S'agit-il d'une clameur de Haro d'un nouveau genre et dont le cas n'est pas prévu dans la vieille jurisprudence de notre droit normand?

Nous venons d'apprendre que les frères Barclay souhaitent faire interdire la pièce de théâtre qu'Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre avait écrite avec les conseils de Sophie Poirey, professeur de droit normand à l'université de Caen sur l'arrivée rocambolesque en 1993 des Frères Barclay magnats milliardaires de la presse anglaise sur l'île de Brecqhou qui dépend toujours de la seigneurie de Sercq:

Les deux écossais partis de rien pour réussir dans les affaires ont appris l'art de plier toutes les difficultés. Avec l'argent tous les obstacles finissent par fondre. Sauf qu'à leur arrivée sur le granit de Brecqhou, alors qu'ils y faisaient bâtir un château néo-gothique à la Walter Scott qui n'était pas du goût de sir John-Michael de Beaumont, le seigneur de Sercq, les deux milliardaires trouvèrent un obstacle plus dur que la pierre locale: le vieux droit normand toujours en vigueur dans les îles anglo-normandes.

Aussi, pour se rendre totalement les maîtres de Brecqhou, les deux milliardaires tenants de l'îlot selon foi et hommage au seigneur de Sercq, se lancèrent dans une bataille judiciaire aussi inédite qu'extraordinaire consistant à démanteler la dernière seigneurie féodale d'Europe quitte à plaider leur cause jusque devant la cour européenne des droits de l'Homme. C'est ce qu'ils firent appliquant, sans le savoir, le célèbre adage normand: "c'est mon dreit et j'y ti!"

C'est ainsi que suite aux pressions exercées par les frères Barclay qui avaient acheté l'îlot de Brecqhou pour 2,3 millions de livres en 1993, croyant naïvement que cette somme leur donnait le droit de disposer à leur guise du droit normand et des coutumes féodales locales qui, notamment, interdisaient les hélicoptères, la seigneurie de Sercq fut contrainte, en 2006, de mettre en oeuvre des réformes démocratiques pour se mettre en conformité avec la convention européenne des droits de l'homme.

Le 4 octobre 2006, sous la pression de la Couronne britannique, les membres du parlement de l'île (les Chefs plaids) votèrent le remplacement du régime féodal par un système de représentation à un niveau. Vingt-huit « conseillers » doivent remplacer désormais les quarante tenants et les douze députés du peuple d'autrefois. Les nouveaux conseillers reçoivent le titre honorifique de Sieur ou Madame autrefois réservé aux tenants. Sercq est donc, en conformité avec les recommandations du Conseil de l'Europe.

La petite île anglo-normande tourna ainsi la page de plus de 400 ans de survivance féodale en organisant les premières élections entièrement démocratiques de son histoire le 10 décembre 2008. Toutefois celles-ci ne mirent pas à bas le statut féodal et seigneurial de l'île, mais le firent évoluer. Les habitants purent élire, pour la première fois, l'intégralité des membres de leur parlement local, les Chefs plaids. Le scrutin se tient dans la salle de billard du siège du gouvernement de l'île. Les 56 candidats, représentant près de 10 % de la population de l'île, se disputent les 28 sièges à pourvoir.

La majorité des électeurs de Sercq se prononcèrent en faveur des partisans du « féodalisme » et au détriment de ceux des « réformes » prévues par les frères Barclay, notamment l'abolition du caractère héréditaire du poste de seigneur et le cumul par le sénéchal, nommé par le seigneur pour trois ans, du pouvoir judiciaire et exécutif.

En fin de compte, seuls cinq partisans des Barclay furent élus.

Le droit féodal normand de Sercq contre la tradition du lock out patronal...

Par mesure de rétorsion, les frères Barclay commencèrent à mettre en œuvre la fermeture de toutes leurs entreprises (hôtel, commerces, entreprises de construction, agences immobilières) sur l'île et licencièrent leurs 140 employés, c'est-à-dire un habitant sur quatre, sachant qu'il n'existe pas de système de sécurité sociale à Sercq, donc pas d'allocations de chômage. Kevin Delaney, directeur du Sark Estate Management qui regroupe les intérêts des Barclay sur l'île, annonça la fermeture des entreprises sans avoir l'intention de les vendre.

À Jersey, les États (parlement), réunis en session le 12 décembre 2008, envoyèrent un message de soutien à l'île-sœur, et le Premier ministre britannique annonça, le lundi suivant, l'envoi d'une aide financière.

Le mouvement d'humeur des frères Barclay fut, cependant, de courte durée car ils ordonnèrent la réouverture de leurs commerces et établissements sur l'île dès la réunion du nouveau parlement en janvier 2009.

La pièce de théâtre "les deux frères et les lions" d'Hédi Clermont-Tonnerre qui rend indirectement hommage à la fière résistance des gens de Sercq viscéralement attachés à leurs vieilles traditions normandes face à la toute puissance de l'argent ne pouvait que déplaire aux frères Barclay: tant pis pour eux!

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https://actu.fr/normandie/caen_14118/un-milliardaire-anglais-poursuit-justice-une-piece-theatre-jouee-caen_23713303.html

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Procès : un milliardaire anglais poursuit en justice une pièce de théâtre jouée à Caen

Lundi 13 mai, le tribunal de Caen (Calvados) a étudié la demande de David Barclay, un milliardaire anglais qui réclame l'interdiction d'une pièce de théâtre inspirée de sa vie.

Une pièce de théâtre peut-elle s’inspirer de personnages réels ? La liberté d’expression prévaut-elle sur le respect de la vie privée ? Ce sont, en substance, les questions auxquelles devront répondre les juges de la deuxième chambre civile du tribunal de grande instance de Caen (Calvados), le mardi 2 juillet 2019, lorsqu’ils rendront leur délibéré dans l’affaire qui a opposé, lundi 13 mai 2019, David Barclay à Hédi Tillette de Clermont Tonnerre.

Lire aussi : Une pièce de théâtre commandée par la scène nationale de Cherbourg menacée d’interdiction

Le premier est un milliardaire anglais, qui a inspiré la pièce « Les deux frères et les lions », écrite par le second. 15e fortune du Royaume-Uni, David Barclay a assigné le dramaturge en justice, lui reprochant une « atteinte à l’intimité de la vie privée », ainsi que des propos diffamatoires, dans le texte de la pièce. Une démarche rarissime concernant une œuvre théâtrale.

Deux représentations au Mémorial de Caen

Écrite en 2012, « Les deux frères et les lions » a été jouée plus de 300 fois depuis lors, notamment au festival d’Avignon, où elle avait reçu un accueil unanime de la critique. En 2017, elle a été montée au Théâtre de Poche-Montparnasse, à Paris, puis, les 6 et 7 avril 2018, deux représentations ont eu lieu au Mémorial de Caen. Ce qui explique que le procès se tienne devant une juridiction caennaise.

À l’origine, l’œuvre est une commande du Trident, la Scène nationale de Cherbourg (Manche). L’ancienne directrice du théâtre, Mona Guichard, avait commandé à Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre une pièce sur les îles anglo-normandes et le droit normand.

Lire aussi : Le droit normand inscrit à l’Unesco ?

L’auteur précise :

C’est en faisant des recherches qu’on m’a raconté l’histoire des frères Barclay.

Celle de frères jumeaux richissimes qui ont acheté l’îlot de Brecqhou, dans l’archipel de Sercq. Ils y domicilient leur empire financier, bâti dans la vente à distance, l’hôtellerie mais aussi…la presse. Ils y construisent un château, mais se retrouvent coincés par le droit féodal qui y règne encore ! Celui-ci empêche que les frères Barclay fassent hériter leurs filles, comme ils le désirent…

Frontière entre fiction et réalité

Me Christophe Bigot, l’avocat de David Barclay, explique la démarche de l’homme d’affaires britannique, qui a fait fortune avec son frère jumeau, Frédérik :

David Barclay est clairement identifiable dans la pièce. De plus, sa vie entière est racontée : enfance, vie familiale, sentimentale, divorce, gémellité, réussite… Et l’auteur n’a pas pris la distance nécessaire entre fiction et réalité. 

De sorte que, selon lui, le public aurait pu prendre pour vrais d’autres éléments de la pièce, qui fondent son action en diffamation :

Dans la pièce, le personnage de David Barclay organise un blocus de l’île, affamant les enfants de l’école. Il revendique également d’avoir « acheté la loi » tout au long de sa vie.

« On veut bâillonner un auteur ! »

Autant d’éléments « purement et clairement fictifs », pour Me Olivier Morice, l’avocat d’Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre. Celui-ci estime que David Barclay veut « censurer » la pièce, et défend la « cause » de la liberté d’expression :

On veut bâillonner un auteur ! Comme l’a rappelé le ministre de la Culture, Franck Riester, la liberté de création est un principe fondamental. La France a d’ailleurs été condamnée par la cour européenne des droits de l’homme pour avoir condamné des journaux qui avaient révélé des éléments de vie privée d’hommes publics.

Au-delà des arguments purement juridiques des uns et des autres, la décision des juges de Caen sera donc très attendue par tous les acteurs du milieu culturel français. Rendez-vous le 2 juillet 2019.

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Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre (à droite) avec ses avocats, dont Me Olivier Morice (au centre). (©Nicolas Claich/Liberté – Le Bonhomme libre.)


 

Commentaire de Florestan:

Les frères Barclay, les vrais...

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https://www.lemonde.fr/culture/article/2018/12/16/le-milliardaire-sir-david-barclay-veut-interdire-une-piece-de-theatre-racontant-son-histoire_5398414_3246.html


Voir aussi la réaction du Cercle Normand de l'Opinion:

 

UNE HARGNE DE MILLIARDAIRE

 

                L’affaire a défrayé la chronique : toute la presse normande s’en est emparée. Les juges de la seconde chambre civile du tribunal de grande instance de Caen devront rendre leur verdict le 2 juillet prochain : de quoi s’agit-il ? L’un des fameux frères Barclay demande réparation, s’estimant mis en cause et diffamé par le contenu d’une pièce de théâtre qui, paraît-il, serait une évocation transparente de sa vie privée…

                N’ayant pas lu cette pièce et n’étant pas allé l’entendre (elle a été jouée avec grand succès plus de trois cents fois…), il ne nous est pas possible de juger du bien-fondé de la plainte de ce magnat, sauf à dire que son nom n’est jamais prononcé dans le texte. Evidemment, maintenant, tout un chacun pourra faire le rapprochement…

                Qui sont les frères Barclay ? Des jumeaux qui ont fait fortune dans la vente par correspondance, dans l’hôtellerie (ce qu’on ne peut leur reprocher) et qui se sont fait connaître par les militants normands par le fait qu’ayant acheté l’île de Brecqhou (dépendance de l’Ile de Sercq) et y avoir installé le siège de leur empire financier, ils ont prétendu s’affranchir du Droit normand qui prévaut là-bas et ont été en conflit avec Michael Beaumont, le seigneur de Sercq…

                Ils ont argué du droit européen pour contester le droit féodal normand, vieille survivance de la tradition normande dans les Iles de la Manche.

                La pièce en litige, « Les deux frères et les lions » est un écho, lointain ou proche, c’est selon, de cette querelle. Ecrite en 2012 par Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre, à la demande de Mona Guichard, ancienne directrice du Théâtre de Cherbourg, qui souhaitait que l’(auteur s’inspirât de ce conflit juridique opposant le Droit normand aux principes d’un Droit plus… large, c’est un peu comme si l’Union Européenne – le Royaume-Uni en faisait alors partie, pas les Iles normandes de la Manche – voulait s’imposer juridiquement et judiciairement aux micro-états qui n’ont pas rejoint le grand fourre-tout technocratique régissant le continent européen : on peut comprendre où vont a priori nos sympathies !

                Mais ce n’est pas la seule dimension de cette affaire qui a été plaidée autour de deux questions plus générales : une pièce de théâtre peut-elle s’inspirer de personnages réels ? La liberté d’expression prévaut-elle sur le respect de la vie privée ?

                On attend avec intérêt la réponse des juges. Si, à notre avis, la réponse à la première question semble évidente (il faut que les auteurs puissent traiter de l’actualité et s’en inspirent), la seconde est affaire d’appréciation et d’intensité.

                Ce qui nous heurte beaucoup dans cette histoire, c’est la hargne du plaignant qui, en exigeant des dommages et intérêts exorbitants destinés à ruiner ET l’auteur ET la compagnie théâtrale, donc les acteurs, étale sa toute puissance matérielle pour abattre une œuvre de l’esprit.

 

 

Coutances, le 21 mai 2019

 

                                                                               C.N.O.