De l'utilité nationale de la Normandie. Réponse à Monsieur Roland CASTRO

(Texte envoyé à la rédaction du Journal du Grand Paris)

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Dans un récent entretien accordé au Journal du Grand Paris au sujet de l’avenir complexe de la mégalopole parisienne, Roland Castro nous conte l’histoire d’un « pied trop grand dans une chaussure trop petite » quitte à faire des Normands des Va-nus-pieds sans évoquer le vrai sujet qui est celui d’un pied qui gonfle : l’hypertrophie parisienne donnerait-elle le droit de disposer du territoire d’autrui quitte à mépriser la légitime représentation démocratique des populations concernées ?

 Par ailleurs, les propos de M. Castro risquent de contribuer à une instrumentalisation politicienne de l’actuel projet de fusion portuaire de l’Axe Seine à quelques mois des élections régionales et présidentielles puisqu’il est question de créer un pôle métropolitain entre Paris, Rouen et Le Havre qui peut être perçu comme une menace contre l’intégrité de la région Normandie.

 Et Monsieur Castro de reprendre après Bonaparte, après Delouvrier, après Grumbach la vieille lune d’une fusion absorption de la Normandie utile dans la région parisienne sous le double prétexte de régler les problèmes franciliens et de mieux organiser l’enjeu national de la vallée de la Seine qui permet le lien vital entre la mer et une capitale terrienne trop centrée sur elle-même.

 Vieille lune en effet poursuivie par les pouvoirs centraux parisiens d’un jacobinisme qui n’a jamais rien compris aux affaires maritimes et régionales. Les deux sont liées car un port maritime qui marche bien et qui fait rayonner son hinterland s’appartient : il est toujours géré localement par les acteurs qui le font vivre. C’est le modèle hanséatique qui sied si bien aux villes portuaires de l’Europe de Nord. Cela pose une question que l’on refuse de voir à Paris qui est celle de la subsidiarité régionale à savoir qu’un enjeu d’intérêt national est souvent mieux géré depuis la région où il se trouve et par les autorités locales dont il dépend directement.

 Au Havre en 1802, le Premier Consul n’a rien compris ! Il voulait faire d’un grand port de commerce atlantique un port militaire pour faire la guerre à l’Angleterre. Grâce à l’Entente cordiale ouverte en 1815, la Manche est enfin en paix et les ports normands gouvernés localement par leurs chambres de commerce, s’offrent un deuxième âge d’or clôturé par le retour de la guerre sur la Manche avec la Seconde guerre mondiale et l’anéantissement de la Normandie urbaine et portuaire sous les bombes de la Libération.

 Après le désastre absolu de 1944, la Normandie a été nationalisée pour sa reconstruction avec une confusion néfaste entre l’intérêt régional et l’intérêt national parisien. L’État créa deux régions normandes en 1960 à l’occasion du retour de la vieille lune aperçue par Bonaparte : étendre un serpent urbain le long de la Seine de Paris au Havre au moment où Rouen aurait pu jouer son rôle de métropole régionale d’équilibre pour le Nord-Ouest entre Lille et Nantes dans le cadre d’une région normande unique.

 Le résultat de cet aménagement territorial étatiste, fordiste voire tayloriste fut plus que mitigé pour les Normands: une illusion de progrès et de modernité qui s’est dissipée dans la douleur de la crise des années 1990-2000 avec une stagnation du potentiel industriel et portuaire normand, un retard dans l’équipement du territoire, dans la métropolisation et le niveau de formation, des emplois et des salaires. Des mauvais choix parisiens ont donc, pendant 60 ans, amoindri les réalités régionales normandes : de là à dire que la Normandie n’existe pas ou n’existe plus…Il est probable que si l’État central avait été capable de renoncer à sa tentation coloniale, une Normandie rayonnante aurait apporté bien plus à la France qu’un espace aval divisé et dominé par son amont parisien.

Depuis cinq ans, la Normandie est heureusement réunifiée : c’est la seule région de France où la réforme de 2015 se passe bien car la région de la raison s’est mariée avec la province du coeur. Ainsi, la création d’un conseil régional normand opérationnel, capable de proposer des projets concrets et financés (par exemple : la création d’une « chatière » pour désenclaver le port du Havre vers son fleuve) est la seule action d’importance en dix années de bavardage élégant sur le développement de l’Axe Seine.

 Ce rapide détour par l’Histoire éclaire une vision géographique humaine de l’espace-vécu et de l’enracinement qui permet de s’approprier concrètement les projets. Elle s’oppose à la vision fonctionnelle et froide présentée par Monsieur Castro qui a su pourtant montrer avec talent qu’il était capable d’apprécier à l’échelle des quartiers populaires de la banlieue parisienne ce qu’il refuse aux Normands: une fierté au service d’une communauté de destin capable d’agir dans la réalité.

Au Grand-Paris qui avale la Seine aval sans l’aval des Normands, nous proposons avec d’autres un grand pari normand qui est plus intelligent pour la France et qui est celui du « laissez-nous faire ! » : Le Grand-Paris, 1ère région urbaine d’Europe a besoin de la Normandie qui lui apporte l’air du large. Une coopération territoriale s’avère indispensable mais elle doit se faire dans le respect réciproque en évitant la confusion malheureuse entre la carte et les territoires, entre un projet d’intérêt national et son espace de mise en œuvre.

 Nous invitons Monsieur Castro à venir en Normandie, sur les deux rives de la Seine, au-delà du corridor Paris-Le Havre et il verra que la Normandie n’est pas qu’une réserve foncière passive, qu’une carte postale ou un souvenir remisée derrière la vitrine d’un musée : elle est vivante pour notre temps et pour l’avenir du pays.

 Cordialement,

Philippe Cléris,

collectif « Bienvenue en Normandie »

rédaction de l’Etoile de Normandie, webzine de l’unité normande

séminaire « Normandie » de l’université populaire de Caen

auteur de :

« La Normandie, c’est maintenant ! Boîte à outils de construction territoriale »

avec Florian Hurard et Chloé Herzhaft. Préface de Michel Bussi. (éditions Les Milléniaux, 2017)