DANS L'ENFER BLANC: la solidarité normande...
Publié le mardi 12 mars 2013 à 07H11
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ROUEN (Seine-Maritime). Comme enivron 600 automobilistes, Christophe a été pris au piège, hier soir, par les conditions météorologiques qui ont rendu quasiment impossible la circulation sur de nombreux axes routiers du département de Seine-Maritime. Il est parti à 19 heures, de son travail à Déville-lès-Rouen, sur la rive droite de Rouen, pour regagner son domicile, du côté de Bolbec.
Il raconte ce mardi 12 mars, au lever du jour, sa nuit. Dans sa voiture :
"Je n'ai plus de batterie d'Iphone mais celle de mon ordinateur portable fonctionne toujours. Je vous alerte qu'il se passe quelque chose d'incroyable ce matin (ndlr : 12 mars). Le jour se lève, il est 6 h 45. Des véhicules, et pour la plupart leur conducteur, sont toujours prisonniers de la neige. C'est un véritable spectacle de désolation sur la D6015. Je me trouve à 11 km de chez moi (soit environ à 9 km de Bolbec), nous sommes plusieurs voitures à avoir échoué ici au fil de la nuit. Moi ce fut, je crois, vers 1 h du matin. Mon prédécesseur, un boulanger de Bolbec, était là depuis près d'une heure déjà...
Nous n'avons pas vu le moindre véhicule de secours. Espoir à 6 h 40 en voyant des gyro bleus. Ce n'était que deux tracteurs qui déneigeaient très sommairement... et nous laissent prisonniers. Pour vous décrire ma nuit, une seule image : les vitres de mon Citroën Picasso sont givrées à l'interieur comme à l'extérieur. Heureusement, j'avais avec moi un sac de sport. J'ai pu me changer. Car évidemment, à force de s'entraider pour pousser les véhicules, on est tous trempés... Mais malgré deux paires de chaussettes, le froid me brûle orteils. Dehors, et finalement un peu dedans, il fait -5°C.
La traversée de CroixMare a été particulièrement difficile. Des bénévoles du village, en chasuble, se sont relayés pour nous sortir de là...
La traversée d'Yvetot, je l'ai faite sans pouvoir distinguer la route. Plus de trottoir, plus d'îlot directionnel. Pour le brin d'humour, je dirai qu'en ne roulant qu'à 25 km/h j'ai pu bénéficier de la voie verte...
Je ne sais pas si la Croix Rouge est passée ailleurs (cela m'est déjà arrivé sur l'autoroute en Champagne il y a deux ans) mais ici nous n'avons vu personne. Il commence à se faire faim. Voilà 12 heures que j'ai quitté Deville-Les Rouen et je n'ai toujours pas couvert mes 65 km habituels."
" Il est 9 h. Je sais désormais où je me trouve : Trouville-Alliquerville et son incontournable jardinerie en guise promenade dominicale. Ici la solidarité s'organise, le premier adjoint et quelques administrés, armés de pelle, mènent une lutte parfois dérisoire face au vent et aux congères qui ne tardent pas à se reformer.
Les 4x4 passent. Tant mieux pour eux. On les regarde passer, à l'aise et au chaud... Ca peut tirer un monospace un gros 4x4 comme cela ? Je ne sais pas.
Un couple de riverains de la D6015 ne comprend pas que l'on ne soit pas tous venus en pleine nuit les réveiller. Alors comme pour se faire pardonner, ils organisent une distribution de café et de gateau au yaourt. Un peu de réconfort alors que je n'ai toujours rien ingurgité depuis hier midi.
Un chien, dont personne ne sait à qui il appartient, va de naufragé en naufragé. Lui comme nous tous n'avons jamais vu la "N15" paralysée de la sorte. "Inimaginable, c'est la colonne vertébrale du département et on ne voit pas un gendarme, pas un pompier."
La stratégie consiste désormais à attraper le prochain tracteur qui passe. Une sangle est fixée à mon crochet d'attelage, s'il veut bien me tirer. Mais pour aller où ? A la hauteur de Bolleville, de nombreux véhicules seraient également prisonniers de la neige. En attendant, le boulanger de Bolbec, après avoir bénéficié du passage d'un tracteur, a fait demi-tour. Il rentre chez lui. Ce matin il n'y aura pas de pain.
Suite et fin
10 h - la tension monte. Bien décidé à me sortir de ce piège je remets le nez dehors. Un des samaritain, presque Saint-Bernard de Trouville-Alliquerville est exaspéré. Et les noms d'oiseau ne tardent pas à fuser. Les deux magnifiques tracteurs verts aux gyrophares bleus sont de retour. Une chance, ils vont pouvoir me tracter.
Naïf que je suis, comme l'est mon sauveteur des routes... Le premier chauffeur, fier comme Artaban regarde droit devant lui. Même pas un regard de compassion. Tout juste un coup d'oeil pour ne pas "bigner" son beau tracteur. Le second aura au moins la politesse de nous faire signe qu'il n'est pas là pour nous aider de la sorte.
Seule solution : le coup de pelle et l'huile de coude. Puis enfin, mon lourd et inerte monospace reprend vie. Un mètre puis deux et me revoici sur la route, sans même pouvoir prendre le temps de remercier celui qui aura tout donné pour me dégager et qui en a probablement fait de même avec le naufragé suivant de la colonne. Hélas ce n'était pas qu'une rumeur, la D6015 à hauteur de Bolleville, est en effet obstruée. Je ne compte pas les autos, poids lourds et autres utilitaires abandonnés çà et là. Une débâcle de juin 40... mais en plein hiver.
Enfin j'aperçois mon premier chasse neige du département. Il était donc là ! Entre Bolleville et Lanquetot. Après encore deux séances de pelles, démarrage en seconde et coupure de l'ESP (antipatinage), j'arrive à Bolbec. Persuadé que je devrai finir à pied, je découvre, pantois, que les rues de la villes (tout du moins les principale), sont noires, une couleur que je n'avais plus vue depuis de nombreuses heures. C'est à n'y rien comprendre.
Home sweet home. J'arrive chez moi... Il est 11 h. J'aurais mis 16 heures pour parcourir 65 km. Je ne vais ni me précipiter vers le réfrigérateur, ni le lit mais vers ma douche afin d'aider mes pieds, qui ne sont que douleurs, à décongeler. Lentement.
Christophe, naufragé de l'enfer blanc

Commentaire de Florestan:
On dira qu'en période "d'épisode neigeux intense" les c... gèrent!
Heureusement, il y a la solidarité des gens en Normandie comme partout ailleurs en de telles circonstances: notamment celle qui a consisté à créer du côté de Trouville un compte facebook spécial neige pour que les naufragés de la route et les riverains qui pouvaient les aider à proximité puissent se rencontrer. Dans la nuit d'hier entre le Pays d'Auge et le Pays de Caux Facebook a contribué de façon solidaire à la reconstruction d'un espace vécu normand...
La société civile est toujours en avance sur les institutions.