Billet de Florestan:

Comme l'économie de l'humanité et des nations qui la composent toujours n'est pas à confondre avec un bulletin météorologique et que la Normandie demeure, encore, une grande région industrielle (avec 22% des emplois normands), je vous propose, avant de nous réjouir des bons résultats des entreprises normandes dévoilés par la Banque de France pour l'année 2019, de prendre un peu de... hauteur.

Plus de dix ans après la grave crise financière de 2008, l'économie française va, semble-t-il, mieux et toute la question est de savoir quelle évolution structurelle plus ou moins nouvelle ou inquiétante se cache derrière une conjoncture plus souriante. Les marins savent faire la différence entre les vagues (la conjoncture de court terme), la houle (une conjoncture de moyen terme sur laquelle des politiques publiques adaptées peuvent avoir une influence) et la marée (une évolution structurelle de long terme d'ampleur historique dont les acteurs qui ont le nez sur le gouvernail ont toujours peine à prendre conscience...)

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Plus que jamais, l'économie d'un territoire doit se piloter comme on barre un navire en essayant d'anticiper tous les effets positifs ou négatifs générés par des facteurs multiples et complexes qui relèvent tant de la conjoncture (par ex: l'épidémie de Corona virus en Chine provoque un ralentissement des échanges commerciaux mondiaux avec une perturbation de la chaîne de valeur mondiale) que de la structure (par ex: la part des pays membres du G7, autrement dit, l'Occident sous l'étendard Nord-américain, devient de plus en plus relative dans le PIB mondial face à la Chine et à d'autres économies nationales émergentes avec pour conséquence un reflux de la mondialisation et une contestation, à terme, du monopole du dollar dans les échanges commerciaux mondiaux).

Restons- en aux analyses structurelles:

Nous vivons une bascule du courant de marée historique de la mondialisation probablement amorcée au moment de la crise financière de 2007-2008 (qui peut d'ailleurs revenir car les causes structurelles de la dernière crise financière sont toujours là). Jusqu'à présent et ce depuis plus 20 ans, nous avons vécu la plus grande et la plus longue période de mondialisation commerciale depuis la fin du XIXe siècle: certains beaux esprits (on taira les noms par charité) ont même cru, au tournant des années 2000, que le triomphe de David Ricardo était définitif tant la mondialisation commerciale avait mondialisé tout ce qu'il pouvait l'être dans les chaînes de valeurs industrielles.

Ricardo, l'autre père fondateur avec Adam Smith de la théorie libérale classique (qui montre aujourd'hui ses limites), avait observé, non sans raison, que dans un système commercial international totalement ouvert, les économies nationales se spécialisaient naturellement dans ce qu'elles savent faire de mieux selon la théorie des avantages comparatifs. Fort bien.

Sauf qu'il n'y a rien de naturel dans cette évolution: tout est politique! Car pendant que l'Europe occidentale était en train devenir le club libre-échangiste des idiots utiles du village mondial, une Chine protectionniste et opportuniste avec la propriété intellectuelle des autres était en train de devenir l'atelier du monde: les communistes chinois n'ont pas oublié, contrairement à nous, que Marx a commencé comme lecteur critique de Ricardo en imaginant l'émergence d'une internationale ouvrière s'opposant à une division internationale du travail qui n'a qu'un seul objectif: baisser au maximum le coût du travail.

Le temps où un Claude Bébéar claironnait que l'économie française devait se débarrasser de son boulet industriel pour se concentrer sur une économie de services est heureusement révolu mais la prise de conscience est douloureuse: la mondialisation "ricardienne" heureuse est terminée tandis que demeure ce réel qu'on ne voulait plus voir mais qui n'a jamais cessé d'exister, à savoir que l'économie mondiale est, d'abord, affaire de géo-politique et de rapports de force qui s'expriment au gré des opportunités et des difficultés de chaque puissance nationale.

Le bon sens n'est pas ricardien, lui qui nous conseille de ne pas mettre tous ses oeufs dans le même panier (chinois en l'occurrence). Ou encore: on n'est jamais aussi bien servi que par soi-même! Maxime parfaitement adaptée pour l'industrie qui doit toujours lutter pour sa survie car le vrai courage économique sinon la vraie prise de risques se constate non pas dans la haute finance mais dans l'économie réelle industrielle sans laquelle tout le reste ne saurait exister!

Bref! le protectionnisme au service de la défense et du développement d'un appareil industriel d'intérêt national mais aussi international (pensons aux défis technologiques à relever pour réaliser la transition écologique et énergétique face aux risques du changement climatique) redevient légitime et n'en déplaisent aux doctrinaires libéraux qui ont encore pignon sur rue (pour plus très longtemps d'ailleurs), l'Etat et les pouvoirs publics en général vont devoir revenir au centre du jeu: le pilotage automatique de la mondialisation par elle-même (c'est-à-dire par sa seule sphère financière et commerciale) n'était qu'une dangereuse illusion.

Les nations qui ont su garder une base industrielle solide, une économie diversifiée, une recherche publique scientifique fondamentale et une recherche-développement suffisantes (en lien avec la dépense militaire) avec un état qui n'a pas renoncé à investir dans l'éducation de sa jeunesse, qui n'a pas abdiqué ses devoirs en matière de stratégie et de prospective, ont toutes les qualités requises pour dominer la nouvelle période historique qui s'annonce.

A l'aune de ces réalités, la France ne se présente pas si mal:

Nous formons annuellement plus d'ingénieurs que les USA ou l'Allemagne et nous avons su garder une recherche fondamentale ou technologique encore puissante. Notre économie est plus diversifiée que celles de nos voisins européens à commencer par l'Allemagne qui a trop poussé la logique ricardienne de division internationale du travail en occupant le seul créneau de la grosse cylindrée automobile (écologiquement inadaptée) ou de la machine-outils (copiée par les Chinois).

En revanche, avec moins de 14% en part de PIB notre base industrielle est, désormais, trop faible et nous avons trop relaché nos efforts depuis plus de 20 ans sur la formation scolaire initiale dont le niveau a baissé...

Ricardo et son compère Smith ont fait leur temps: la mondialisation se démondialise sous nos yeux et on n'a pas encore vu venir tous les effets de la révolution numérique et technologique en cours (quelle puissance va contrôler les leviers de l'intelligence artificielle? La Chine? Les Etats-unis? L'Europe?) qui va bouleverser en profondeur le secteur industriel (avec une belle opportunité de réindustrialisation des pays occidentaux après avoir été tant dépouillés par les pays à bas salaires) mais pas seulement (y-aura-t-il encore des experts comptables?).

La prime à l'innovation donc à l'intelligence humaine dont procède l'intelligence artificielle (en espérant que cela ne soit pas un jour l'inverse...) sera déterminante: le mur du défi écologique qui se présente à nous à l'horizon de la seconde moitié du XXIe siècle sera, à n'en pas douter, l'enjeu pour lequel, les économies nationales les plus performantes et les plus "agiles" vont devoir s'adapter.

L'industrie n'a donc pas dit son dernier mot. Bien au contraire!

Et il serait judicieux de relire à nouveaux frais, les économistes qui ont pensé le développement industriel national tel que Fiedrich List (1789 - 1846) théoricien d'un "protectionnisme éducateur" (car, tel un bon jardinier, il faut savoir mettre les jeunes pouces industrielles à l'abri des intempéries) ou mieux encore, nos économistes... normands!

Par exemple:

Antoine Montchrétien de Watteville (1575-1621), né à Falaise qui fut le premier à parler d'économie politique et à penser les avantages et les inconvénients d'une division internationale du travail.

Mais aussi Pierre Le Pesant de Boisguilbert (1646- 1714), né à Rouen qui batailla toute sa vie contre les erreurs tragiques de Louis XIV en rappelant cette évidence: la richesse véritable d’un pays réside non dans l’importance de sa masse monétaire, mais dans sa production industrielle ou agricole et dans ses échanges commerciaux. On précisera que les oeuvres de cet illustre inconnu normand ont été traduites en chinois... On se demande bien pourquoi!

https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Le_Pesant_de_Boisguilbert

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 Conclusion:

L'industrie et l'innovation scientifique et technologique n'ont jamais cessé d'être essentielles pour le présent et l'avenir d'une économie nationale agissant dans l'interdépendance d'une économie internationale (expression plus claire que nous préférons au concept finalement flou de "mondialisation" car comme le disait justement dame Martine, "quand il y a du flou, il y a un loup"...).

Le fait que le moment "ricardien" dans le développement de l'économie internationale soit enfin passé comme la fin d'un rêve (pour quelques uns) ou d'un cauchemar (pour la plupart) ouvre un nouveau moment historique:

le retour en force de la politique dans les affaires économiques qui ne peuvent plus être laissées à la seule discrétion de quelques grandes multinationales au nom d'une "gouvernance" mondiale qui serait plus efficace que la somme des gouvernements représentés aux Nations Unies.

La rêverie des dirigeants européens à savoir celle d'un ordre mondial à la Montesquieu fondé sur un multi-latéralisme commercial respectant des règles du jeu s'imposant à tous s'est effondré (échec de l'OMC): à l'occasion du match commercial en cours entre les Etats-unis et la Chine, les dirigeants libéraux européens redécouvrent, parfois avec horreur, la réalité la plus crue: au coeur d'une multinationale se niche toujours une part de l'état profond de la puissance politique et nationale qui l'a engendrée.

Quand il faudra déployer en Europe le réseau de la 5G avec une multinationale chinoise bien connue, il ne faudra pas l'oublier! Aux USA où l'on fait comme en Chine avec en sus une justice "extra-territoriale" totalement au service des intérêts de l'industrie américaine, ils n'ont pas oublié aussi!

En économie, surtout en économie, on ne saurait remplacer le gouvernement des hommes par le gouvernement des choses, pour reprendre la triste formule de Saint-Simon.

Il s'agit donc de reprendre politiquement la main et à défaut de pouvoir le faire encore au niveau européen ou au niveau national d'une façon plus ordonnée et volontariste (le cadre "ordo-libéral" de l'actuel traité européen ne le permet pas), on peut, semble-t-il, le faire à l'échelle régionale ou locale en utilisant les quelques marges de manoeuvre qui existent en terme de finances et de compétences:

Il est donc heureux que la région qui a vu naître, il y a plus de trois siècles, les premiers penseurs de l'économie politique soit actuellement celle qui a décidé, plus qu'ailleurs en France, de la mettre en pratique...

Aujourd'hui du côté du conseil régional de Normandie ou de son agence spécialisée (ADN) on parle volontiers d'intelligence territoriale, de prospective, de stratégie industrielle ou de l'innovation... Mais ce sont autant de variations sur la même idée: l'économie régionale c'est de la politique car l'économie, à commencer par une industrie régionale qui est le premier fournisseur d'emplois et de revenus pour nos concitoyens est le...

BOUCLIER SOCIAL DES NORMANDS!

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Et que dire de l'économie normande dans la nouvelle configuration mondiale qui s'annonce?

Avantages:

1) Une réputation sinon un prestige mondialement reconnu avec le nom patrimonial de "Normandie".

2) Des productions industrielles et alimentaires de haute qualité: la Normandie pourrait se positionner sur le créneau du luxe alimentaire.

3) Une économie régionale diversifiée animée par des TPE ou des PMI-PME très innovantes et souvent très actives à l'international.

4) Un potentiel important de relocalisation industrielle grâce aux opportunités technologiques de la révolution numérique.

5) Un bon potentiel de recherche-développement sur les énergies et les motorisations de l'avenir à Rouen et sur les technologies numériques connectées à Caen.

6) Un cadre de vie de qualité, relativement préservé et authentique et présentant encore un bon rapport coûts/ bénéfices

Inconvénients:

1) Encore un manque de faire-savoir, un manque de connaissance de la région par les Normands (notamment les jeunes) , un manque de reconnaissance et de fierté collective: c'est en train de changer...

2) Un problème grave de niveau de formation initiale et de formation professionnelle adaptée chez les jeunes Normands: c'est le chantier qui vient d'être ouvert par la nouvelle agence régionale de l'orientation et des métiers. C'est urgent!

3) Un retard dans l'équipement du territoire normand à combler (ex: le réseau ferroviaire, la couverture numérique du territoire, la déficience des services à la population dans les territoires ruraux).

4) Anticiper dès maintenant la reconversion numérique et écologique des trois grands piliers industriels actuels de l'économie normande:

- La production énergétique (sachant que l'électro-nucléaire est, de fait, la production industrielle d'électricité qui nous permet d'éviter, dès à présent, l'émission de gaz à effet de serre tout en permettant le développement d'un plan régional hydrogène)

- L'industrie automobile (mettre au point en Normandie le moteur zéro carbone et l'automobile intelligente)

- La logistique portuaire (repenser la chaîne logistique avec l'intelligence artificielle pour limiter au maximum l'impact sur l'environnement)

Sur le passé, le présent et l'avenir possible de la mondialisation on vous conseille la lecture du lien suivant:

https://www.les-crises.fr/russeurope-en-exil-vers-une-transformation-majeure-de-leconomie-mondialisee-par-jacques-sapir/


 La lecture de la dernière édition de la Chronique de Normandie (n° 614, 17 février 2020) proposée par Bertrand Tierce réjouira: pour une fois on nous rapporte des bonnes nouvelles, l'actualité en est si avare, et comme nous l'avions déjà dit ici, c'est bien la matière normande qui est la matière première la plus apte à nous donner, enfin, quelques bonnes nouvelles collectives!

 

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Lire aussi (Chronique de Normandie, n°614):

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