Une récente étude historique proposée par l'historien Laurent RIDEL et consacrée à une très intéressante histoire des révoltes et des rébellions en Normandie et dont il propose la présentation sur le site de Normandie actu (à lire ci-après), nous donne l'occasion de revenir sur les caractères et les origines de l'identité normande...

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L'octroi de la "charte aux Normands" en 1315 par le Roi de France Louis X le Hutin: la base d'un véritable "patriotisme constitutionnel" normand avant l'heure...

Aux origines d'une certaine mentalité politique normande, résumée par le mot fameux du sociologue et historien havrais André Siegfried dans une célèbre conférence sur la "pyschologie du normand" (1955), "les Normands sont violemment modérés" (citation par erreur souvent attribuée à Tocqueville), on trouvera les valeurs et les principes du DROIT NORMAND qui, par une longue pratique qui perdure à Jersey et Guernesey, a crée une mentalité normande spécifique et très exigeante sur deux points essentiels:

1) le respect et la défense du droit et des droits individuels

2) le dégoût et le rejet de tout arbitraire et de tout abus de pouvoir

Avec deux expressions normandes qui l'expriment parfaitement:

Pour le premier point:

"C'est mon dreit et j'y ti" (cf aussi la devise de la monarchie anglaise: "Dieu ET mon droit")

Pour le second:

"Sire de sei!" qui veut dire: "Seigneur de soi-même"

Cela donne un goût plus assuré et plus ferme en Normandie que partout ailleurs en France pour l'Etat de droit, l'Etat au service du droit (et non l'inverse) et pour le respect de la liberté et des libertés individuelles.

Car on peut considérer que le droit normand est à l'origine du libéralisme politique dans l'histoire occidentale tout comme il serait à l'origine de notre état de droit moderne en ce sens que le duc-roi de Normandie et d'Angleterre était au service du droit à la différence du souverain en France qui de Philippe Auguste à Nicolas Sarkozy (voire au delà...) agit comme un empereur romain: le droit public ou privé n'est pas autonome, il n'est qu'un instrument de la politique menée par le souverain qui, comme vous vous en doutez tous, ne poursuit que l'intérêt général.

En Normandie dès le XIe siècle sont définis: un droit à la paix publique interdisant l'usage des armes sur la voie publique. Un devoir d'assistance à personne en danger (la clameur de Haro). Un droit à la rébellion locale contre l'arbitraire de l'Etat (droit qui sera utilisé en 1215 en Angleterre contre Jean Sans Terre). Un droit de contrôle de l'activité de l'administration ducale et royale par les administrés. L'interdiction de la torture dans l'enquête judiciaire, la fixation des frais de procédure en rapport avec la fortune des justiciables. Etc...

On raconte aussi cette anecdote rapportée par le magistrat et historien Mézeray voyageant entre Caen et Alençon au XVIIe siècle: près d'Argentan, au bord de la route, il vit un jeune berger qui au lieu de surveiller ses moutons lisait attentivement un gros livre. Intrigué, le magistrat fait stopper son équipage et vint à la rencontre du jeune pâtre. (on remarquera qu'à cette époque, tout le monde savait lire en Normandie).
- Que lisez-vous?
- Le grand coutumier de Normandie monsieur!
- Mais vous voulez embrasser la carrière juridique jeune homme?
- Oh surtout pas monsieur! C'est qu'il y a peu, j'ai hérité d'un bout de terrain de feu mon oncle et je veux connaître mes droits!

Et Mézeray de conclure qu'il était peut-être plus facile à un Normand de changer de religion (catholique ou protestant) que de changer de loi!

Cette mentalité si particulière forgée par un droit normand qui fait actuellement l'objet d'un projet de classement au patrimoine mondial de l'UNESCO, est très certainement la base de l'identité normande qui n'a rien d'identitaire au sens étroitement et banalement ethnique ou communautaire du mot: l'identité normande n'est pas un essentialisme, à savoir, être plus normand que les autres parce que j'aurais du sang scandinave dans les veines, mais un existentialisme bâti sur un monument juridique qui a défié les siècles et qui invite à être plus soi-même grâce au bien public normand hérité de l'Histoire.

Pour en savoir plus:

CONFERENCE DE L'UNIVERSITE POPULAIRE DE CAEN

mardi 25 avril 2017 à 18h00 auditorium du musée des beaux arts de Caen, entrée libre et gratuite dans la limite des places disponibles.

"L'identité normande, un existentialisme"

Lire aussi:

"la région, de l'identité à la citoyenneté" Paris éditions Hermann 2016

"Normandie constitutionnelle" actes du colloque de Cerisy 2006 éditions économica

"La Normandie c'est maintenant, boîte à outils de construction territoriale" aux éditions Les Milléniaux, janvier 2017


 

 

http://www.normandie-actu.fr/histoire-normandie-petites-batailles-grandes-revoltes-normands-sont-ils-rebelles_253848/comment-page-1/#comment-285437

Histoire. De petites batailles en grandes révoltes : les Normands sont-ils des rebelles ?

L'historien, Laurent Ridel revient sur les petites et grandes révoltes qui ont pu agiter l'Histoire de la Normandie. Objectif : savoir si les Normands sont bel et bien rebelles.

Mise à jour : 05/02/2017 à 08:49 par La Rédaction

La révolte des Nu-pieds. Gravure issue de l’ouvrage Histoire de France, par François Guizot, 1875

La révolte des Nu-pieds. Gravure issue de l’ouvrage Histoire de France, par François Guizot, 1875

Prudence, tempérance et réserve collent comme autant d’étiquettes au caractère normand. Depuis le Moyen Âge, de multiples révoltes secouent la Normandie. Qu’est-ce qui pousse ses paisibles habitants à crier publiquement leur colère, voire à sortir leurs armes ?

L’autodéfense paysanne

Pendant la guerre de Cent Ans, dans les années 1430 précisément, les paysans normands sont exaspérés par des groupes de soldats qui vivent sur le pays.

Les Anglais occupent alors la Normandie sans être toujours capables de faire régner l’ordre et la sécurité dans les campagnes. Or, le problème vient notamment de leurs propres troupes : des déserteurs anglais s’organisent en bande pour piller maisons et villages. En réaction, les paysans s’arment afin de se défendre contre leurs exactions.

On retrouve le même type de mobilisations pendant les guerres de Religion à la fin du XVIe siècle. Les Gauthiers désignent d’abord des paysans du pays d’Ouche et du pays d’Auge qui prennent les armes contre des soldats pillards.

Ces mouvements ne peuvent pas être qualifiés de rébellions puisqu’à l’origine ils ne visent pas l’autorité légitime. Cependant, le peuple des campagnes s’enhardit parfois jusqu’à se mêler de politique. Les Gauthiers finissent par se rallier aux Ligueurs, une des factions en lutte pendant la guerre de Religion. Cette limite franchie, l’armée royale les massacre en 1589.

Excédés par la rapinerie des soldats, les paysans peuvent s’armer contre eux. Estampe de Jacques Callot, La revanche des paysans, 1633.

Excédés par la rapinerie des soldats, les paysans peuvent s’armer contre eux. Estampe de Jacques Callot, La revanche des paysans, 1633.

Les résistances politiques

Au XIXe siècle, malgré les nombreux changements de régime (chute de l’empire napoléonien, révolutions de 1830, 1848 et 1870), les Normands affichent une indéboulonnable passivité. Globalement, ils ne se battent ni pour hâter la déposition d’un tyran, ni pour défendre l’empereur abdiquant ou le roi chassé.

Si on remonte le temps, leur légendaire modération laisse parfois place à des épisodes de violence. Pendant la Révolution, la Normandie est terre de la chouannerie. Des prêtres constitutionnels et des notables républicains sont assassinés. Des bandes de chouans s’infiltrent dans les villages à la recherche de nourriture et d’argent.

Le problème avec cette révolte, proche de la guérilla, est de saisir les motivations fondamentales des rebelles. Si officiellement ils se battent pour la monarchie et la défense de la religion, certains chouans semblent animés par un esprit de banditisme et de hors-la-loi.

Mêmes difficultés d’interprétation lors de la guerre de Cent Ans, pendant les décennies d’occupation anglaise (1417-1450). Depuis les travaux de Roger Jouet, on considère les attaques normandes contre les Anglais en Pays de Caux, ou en Basse-Normandie comme les manifestations armées d’une résistance patriotique face à l’envahisseur. On s’interroge aujourd’hui sur le sens de ces actes. Loin d’avoir des motivations politiques, certains « résistants » agissent tels de simples larrons et de brigands des bois.

Une barricade contre les émeutiers rouennais en juin 1848. Ils contestent la répression de l’insurrection ouvrière à Paris. Le reste de la Normandie reste calme.

Une barricade contre les émeutiers rouennais en juin 1848. Ils contestent la répression de l’insurrection ouvrière à Paris. Le reste de la Normandie reste calme.

Des émeutes récurrentes

La faim pousse aussi les Normands à la révolte. Une hausse des prix du blé les fait sortir dans la rue et envahir les marchés. Ce type d’émeutes se produit encore en 1847. À Lisieux, les habitants se regroupent près de la halle, menacent de tuer un boulanger qui vend trop cher le pain, saccagent sa boulangerie et imposent un prix plus modéré. Aux gendarmes et aux gardes nationaux accourus les disperser, les Lexoviens répondent par des jets de pierre.

Ces difficultés à se nourrir sont aggravées par le poids de la fiscalité. Les impôts commencent à peser lourdement sur les Normands à partir de 1350, quand le financement de la guerre de Cent Ans oblige les rois à remplir massivement les caisses.

Dès lors, les révoltes antifiscales se multiplient ; la plus célèbre révolte normande relève justement de ce type. En 1639, dans l’Avranchin, les Nu-pieds se rebellent après la suppression d’un privilège fiscal sur la vente du sel (le quart-bouillon). Les mois passent et la sédition s’étend sans que les autorités locales ne réagissent vigoureusement. Le roi Louis XIII clôt la jacquerie en envoyant ses propres troupes qui battent les Nu-pieds aux portes d’Avranches.

Une révolte originale

Ces différentes contestations, banales, ne distinguent en rien la province des autres régions françaises. Une spécificité normande réside par contre dans la révolte des bouilleurs de cru en 1935.

En Normandie, des centaines de milliers d’agriculteurs ou de propriétaires produisent traditionnellement du calvados, l’eau-de-vie de pommes. Depuis 1875, ces bouilleurs de cru bénéficient du privilège de produire une certaine quantité d’alcool sans payer une taxe dessus. Jusqu’à la suppression temporaire de cette franchise le temps de la Première Guerre mondiale.

Mais le provisoire dure malgré le retour de la paix. En 1935, affectés par la crise économique, les bouilleurs de cru exigent avec force le rétablissement du privilège. Des manifestations immenses envahissent les bourgs et les petites villes du Bocage comme Saint-Hilaire-du-Harcouët. Les producteurs descellent les bondes de leurs alambics afin de distiller à leur guise. Des agents de la Régie des alcools, chargés du contrôle de la production, sont molestés ou séquestrés.

Selon le mot du sous-préfet d’Avranches, la région de Mortain et de Domfront vit « une véritable révolution ». Les esprits se calment après l’envoi de gendarmes et de gardes mobiles et de modestes concessions gouvernementales.

Des Normands plus agités que d’autres

Globalement considérés réservés ou prudents, tous les Normands sont-ils à mettre dans le même sac ?

L’historien Jean Quellien remarque une inclinaison multiséculaire des gens du Bocage à la contestation violente et illégale. Occupant l’angle sud-ouest de la Normandie, le Bocage normand s’étend autour des villes d’Avranches, de Mortain, de Domfront, de Vire, de Coutances et de Saint-Lô. C’est dans ce secteur que la révolte des Nu-pieds commence, que la chouannerie est la plus active, que les bouilleurs de cru protestent avec le plus de virulence. En 1789, c’est la seule région de Normandie où les paysans se lancent à l’attaque de châteaux. En 1906, le refus de la séparation de l’Église et de l’État tourne là-bas à l’affrontement lors des inventaires des biens ecclésiastiques par les agents du fisc.

Les habitants du Bocage font preuve d’une attitude plus radicale, plus extrémiste que leurs voisins normands. Ils hésitent moins à sortir de la légalité dans une Normandie qui traditionnellement respecte la loi et l’ordre.

À l’autre bout de la Normandie, les gouvernants surveillent Rouen comme le lait sur le feu. Depuis le Moyen Âge, la capitale normande accueille une grosse population remuante d’artisans et d’ouvriers. Dès la fin du XIIIe siècle, se succèdent des « émeutes », des « tumultes » ou des « harelles » comme le surnomment les textes de l’époque. À chaque fois, le pouvoir royal pend les meneurs. Au XIXe siècle, l’industrialisation des vallées environnantes (Robec, Cailly) étend l’agitation à la banlieue.

Défilé des ouvriers grévistes de Flers en 1907. Une des plus longues grèves en Normandie. (Carte postale)

Défilé des ouvriers grévistes de Flers en 1907. Une des plus longues grèves en Normandie. (Carte postale)

L’évolution de la contestation

Avec l’industrialisation, les conflits se centrent surtout autour du travail. Les ouvriers, de plus en plus nombreux, se battent contre les diminutions de salaire ou pour de meilleures conditions (journées de 10h puis de 8h). Jusque là souvent absentes, les femmes entrent dans la contestation. Ne forment-elles pas le gros de la main-d’œuvre des usines textiles ?

Face à l’inflexibilité des patrons, les combats des travailleurs échouent en majorité. En 1907, malgré environ 100 jours consécutifs de grève, les tisserands de Flers obtiennent de très maigres concessions. Notons que Flers est une ville du Bocage…

Au cours de l’époque contemporaine, la contestation s’est pacifiée. Mis à part la Résistance pendant la dernière guerre, les Normands ne prennent plus les armes ; ils agissent par des grèves et des manifestations qui généralement se déroulent dans le calme à l’image de mai 1968.

On se bat pour conserver ses revenus comme les agriculteurs ou pour conserver son emploi à l’exemple des salariés de la Société Métallurgique de Normandie de 1991 à 1993 puis de ceux de Moulinex en 2001.

Incontestablement, au fil des siècles, les Normands se sont mobilisés pour se défendre contre les pillages des soldats, contre la rapacité des gens du fisc ou la cupidité des patrons. Plus qu’ailleurs ? P’têt ben qu’oui, p’têt ben qu’non.


 

Commentaire de Florestan:

La fameuse formule emblématique de la mentalité normande "ptêt ben qu'oui, ptêt ben qu'non" que l'on prend pour de l'indécision ou, pire, pour de la rouerie provient tout simplement de la pratique concrète d'une disposition du droit normand qui reconnaissait à tous un délai de réflexion avant tout engagement définitif dans un contrat, assorti d'un droit de rétractation. C'est le temps nécessaire pour murir sa réflexion avant tout engagement définitif et c'est une belle définition de la démocratie participative ou de cette maîtrise d'usage citoyenne qui nous fait si cruellement défaut dans cette France jacobine centralisée et autoritaire toujours tentée par les fausses solutions de l'arbitraire !


 

Et pour le plaisir, on vous propose de lire André SIEGFRIED lui-même dans le texte:

http://www.normandieweb.org/histoire/psynormand.html

Texte extrait d'une conférence donnée à Rouen le 4 février 1955, par l'académicien Normand André Siegfried

La psychologie du Normand est un ensemble de traits conjugués qui forment un tout entièrement original.

Le Normand parait être avant tout un réaliste qui a le sens d'un intérêt matériel. Mais en même temps, et ce n'est pas contradictoire, c'est un homme (ou une femme) qui a horreur des abstractions et qui a un sens extraordinaire des nuances. Ceci l'amène à posséder un libéralisme foncier, en ce sens qu'il n'est jamais un fanatique et qu'il déteste les doctrinaires et les fanatiques. Ceci l'amène aussi par fidélité à l'expérience et par habitude à être un homme qui a le sens de la durée, qui aime la valeur du temps. L'une de ses plus charmantes qualités est d'être fidèle. Et puis, c'est la contradiction la plus étonnante, c'est un homme d'un individualisme un peu jaloux qui est remarquablement égalitaire et qui, cependant, a le respect des hiérarchies établies. Voila l'ensemble du Normand. Maintenant, reprenons ces différents points.

Réalisme et sens de la conservation

Parlons d'abord du réalisme et de l'intérêt matériel. Le Normand a le respect de ce qui dure et surtout de ce qui a prouvé sa capacité d'être et de durer. Pour être respecté par le Normand, il faut montrer qu'on est capable de continuer. Par conséquent le Normand ne respecte les gens et les choses qu'au bout d'un certain temps. Ceci l'amène à être naturellement conservateur, encore qu'il ait, et ceci est très important, le goût du risque et de l'aventure; mais il n'est jamais réactionnaire. Le Normand n'est ni réactionnaire, ni révolutionnaire. Il est comme un Anglais. Il sait qu'il y a un certain nombre de choses qui méritent d'être conservées et il ne peut être conservateur que parce que lui-même a quelque chose à conserver. Par conséquent, ce conservatisme est un sens de gouvernement. Le Normand sait que la nature elle même est conservatrice.

Horreur des abstractions et un sens des nuances

Le Normand n'aime pas les doctrinaires. Oh! il est capable d'avoir des doctrines! C'est un excellent juriste. Il raisonne très bien. Il a été romanisé, comme nous le disions tout à l'heure. Mais il n'aime pas les doctrinaires ou plus exactement, il n'aime pas la logomachie. La logomachie du politicien français ne lui plaît pas. C'est pourquoi, en politique, si des horsains réussissent parfois, c'est tout de même exceptionnel. Il y a un certain langage du Normand, une certaine façon de parler qui exclut la logomachie. On aime les faits plus que les principes.

Les Normands ont des principes, naturellement, mais je ne crois pas qu'ils aiment les principes. Je pense qu'ils raisonnent en fonction de l'événement, comme les Anglais, et qu'ils aiment s'adapter aux circonstances. Ainsi arrivent-ils à une qualité tout à fait remarquable, qu'il possèdent tous (et quand il ne la possède pas, ce ne sont pas des Normands): ils ont le sens de la relativité, le sens de la nuance. Ce sont des opportunistes pour cette raison: ils savent très bien que la vérité n'est jamais toute entière du même côté. Je crois que c'est la Rochefoucauld qui a dit que les querelles s'arrangeraient plus facilement si les torts étaient tous d'un même côté.

Le Normand sait très bien que personne n'a raison et qu'il y a des torts de tous les côtés. Par conséquent, il ne peut pas raisonnablement être fanatique à l'encontre de quelqu'un parce qu'il se rend compte, qu' après tout, son adversaire pourrait avoir raison. Ceci explique que le Normand aime se réserver, qu'il aime réserver sa liberté en ne se livrant pas, en ne ce prononçant pas, avec une certaine méfiance qui n'est pas seulement le fait des fermiers normands, comme on le dit, mais le fait de tous les Normands; une bonne et saine méfiance, parce que les gens ne sont pas sérieux, parce qu'il se trompent.

Il faut donc se méfier des gens et cela va dans le sens du droit romain et du droit civil qui ne font pas confiance parce que, après tout, les gens ne sont pas tous bons... Observons aussi cette conquête de la civilisation normande qui s'est exprimée dans la façon dont le Normand se comporte vis-à-vis des choses. N'est-elle pas saisissante la formule fameuse, légendaire probablement, mais combien vraie: "pour une année où il y a des pommes, il n'y a pas de pommes; pour une année où il n'y a pas de pommes..." Il n'y a qu'en Normandie qu'on puisse dire cela. Ailleurs, on le dit, mais on le cite, on ne le dit pas du fond du coeur. Et puis quand le Normand vous dit "P'têt ben qu'oui, p'têt ben qu'non", comme c'est vrai ! c'est toute la philosophie, c'est toute la sagesse, c'est tout Montaigne. Et pourtant Montaigne n'était pas Normand: il aurait mérité de l'être.

Libéralisme et sens de l'indépendance

Nous arrivons maintenant au troisième point qui est le libéralisme. Le Normand est essentiellement libéral parce qu'il a le sens de l'indépendance. Quand on a le sens de l'indépendance, on respecte celle des autres en même temps qu'on ne veut pas se laisser dominer par les autres. On joint à ce sentiment de libéralisme l'amour de l'ordre et la haine du désordre, le goût de l'autorité mais non celui de la tyrannie, d'aucune tyrannie.

Fidélité et sens de la durée

De ce sentiment du libéralisme et de ce sentiment de la conservation, vous arrivez tout naturellement, au sens de la durée et de la fidélité. Le Normand n'aime pas changer. Il aime s'accoutumer aux figures et une fois qu'il y est parvenu, il lui déplaît d'avoir à faire de nouvelles connaissances. Le Normand n'abandonne pas ses amitiés. Il aime conserver ses associés. Sa fidélité est une forme sentimentale de son conservatisme et le conservatisme, qu'en France on considère souvent comme un défaut, devient ici une des plus séduisantes qualités de toute la race. Remarquez que tout ceci coïncide avec le sentiment égalitaire qui traduit dans les faits l'horreur que le Normand a d'être dépendant. Parce qu'il aime l'égalité, il résiste instinctivement à qui veut s'imposer, mais il respecte les autorités établies..."