, Philippe Pinel, avait tenu quarante-huit ans aux Ecrehou, entre 1848 et 1896. Il s'était autoproclamé roi des îles en 1863 et la reine Victoria avait fait mine de le prendre au sérieux, allant jusqu'à lui envoyer des cadeaux. Les riches frères Barclay sont nettement moins assidus en leur royaume de Brecqhou. Mais eux, la Couronne les prend vraiment au sérieux.

(1) On peut voir Alphonse Le Gastelois sur son île dans le Seigneur des Ecrehou, un documentaire de Didier Laurent produit par les Films du Bouchon, Paris.

Source : Libération.

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