Le 6 décembre 2015, le premier tour des toutes premières élections générales normandes dans la longue histoire de la Normandie était donc, par principe, historique... C'est la raison pour laquelle à peine un électeur normand sur deux s'est déplacé aux urnes ce dimanche pour placer en seconde position une liste qui n'a que faire des spécificités régionales normandes. On n'ose plus croire en un sursaut de civisme normand pour le second tour, dimanche 13 décembre prochain. Nous avons ici proposé nos analyses de ce scrutin et exposé les enjeux et les urgences qui vont s'imposer à notre Normandie dès janvier prochain. Nous vous proposons de lire ci-dessous une autre analyse, celle proposée par Nicolas ESCACH professeur agrégé de géographie à l'antenne de l'Institut d'Etudes Politiques de Caen.

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La NORMANDIE à un carrefour historique.

« Le 6 décembre 2015, les électeurs normands ont placé la liste conduite par Hervé Morin en tête d’une très courte avance, avec un score historique du Front national dans la région (27,71%), et une réserve importante de voix théoriques pour le second tour de Nicolas Mayer-Rossignol (PS), en troisième position. Dimanche prochain, l’enjeu du 2e tour sera d’une importance historique pour la Normandie, qui doit capitaliser sur un nom très connu à l’étranger, tout en préservant un équilibre géographique interne.

Un scrutin inédit

Le 1er tour des élections régionales s’est ouvert dimanche dernier dans un contexte d’une rare densité, chaque événement éclipsant les autres : attentats du 13 novembre, négociations de la COP21 à Paris, conflit mondial en Syrie. Les débats citoyens sur l’avenir des futures Régions ont donc été plutôt rares, d’autant que les enjeux de ce scrutin ont souvent été perçus comme trop techniques et éloignés des préoccupations quotidiennes. Cela peut expliquer un fort taux d’abstention. Pourtant, les compétences des Régions, amenées à s’élargir, s’avèrent très concrètes : développement économique, aménagement et égalité des territoires, éducation, formation professionnelle, transport, recherche.


Les Régionales de 2015 sont également particulières car elles associent deux temporalités. Certes, elles aboutiront à la désignation d’un président de Région pour six ans, mais aussi à la formation d’une assemblée régionale renouvelée qui aura la responsabilité de dessiner les traits d’une nouvelle Normandie pour plusieurs décennies. Les Régions françaises, telles que nous les connaissions jusqu’ici, et qui devaient être provisoires, existent en effet depuis 1955-1956 (programmes d’action régionale). Au-delà du prochain mandat des élus et de nombreux enjeux nationaux, le vote déterminera donc la liste et le projet, qui constitueront l’impulsion déterminante à un nouveau cycle.


Ce moment est d’autant plus important que la Normandie, en raison de dissensions internes et d’un manque d’ambition, est souvent restée en marge des principales dynamiques nationales comme au début des années 1990, où plusieurs villes françaises accueillaient une liaison TGV.

Inventer une nouvelle politique

La Normandie est très vite apparue, vis-à-vis de l’extérieur, comme une région modèle de la réforme territoriale. Malgré de faibles liens fonctionnels entre Haute et Basse-Normandie, la première étant structurée par un axe nord-sud le long de la Seine, une histoire largement commune et l’intérêt pour un projet commun ambitieux ont en apparence transformé la fusion en évidence. La présence de trois grandes villes, Caen, Rouen et Le Havre, dont aucune ne domine statistiquement les autres, a ouvert de nombreuses analyses sur la possibilité d’une gouvernance en réseau, à l’image des travaux des quinze géographes normands appelant à une métropole normande. Il s’agissait en particulier de ne pas reproduire la centralisation française à l’échelle régionale.


Pourtant, pendant la campagne, deux visions de la future Normandie se sont opposées pour des raisons pragmatiques ou tacticiennes, indépendamment des clivages gauche/droite. Les collectifs « Nous sommes Guillaume » et « Pour une capitale normande réfléchie » ont interpellé, avant le premier tour, l’ensemble des partis, avec une lettre ouverte appelant à plus de clarté sur la répartition des compétences au sein de la future Région. Les listes du Parti socialiste, du Front national et du Front de gauche souhaitaient, dans leurs réponses et déclarations, un rapprochement entre les services de l’État et ceux de la Région, quitte, pour le candidat socialiste, à ce que Caen accueille les assemblées plusieurs fois par an et conserve quelques directions dans le domaine de la culture ou de l’éducation. Les programmes UDI/Républicains et Normandie Écologie (EELV), entre autres, défendaient en revanche une position d’équilibre claire et affirmée de gouvernance entre l’ensemble des territoires, avec une préfecture à Rouen et un siège du Conseil régional (cabinet du président, direction générale des services, directions ressources) à Caen.


Le programme de Nicolas Mayer-Rossignol appelant malheureusement, tantôt ouvertement, tantôt implicitement, à une concentration des principaux pouvoirs à Rouen et offrant aux villes de Basse-Normandie de maigres compensations, fait craindre deux futurs scénarios : un modèle Bruxelles-Strasbourg, avec les instances décisionnaires dans un lieu et les assemblées dans un autre, ou un modèle Bonn-Berlin, avec quelques directions provisoirement situées à Caen ou dans d’autres villes bas-normandes puis rapatriées ensuite à Rouen pour des raisons d’efficacité. Les débuts de la Normandie réunifiée ne doivent pas s’établir ainsi sur une frustration des habitants.

Le rayonnement et le bien-être des habitants

Se situer à la hauteur de l’enjeu de ces élections régionales suppose de s’élever au-delà des intérêts personnels, des positionnements partisans et des visions de court terme. Il convient, par l’élection, de « rapprocher l’administration des hommes et des choses » rappelait Mirabeau en novembre 1789. Rayonnement et équilibre sont loin d’être contradictoires. En Europe, les espaces les plus dynamiques ne sont pas des métropoles isolées mais des régions métropolitaines incluant plusieurs villes de tailles différentes (Øresund, Randstad). Caen, Rouen et Le Havre sont accessibles en un peu plus d’une heure de voiture et les nouvelles technologies permettent aujourd’hui de se concerter à distance. Certes, les rencontres informelles, la proximité entre élus, constituent des points importants.

Plus essentiel encore est de renverser le paradigme et de rapprocher l’administration du terrain en la rendant plus accessible et en limitant les fractures et les discontinuités. Les votes contestataires montrent bien une peur légitime du déclassement. Nos Régions seront demain beaucoup plus grandes, raison supplémentaire pour appeler à veiller, avec une acuité renforcée, à une écoute de tous les territoires. Dimanche prochain, nous ne devrons pas voter avec nos peurs ou nos habitudes mais penser à long terme comment tous nos territoires peuvent, ensemble, grandir grâce à la Normandie. »

Nicolas Escach,
Agrégé et docteur en géographie, enseignant-chercheur à l’Institut d’études politiques de Caen


 

Commentaire de Florestan:

Merci à Nicolas Escach pour cet exposé clair de l'enjeu normand en terme de développement régional et d'aménagement du territoire: être un authentique laboratoire de l'idée régionale en France pour sortir du modèle jacobin centralisateur. Ce que j'appelle le fédéralisme girondin normand exception en France mais modèle courant ailleurs en Europe.

Précisons néanmoins que, quel que soit le modèle choisi, l'hôtel de région de Normandie aura deux sites: une caserne rouennaise et une abbaye caennaise. Mais il va sans dire, qu'en terme d'équilibre territorial dans l'unité normande, il est plus que souhaitable que l'abbaye caennaise accueille, outre les directions régionales spécialisées nécessaires en lien avec celles de l'Etat qui seront implantées à Caen, l'exécutif régional (cabinet du président, direction générale des services et commission permanente).

En revanche, Nicolas Escach ne parle pas de l'autre grande urgence normande hélas rappelée par les récentes déclarations d'Antoine Grumbach dans la Tribune: au nom de la mise en oeuvre d'un AXE SEINE d'intérêt national, la Normandie pourrait fusionner avec la région parisienne d'ici 2030. Le retour de la Normandie c'est aussi démontrer qu'une autonomie régionale de décision puisse exister entre Paris et la Mer:

Le pilotage de l'Axe Seine doit être normand et non l'inverse. La question sera même posée concrètement le 22 janvier prochain lors d'une réunion importante qui aura lieu à Rouen...