L'évidence d'une alternative normande faite d'une fédération urbaine et métropolitaine au modèle dominant mais à bout de souffle du centralisme urbain incarné en France depuis plus de deux siècle par l'imperium parisien, progresse désormais dans le débat public normand:

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http://www.aurh.fr/actualites/469-des-propositions-de-l-etat-pour-la-normandie-de-2017.html

Alors que la décision historique était prise par le Chef de l'Etat de réunifier enfin la Normandie, à l'occasion du 70ème anniversaire du Débarquement, le 6 juin 2014, l'année 2015, année électorale pour la future région, fut dominée par une inutile partie de clochemerle entre Caen et Rouen sur la question de savoir de qui des deux villes sera la future capitale: Ouest-France et Paris-Normandie ont surtout montré, à cette occasion, qu'ils étaient en concurrence et que beaucoup d'idiots utiles se sont agités pour faire de la mousse pour pas grand chose car les choses sérieuses allaient venir pour 2016 et surtout d'une toute autre façon:

à savoir qu'il n'y aurait désormais plus de ville capitale unique et centrale en Normandie, faisant en sorte que la Normandie pourrait devenir le laboratoire régional pour inventer l'antidote au jacobinisme dominant, incarné par le centralisme parisien répliqué depuis plus de deux siècles à chaque échelle du territoire français...

Pourtant, dès la fin du mois de juillet 2015, avec la publication de la nouvelle organisation déconcentrée de l'Etat en Normandie concoctée par Bernard Cazeneuve qui a réussi à convaincre Manuel Valls de ne pas écouter... Laurent Fabius, on pouvait savoir qu'un "petit Paris de province" ne serait pas possible en Normandie, qui plus est à trois heures de route à l'Ouest du Grand Paris.

L'alternative est donc de faire fonctionner un réseau des coopérations complémentaires entre les trois grandes agglomérations normandes, à l'instar de ce que préconisent depuis... 2010 le collectif des géographes universitaires normands, certainement ravis d'apprendre que leur idée innovante fait enfin son chemin dans tous les esprits après avoir été longtemps méprisée et raillée par les élus Fabiusiens de l'ex Haute-Normandie: c'était l'époque Le Vern lors de la dernière glaciation dans la Basse Seine normande et c'était il y a... 12000 ans!

Depuis le 1er janvier 2016, la Normandie est enfin réunifiée. De plus en plus de gens découvrent la carte de la Normandie qui est ni Grande, ni Haute, ni Basse: ils découvrent surtout que la Normandie est une superbe mosaïque faite de nombreuses subtilités, ils découvrent que le principe normand est celui de l'équilibre et de la modération. Ils découvrent qu'il y a trois grandes villes en Normandie et surtout un immense chapelet de petites et moyennes villes où 80% des 3,5 millions de Normands habitent, vivent et travaillent.

Ils découvrent enfin que le mode d'emploi de la Normandie n'est pas celui du centralisme.

Ils découvrent l'évidence normande: un fédéralisme quasi girondin inscrit dans  la géographie régionale plutôt qu'une réplication stérile et sans imagination à l'échelle régionale du centralisme parisien.

Ils découvrent surtout que le premier modèle offre certainement plus d'opportunités pour la démocratie et le développement régional que le second.


 Voir ci-après, l'excellente tribune proposée par le géographe caennais Nicolas ESCACH qui vient de paraître sur le site Normandie actu:

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http://www.normandie-actu.fr/tribune-en-normandie-une-region-une-capitale-un-modele-depasse_200969/

TRIBUNE. En Normandie, une région, une capitale, un modèle dépassé ?

Nicolas Escach, enseignant-chercheur en géographie, à Caen, livre une réflexion sur la question du choix de la capitale, dans le cadre de la réunification de la Normandie.

La réunification de la Normandie est un processus qui avance étape par étape, parfois non sans mal. Pendant la campagne électorale, un sujet a particulièrement suscité le débat et attisé les susceptibilités : le choix de la capitale régionale. En séance plénière, les 24 et 25 mai 2016, le Conseil régional de Normandie doit valider le lieu où il siégera : Caen (Calvados), selon toute vraisemblance. Pour Normandie-actu, Nicolas Escach, enseignant-chercheur à l’IEP (Institut d’études politiques) à l’antenne de Caen (Calvados), agrégé et docteur en géographie, livre, dans une tribune, une « réflexion géographique sur le concept de capitale, et sur la nécessité de concevoir des cartes répondant aux enjeux d’une gouvernance en réseau ». Dépassé, le concept : une Région, une capitale ? 

Lire aussi : Dans la grande Normandie, retour de la guerre des clochers, entre Rouen et Caen

Tribune de Nicolas ESCACH

« Les 24 et 25 mai, les élus du Conseil régional de Normandie devraient choisir Caen (Calvados) comme siège des exécutifs du Conseil régional et Rouen (Seine-Maritime) comme chef-lieu de la Région. La Normandie comptera alors deux capitales, un dispositif unique en France. Pourtant, alors qu’une structure bicéphale voire tricéphale semble se dessiner (avec Le Havre), les rivalités affichées pendant la campagne de décembre dernier ressurgissent entre plaidoiries pro domo, inquiétudes et tentation du repli.

Un égoïsme territorial persistant

La Normandie n’est pas la seule Région concernée par une gouvernance multi-site. L’amendement Tourret prévoit d’ailleurs qu’une même unité urbaine ne puisse regrouper, sauf vote contraire de 3/5e des conseillers régionaux, le chef-lieu, l’Hôtel de région et le lieu de la majorité des réunions du Conseil régional. Il est cependant appliqué a minima, laissant à la plupart des villes déclassées l’accueil des débats de l’assemblée et non un réel exécutif régional. Metz accueillera ainsi les séances plénières de la région Grand-Est en plus de celles du CESER, une organisation reprise en partie à Montpellier. D’autre part, la répartition des services de l’État annoncée l’été dernier intègre plusieurs « compensations ». Celles-ci concernent quasiment exclusivement les champs de l’enseignement, de la culture et parfois de la santé (Rectorat, DRAC, ARS), malgré une bonne dotation de Besançon (DREAL, DIRECCTE, INSEE), Metz (DREAL) ou encore Montpellier (DRAC, DRDJSCS).


La Normandie est donc un cas unique, non par la démarche de décentralisation en elle-même, mais par le souci de construire une relation innovante d’équilibre et non de vassalité entre les deux anciennes capitales.


Alors même que Rouen a déjà obtenu logiquement à titre provisoire une grande partie des grandes directions de l’État ainsi que le siège de la préfecture, le président de la Métropole et le maire de la ville ont publié une lettre commune le 29 avril dernier appelant à un arbitrage en faveur de l’ancienne capitale haut-normande pour la tenue de certaines assemblées, la répartition des directions du Conseil régional, la localisation de l’Agence de Développement pour la Normandie. La déclaration utilise le terme « déséquilibre » non pour parler d’une inégalité stricte de traitement mais pour dénoncer, en instrumentalisant les statistiques, l’absence de construction d’une masse critique suffisante dans un pôle dominant : « Ces déséquilibres mettent en cause l’efficacité des futurs services de la région car ils méconnaissent la réalité régionale, et notamment l’importance démographique et économique de la Métropole Rouen Normandie, qui est, avec ses 500 000 habitants, la seule Métropole de la grande région». La suite du texte évoque une approche qui risque de « limiter l’effet d’entrainement du premier bassin d’emploi régional ».

› Lire aussi : Capitale de la grande Normandie : « pas de débat, pas de match, c’est Rouen »

Le mauvais calcul de la concentration

La réforme territoriale réactive un ancien débat : la France, marquée par le poids écrasant de la région parisienne, ne possède pas d’autres villes suffisamment compétitives. Seules Lyon, Marseille et des villes transfrontalières avantageusement situées comme Lille ou Strasbourg disposent des ressources nécessaires à une insertion internationale. Le constat d’un déséquilibre avait été dressé dès 1947 par le géographe Jean-François Gravier dans son essai Paris et le désert français. La DATAR, créée en 1963, s’est logiquement attachée à dynamiser l’ensemble du territoire visant l’équité sociale par l’aménagement. Ces orientations sont nées d’un constat de bon sens : l’essor d’un pôle, lorsqu’il s’avère hégémonique, peut fragiliser ses espaces environnants et freiner le développement de l’ensemble du pays. Les années 1980 marquent en cela une rupture : la compétition entre les municipalités européennes pour attirer des investisseurs s’intensifiant, la notion de masse critique s’impose parmi les décideurs. Seules quelques villes pourront attirer des activités de haut-niveau et espérer compter parmi les réseaux globaux.


L’émergence de quelques métropoles bien reliées aux réseaux mondiaux rejoint le vieux mythe français de la capitale visible à toutes les échelles. La centralisation est inscrite dans les étapes fondatrices de l’histoire du pays. Les départements établis pendant la Révolution ont ainsi été conçus afin que le chef-lieu, terme repris dans le cadre de la réforme, puisse être accessible en une journée de cheval au maximum. Ce modèle était cependant valable pour de petits maillages. La fusion des régions, comme celle des communes, marque un changement d’échelle.


Dans une période de restriction budgétaire, la concentration sur quelques pôles pourrait s’avérer séduisante, permettant une rationalisation au niveau national et une meilleure compétitivité à l’international. Le statut de métropole prévoit d’ailleurs que la dotation de l’État y demeure relativement constante, ce qui contraste avec la tendance dominante à la baisse. La promotion, notamment financière, des métropoles relève de l’espoir que leur dynamisme renforcé s’étendra mathématiquement aux espaces voisins. L’équation n’est pas si simple. Partout, les villes « rétrogradées », à l’image d’Amiens, acceptent difficilement la perte d’un statut qui pourrait entacher leur avenir et accentuer les inégalités : regroupement de services dans les hôpitaux, fermeture de départements dans les universités, fragilisation de l’emploi pour les fonctions métropolitaines. Les disparités s’accentuent également avec les petites villes et avec les espaces ruraux éloignés de la capitale unique recherchée.

› Lire aussi : Réunification de la Normandie. Deux capitales administratives ? Des préconisations

Assumons un modèle normand sur les cartes

En Normandie, il n’existe pas de ville suffisamment grande et rayonnante pour espérer une connexion directe aux principaux réseaux européens. Ce qui peut apparaître à première vue comme une contrainte est une très belle opportunité.

Statistiquement (population, profil économique), aucun des trois pôles régionaux ne se démarque nettement. Qualitativement, en revanche, les lignes de force de chacune des villes construisent un ensemble urbain extrêmement compétitif alliant façade portuaire de premier plan, traditions industrielles et marchandes, innovation et recherche, économie bleue, expérimentations concrètes du développement durable et de la transition énergétique.

Quinze géographes normands ont d’ailleurs appelé au renforcement d’un ensemble métropolitain associant Caen, Rouen et Le Havre. Pourquoi la région gagnerait-elle à affaiblir des villes qui peuvent contribuer par leurs atouts à son rayonnement ? À l’échelle de l’Europe d’aujourd’hui, ce sont des régions urbaines associant souvent plusieurs pôles (Randstad hollandaise, Mittelland suisse) qui rayonnent. Une mise en réseau suffisamment pensée peut s’avérer en Normandie plus juste et plus efficace : à la tête de la région, des ensembles métropolitains interconnectés animeraient des réseaux locaux construits à partir d’intercommunalités.

La compétitivité ne peut être renforcée à partir du sommet de la pyramide urbaine au prix d’un déclin des périphéries : il convient de revaloriser les territoires intermédiaires comme une composante pleine et entière d’une nouvelle vision géographique.


Le 1er octobre 2016, l’organisation des nouvelles régions sera entérinée par le gouvernement. Des cartes à l’échelle nationale et régionale paraîtront alors dans la presse, dans les manuels scolaires, dans les livres. Le risque est grand de recourir, par tradition ou raccourci, à la représentation des seuls chefs-lieux. L’occasion est belle d’afficher un modèle normand de gouvernance préfigurant peut-être la fin de réflexes usés. L’enjeu des cartes est déterminant : leur lecture envoie un message aux investisseurs, aux décideurs et aux populations. Pour l’administration et sur les cartes, la Normandie doit être fière de ne pas chercher sa capitale. »

Nicolas Escach


 

Commentaires de Florestan:

Au colloque du château de Cerisy organisé en juin 2015 sur la réforme territoriale, j'avais eu l'occasion de rencontrer le géographe Jacques Lévy (université de Lausanne) qui, à l'invitation du collectif des 15 géographes normands, était venu nous présenter son projet de découpage de la France en grandes régions gérées ou digérées par les métropoles: il en résultait, notamment, une région "grand bassin parisien" qui englobe la Normandie réunifiée.

Le débat sur cette proposition de carte fut extrêmement vif et le principal argument de Jacques Lévy pour justifier ses choix fut celui-ci: si la Normandie réunifiée est capable de se rassembler autour d'un projet régional suffisamment attractif pour les individus par l'organisation d'un réseau urbain innovant, la Normandie pourra alors jouer la carte fructueuse de proposer, sous le nez du centralisme parisien, une alternative régionale fondée sur une coopérative urbaine. Et de nous assurer qu'il espérait la réussite du... pari normand!
Et bien, nous y sommes!

Alors un grand merci à Nicolas Escach pour cette tribune que je partage totalement pour avoir défendu cette idée innovante d'un réseau urbain métropolitain normand depuis des années. Effectivement, le collectif des 12 puis des 15 géographes universitaires normands ont lancé dans le débat public régional depuis... 2010 cette belle idée qui ne tend à se concrétiser ou à devenir audible que maintenant avec la réunification de la Normandie depuis le 1er janvier 2016.

Effectivement, la Normandie va constituer un cas unique où un vrai réseau équilibré de coopérations et de complémentarités peut se mettre en place à partir de la métropole préfecture régionale rouennaise, de la technopole capitale politique caennaise et du port international havrais:

En effet, le modèle hollandais de la Randstad semble convenir à la Normandie et on découvre que la géographie urbaine normande est le meilleur des modes d'emploi: la Normandie ou l'exception girondine fédérale au modèle français dominant du centralisme jacobin (en crise...)

Les principes d'organisation de cette coopérative urbaine normande pourraient être les suivants:


1) Que les trois villes puissent se spécialiser dans ce qu'elles savent faire de mieux.
2) Que l'on puisse trouver dans une ville ce qu'on ne pourrait trouver dans les deux autres.

Reste le cas de Rouen qui bénéficie de part son histoire séculaire, son statut de métropole et la taille de son agglomération, d'une prééminence symbolique sur Caen et Le Havre:

Que l'on puisse trouver et faire à Rouen ce que l'on saurait trouver et faire... nulle part ailleurs!

Et l'ancienne seconde ville de France aura totalement gagné ses nouveaux galons de métropole régionale normande lorsque des Parisiens trouveront qu'il sera plus facile ou plus agréable de faire certaines choses à Rouen plutôt qu'à Paris... Voire quand ils trouveront à Rouen des choses qu'ils ne pourraient trouver à ... Paris!

On commence à le voir avec les flux d'étudiants de la région parisienne qui sont de plus en plus nombreux à préférer faire leurs études dans l'une des trois universités normandes.


On voit aussi que du côté de l'innovation, la stratégie d'un réseau métropolitain normand fonctionne: l'association "Normandy frenchtech" vient d'être créée en associant les Caennais, Havrais et Rouennais.