A n'en pas douter, à l'occasion de cette crise sanitaire, économique, sociale, culturelle, politique, symbolique et spirituelle d'une ampleur inédite sinon historique, on peut se permettre de dire que la seule idée politique à peu près neuve et opérante pour nous sortir de là où nous sommes tombés, c'est l'idée régionale.

Les régionalistes normands que nous sommes s'en réjouissent par principe mais nous tenons à dire aussi: enfin!

Oui! Il serait enfin temps de prendre l'idée de région au sérieux en France, d'en faire enfin un outil efficace au service de l'intérêt général et de faire en sorte que l'idée de région devienne à part entière une politique publique débarrassée d'un double fantasme sinon d'un double préjugé qui la défigure hélas depuis trop longtemps.

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Sous le lien suivant, proposition d'une réforme radicale du "millefeuilles territorial": pourquoi pas!

http://www.communcommune.com/2015/03/eric-giuily-et-olivier-regis-proposent-de-revenir-a-l-organisation-territoriale-de-l-ancien-regime.html

En effet, l'idée de région peut être la première victime d'un certain fantasme régionaliste qui voudrait fusionner régionalisme et nationalisme avec l'idée romantiquement folle d'un irrédentisme régional séparatiste du reste du cadre national français. Et, par effet de miroir, l'idée de région peut faire peur à certains décideurs et acteurs publics et privés qui peinent à penser leur action indépendamment de celle d'un état central parisien qu'ils continuent de croire tout puissant ne serait-ce que par paresse intellectuelle ou par habitude.

En conséquence, une hystérie idéologique et politique s'empare régulièrement de l'idée régionale empêchant toute pensée sérieuse pouvant en faire un outil de travail efficace au service du redressement de notre souveraineté nationale française.

L'idée de région, nous la prenons ici au sérieux en tant que régionalistes normands pour en faire un chemin de crête tout en laissant de côté les régionalistes idiots utiles des jacobins et les jacobins idiots utiles des régionalistes.

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Fête de la fédération générale des Français (Paris, Champ-de-Mars, 14 juillet 1790)

Ce chemin de crête reste à baliser faute d'avoir été vraiment parcouru: il y a plus de deux siècles, au début de la Grande Révolution, les Girondins avaient rêvé d'une France fédérant ses provinces. Malheureusement, les Jacobins leur ont coupé la tête et l'idée régionale a pris, depuis, un cours souterrain avec quelques résurgences dont la plus significative devait être celle proposée par le Général de Gaulle lors de son référendum d'avril 1969 avec, hélas, le peu de succès que l'on sait.

Mais il y eut avec l'alternance socialiste de 1981 l'occasion d'une belle chance donnée à l'idée régionale avec une décentralisation ne défaisant pas l'unité nationale française mais la renforçant, au contraire, à sa base sur ses territoires locaux et régionaux selon l'idée de Michel Rocard.

Quarante années plus tard, cette décentralisation est devenue un acquis indiscutable et l'actuel prurit néo-jacobin d'une haute administration d'Etat qui se croit toujours aussi toute puissante qu'autrefois depuis ses bureaux parisiens n'y peut rien: c'est ce secret de polichinelle que révèle la crise actuelle. L'Etat central parisien régalien se devait d'être protecteur et organisateur de l'urgence: il a failli puisque la gestion comptable de court-terme a remplacé la planification politique de long terme.

Après un mois de confinement sanitaire, notre pays est ébranlé sur ses bases économiques et sociales comme jamais il ne l'avait été depuis la fin de la Seconde guerre mondiale: c'est aussi un cycle politique et idéologique qui s'achève sous nos yeux, un cycle ouvert avec la mondialisation néo-libérale du début des années 1980 qui a cru pouvoir créer un pilotage automatique gestionnaire indifférent aux réalités des diverses souverainetés nationales.

De ce point de vue, la construction européenne, ces trente dernières années, a participé de la même illusion: une illusion qui se déchire sous nos yeux.

Il va donc falloir reconstruire. Refonder. En 1946 la France a été politiquement refondée sur le couple Etat central/ communes. Dix ans plus tard, la reconstruction et la modernisation du pays a été organisée par l'Etat à partir de l'échelon régional. L'Etat central était actif et la région passive: la Normandie qui fut divisée en sait d'ailleurs quelque chose... Quarante années plus tard, avec la décentralisation, on a cru que l'on pouvait financièrement partager avec équité l'action publique entre l'Etat central et la région, notamment avec les contrats de plan. On sait, aujourd'hui que ce n'est plus le cas: l'Etat central endetté et placé dans le carcan austéritaire européen n'a plus d'argent. Et qui n'a plus d'argent, n'a plus de pouvoir...

Soixante années plus tard, en 2020, pour la première fois depuis la renaissance institutionnelle de l'idée régionale en France, ce n'est pas l'Etat central qui sera l'acteur principal de la reconstruction économique de la France mais les exécutifs régionaux.

Notre Normandie millénaire est réunifiée depuis quatre ans. Nous avons déjà dit ici que la crise historique actuelle était son baptême du feu. 2020 sera aussi le baptême de l'idée régionale en tant qu'idée politique sérieuse en France. Enfin!

Sur le site de l'association des régions de France, on lira avec intérêt ce qui suit, à savoir, l'annonce d'un plan national de relance de l'économie à partir des régions:


 http://regions-france.org/actualites/actualites-nationales/regions-remercient-gouvernement-plan-relance/

Plan de relance de l’économie : les Régions proposent un new deal industriel et environnemental

Les Présidents de Région, réunis ce lundi en conférence téléphonique, ont remercié le gouvernement d’avoir accepté de comptabiliser en investissement leur contribution au  fonds national de solidarité, et présenté les premières pistes de discussion avec l’Etat sur le plan de relance de l’économie.

Lire le dossier de presse: les Régions proposent un new deal industriel et environnemental

 Ouvrant la réunion hebdomadaire, le président Renaud Muselier a fait part à ses collègues de la décision, annoncée le matin même par Bruno Le Maire, autorisant les Régions à comptabiliser en investissement leur contribution de 250 millions d’euros au Fonds national de solidarité, ouvert depuis le 1er avril aux TPE et indépendants. Les Régions ont remercié le gouvernement pour ce geste de solidarité.

Un plan à co-construire

Dans la foulée, les Présidents ont échangé sur les premières orientations du plan de relance de l’économie française qu’ils proposent à l’État d’engager ensemble au sortir de la crise sanitaire.

Les Régions souhaitent apporter tout leur concours à ce plan de relance qui doit être co-construit entre l’État et les Régions, chefs de file du développement économique, de la transition écologique et de l’aménagement du territoire.

La crise sanitaire liée à l’épidémie de Covid-19 génère une crise économique sans précédent. Au-delà des mesures d’urgence auxquelles ils ont pleinement contribué aux côtés de l’État, les Présidents de Région ont appelé dès le 30 mars à l’élaboration rapide d’un plan de relance. Les Régions proposent de construire le plan sur les 3 axes suivants :

  1. un contrat de relance à effets immédiats. La première phase du plan de relance doit s’appuyer sur des projets concrets et matures, faisant l’objet d’une contractualisation rapide entre l’État et les Régions : projets ralentis ou à l’arrêt faute de moyens, investissements dans la santé et la recherche médicale, amélioration de l’efficacité énergétique des bâtiments, relance de l’activité touristique, associative et de l’Économie sociale et solidaire…
  1. une nouvelle politique industrielle dans le cadre d’un « new deal environnemental »

La crise actuelle pose la question de la résilience et de la sécurité de notre système productif, tout comme sa compatibilité avec un mode de développement plus durable. La nouvelle politique industrielle doit faire l’objet d’une planification et d’une contractualisation entre l’État et les Régions, dans le cadre de la prochaine génération des Contrats de plan État-Régions (CPER).

  1. des outils de mise en œuvre simples et efficaces

Le plan de relance doit être fondé sur des processus et des outils nouveaux, avec des procédures allégées, pour disposer de moyens financiers massifs dans un contexte de forte tension budgétaire. Les Régions doivent bénéficier de mécanismes de garantie sur leurs ressources.

Communiqué de presse:

http://regions-france.org/wp-content/uploads/2020/04/CP-Conseil-20200406-Relance.pdf

Dossier de presse:

http://regions-france.org/wp-content/uploads/2020/04/20200406-DP-relance.pdf


Commentaire de Florestan:

Depuis la réforme régionale de 2015, les compétences des exécutifs régionaux ont été accrues notamment dans le domaine stratégique du développement économique, de l'aménagement du territoire et des infrastructures de transport. On saluera cette avancée mais il faut assortir notre satisfaction de deux importantes réserves: certaines compétences restent partagées entre le conseil régional et le conseil départemental avec le risque d'une concurrence localiste entre collectivités territoriales et la géographie régionale a été massacrée par la réforme sauf pour la Normandie comme vous le savez...

Au printemps 2017 lors de la campagne présidentielle, le candidat Emmanuel Macron a évoqué, dans son programme, un nouveau "pacte girondin" avec les collectivités qui avait suscité beaucoup d'espoir. Espoir qui fut brutalement douché dès le début du nouveau quinquennat par un nouveau tour- de- vis dans les finances accordées aux collectivités doublé d'une tentative de reprise en mains de certaines compétences par l'Etat central (par ex: l'apprentissage). Bref! un tête-à-queue total et une confiance brisée entre les élus locaux et l'exécutif national.

Cependant, depuis plus d'un an, Jacqueline Gourault, ministre en charge de la cohésion territoriale et des collectivités planchait sur un projet de loi baptisé "3D" pour décentralisation, différenciation et déconcentration

Les grandes lignes de ce projet de loi a priori ambitieux furent présentée par la ministre à Arras devant 120 élus locaux le 6 janvier 2020... avant la crise actuelle:

https://www.cohesion-territoires.gouv.fr/projet-de-loi-3d-decentralisation-differenciation-et-deconcentration

L'idée est de dépasser l'habituel transfert de compétences de l'Etat central vers les collectivités territoriales qui s'apparente, de plus en plus, à une externalisation de l'Etat central vers les collectivités à moyens constants sinon en baisse avec, pour conséquence, une tension permanente entre l'Etat central et les collectivités territoriales.

Il s'agirait d'ouvrir le droit à l'expérimentation et à la différenciation (par ex: dévolution du pouvoir réglementaire) pour les collectivités volontaires, désireuses de piloter des projets d'intérêt national. Mais il s'agit aussi de renforcer la présence de l'Etat sur les territoires en le déconcentrant davantage: on reconnaît là, une nouvelle fois, la logique macronienne du "en même temps" au risque de renforcer localement un effet doublon parfaitement inutile entre les administrations des collectivités territoriales et celles de l'Etat "déconcentré en régions".

Enfin ce projet qui pourrait passer pour la version "Canada dry" d'un pacte girondin, devait se faire, là encore, à moyens financiers constants avec nouvelle génération de contrats de plan Etat-région vidés de leur contenu autant pour faire des économies que pour permettre à l'Etat central de garder la haute main sur les grands projets stratégiques de l'aménagement du territoire: la Normandie qui se voit confisquée, depuis 2012, la possibilité de piloter par elle-même l'aménagement et le développement de la vallée de la Seine (voilà un beau sujet pour une expérimentation) en sait, hélas, quelque chose...

Mais tout cela, c'était avant l'arrivée d'un petit virus chinois sur notre territoire...