Michel ONFRAY, philosophe français et normand...
Un Michel ONFRAY en grande forme !
COUP DE COEUR DE L'ETOILE DE NORMANDIE !
Le Point - Publié le 25/06/2015 à 06:53 - Modifié le 25/06/2015 à 12:47
Le philosophe hédoniste aux racines normandes partage pleinement le diagnostic d'Alain Finkielkraut sur la crise identitaire française.

Le Point : Partagez-vous le diagnostic d’Alain Finkielkraut sur la crise identitaire française ?
Michel Onfray : Oui, bien sûr, il faut tout le talent des gens sans talent qui gouvernent actuellement la bien-pensance pour penser et affirmer le contraire ! L’école qui forme des illettrés, l’enseignement qui ne parvient plus à recruter assez de professeurs, la gauche qui milite pour la vente d’enfants sous prétexte d’égalité des droits, le socialisme au pouvoir qui déborde l’opposition sur sa droite, la mise au pilori de ceux qui annoncent ce qui va avoir lieu et qui sont rendus responsables de ce qui advient, pour ne prendre que quelques exemples récents : tout cela montre que nous progressons vers l’effacement de ce qui fut. Ce qui fut ? Une école qui croyait au mérite républicain et sélectionnait ainsi ses élites, des élites qui sont aujourd’hui promues par le piston, le copinage et l’inégalité tribale ; des concours qui sélectionnaient les meilleurs enseignants ; la gauche qui prenait le parti des faibles – et qu’y a-t-il de plus faible qu’un enfant ? La même gauche qui célèbre les patrons et condamne la classe ouvrière à la mort sociale – ou à Marine Le Pen ; le respect de l’intellectuel – qu’on se souvienne de De Gaulle avec Sartre : tout cela fait partie d’un monde aboli. Cette abolition n’est suivie d’aucun remplacement. C’est ce qui définit le nihilisme, le maître mot de notre époque.
Vous définissez-vous comme français ?
Bien sûr que oui ! J’aurais du mal à nier être ce que je suis ! Mais je sais que nombreux sont ceux pour qui le réel a moins d’importance que leurs fictions. Je parle français, je vis en France, j’aime la France et je suis accessoirement né en France. Quiconque aime la France, y vit et parle sa langue est français. Vouloir l’être suffit pour l’être. Encore faut-il le vouloir. Pas besoin d’exciper d’un arbre généalogique avec de longues racines… Etre français, c’est une volonté, pas une hématologie.
Vous évoquez souvent vos racines normandes…
Oui, parce que la Normandie n’est pas le contraire de la France ni la France le contraire de la Normandie, des options auxquelles nombre de jacobins ne souscrivent pas… La France est faite de régions, de provinces que Paris ignore, sauf quand elle s’en nourrit. Je ne vois pas la revendication normande comme contradictoire avec la revendication française, au contraire de certains régionalistes qui se disent nationalistes. Je n’ai pas la fibre régionaliste ni nationaliste. En revanche, je revendique le lignage girondin qui souhaite de l’autonomie à l’endroit du pouvoir centralisé. L’autonomie n’est pas l’indépendance : juste l’envie que le contrat qui lie la région à la nation augmente la liberté, la conserve et surtout ne la réduise pas.
Un philosophe est-il réductible à une identité nationale ? N’est-il pas transnational ?
Pour les philosophes qui habitent dans le ciel des idées, oui, bien sûr, vous avez raison : dans le ciel des idées on parle le même sabir incompréhensible. Mais ce n’est pas mon cas. J’habite là où je suis, je pense dans les mots qui sont les miens et la langue impose sa loi. La philosophie française existe, sauf quand Sartre crée une école phénoménologique française qui singe l’allemand. La tyrannie germanique sur la philosophie européenne est terrible ! Avant qu’elle ne s’impose, de Montaigne à Bergson en passant par Pascal et Malebranche, Diderot et Voltaire ou Condillac et Maine de Biran, la philosophie française est claire et limpide, lisible et compréhensible. Cette langue permet moins le concept, une spécificité allemande, que la finesse de l’analyse, une spécificité française – et l’on pense mieux avec une analyse fine qu’avec un concept obscur. Un philosophe, c’est un corps qui pense dans un lieu et dans un temps. L’institution philosophique ne souscrit pas à cette évidence – trop évidente pour elle, donc suspecte… Pas de corps, c’est trivial ; pas de lieu, c’est vichyste ; pas de temps, c’est historicisant… Une âme flottant dans le ciel des idées, oui ; mais pas un corps qui pense ! Je suis donc un corps qui pense en Normandie, donc en France, à cheval sur le XXe et le XXIe siècle. Je ne suis donc pas réductible à mon identité nationale, mais mon identité nationale compte pour ce que je suis dans une part impossible à déterminer.
Votre parti pris hédoniste est-il un trait spécifiquement français ? N’est-il pas profondément ancré dans le village de votre enfance ?
L’hédonisme n’est pas une pure production du sol natal, mais un produit des expériences faites avec des parents, des proches, des enseignants, des petits camarades à l’école ou dans son voisinage. Mais naître et vivre sans aucun contact avec la nature produit une âme d’un genre particulier. J’ai grandi dans la nature, mais j’aurais pu ne pas la voir. J’aurais pu aussi m’en éloigner, juché sur les livres. Ma sensibilité s’est constituée avec des rencontres, bonnes ou mauvaises, des lectures, utiles ou inutiles, des compagnonnages existentiels, épanouissants ou toxiques, des situations, édifiantes ou destructrices. La résultante de ces équations complexes donne un caractère, un tempérament, une façon d’être, un style, une présence à soi, aux autres et au monde, et l’on ne sait comment tout cela se constitue. On se contente de le constater un jour et l’un devient Proust, hyperesthésique, l’autre Beckett, hypœsthésique, celui-ci Sibelius, romantique, celui-là Webern, algébrique. La somme de ce que j’ai vécu a fait de moi un hyperesthésique, un romantique…
Quelle idée de la France votre père vous a-t-il transmise ?
Il avait un profond respect pour le général de Gaulle, dont il me disait, enfant, qu’il avait sauvé la France de l’occupation allemande, une période qu’il avait connue dans son village natal, qui est aussi le mien. La France, c’était pour lui celle du « Tour de la France par deux enfants », une lecture scolaire républicaine. C’était celle de grands noms dans l’Histoire : Louis XI et les cages dans lesquelles il enfermait ses prisonniers, Jeanne d’Arc qui combattait les Anglais, la Révolution française qui avait marqué la fin des privilèges. C’étaient aussi les fables de La Fontaine et les poèmes de Victor Hugo, des passages de Corneille et des pages de Maupassant lues, là aussi, là encore, dans les manuels de l’école qu’il avait quittée vers 12, 13 ans. C’est l’école républicaine, donc la France, qui lui avait appris à lire, écrire, compter, penser, juger. Et il faisait tout ça très bien. C’était également celle de l’Eglise et du Bon Dieu, pas de Dieu, mais du Bon Dieu. Celle de Jésus né dans une étable entre le bœuf et l’âne, non celle du Christ mort pour sauver les hommes du péché.
Existe-t-il encore une philosophie de vie française ?
Oui, bien sûr ! Mais, pour la voir, il faut quitter Paris. Paris est une mégapole cosmopolite qui rassemble tous les Rastignac de province ayant réussi, voulant réussir, n’ayant pas réussi. Si l’on quitte la capitale, on découvre des régions, des provinces et un bon sens qui demeure. On y trouve des paysans et des artisans, des viticulteurs et des apiculteurs, des instituteurs et des infirmières (ou des institutrices et des infirmiers, gare au politiquement correct…), des fabricants de parfum, des producteurs de fromage, de dentelle, de cognac et d’armagnac, de fruits et de légumes, mais aussi des graphistes de talent et des comédiens de qualité, des cuisiniers inventifs et des modistes doués, des horticulteurs savants et des marins avisés. En province, on ne trouve aucun trader…
Nous avons de plus en plus de mal à débattre sereinement. Pourquoi tant de tension ?
La Révolution a consacré le règne des tribuns, des avocats et des journalistes. Il fallait moins être juste et vrai qu’efficace et performant. Un bon mot tue (voilà pourquoi notre époque célèbre les humoristes méchants), alors qu’une longue démonstration ennuie.
Quels sont les personnes et les lieux qui incarnent le mieux votre idée de la France ?
La Boétie pour la liberté, Voltaire pour l’ironie, Condorcet pour l’intelligence, Charlotte Corday pour le tyrannicide, de Gaulle pour la Résistance. Simone Veil et Robert Badinter pour leur façon digne d’avoir rencontré l’Histoire et d’y rester durablement en se gardant aujourd’hui de son écume. Les lieux ? La campagne, toutes les campagnes, la région, toutes les régions. Les paysages épargnés par les hommes.
Qu’est-ce qui pourrait rendre les Français à nouveau heureux de leur identité ?
Une mise au piquet intellectuel de ceux qui jouissent de détester la France, les Français, son passé, en ne braquant le projecteur que sur les pages les moins glorieuses de l’histoire de France – car il y en eut, certes, ce serait ridicule de le nier, mais quel pays dispose d’un passé sans tache ? A quoi il faudrait ajouter une fierté – comme celle, légitime, des Bretons, des Corses ou des Occitans – qui ne soit ni la vanité ni l’orgueil, mais le plaisir de la communauté. Le chef de l’Etat français, qui est le substitut démocratique du roi, est prescripteur, pour le meilleur et pour le pire. On voit bien le pire, mais le meilleur reste invisible, ce qui est un des signes du pire.