Vous lirez ci-après le texte d'une lettre qui va être expédiée au courrier le 3 avril 2017 à l'adresse du QG de campagne parisien du leader de la France Insoumise au sujet de l'idée régionale.

Dans un billet précédent publié ici-même nous avions dénoncé à quel point l'idée régionale pouvait être maltraitée dans les programmes des onze candidats à l'élection présidentielle à l'exception notable d'un berger du Béarn... Entre ceux qui veulent supprimer les conseils régionaux (Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen, Nicolas Dupont-Aignan) et celui qui veut aggraver la fracture territoriale entre les métropoles et le reste du territoire, à savoir, Emmanuel Macron qui, s'il était élu, programmerait la fusion entre la Seine-Maritime, l'Eure et la région parisienne, on a celui qui veut couper les vivres des collectivités territoriales et supprimer la fonction publique territoriale (François Fillon) ou celui qui n'a pas d'idées claires sur la question (Benoît Hamon).

Le spectacle de la campagne des Présidentielles 2017, du point de vue d'un citoyen régionaliste, est donc plutôt désolant.

Mais parmi ces candidats, il y en a un qui tient, semble-t-il plus que les autres, à son programme car il s'agit de proposer une transformation radicale de l'avenir par le biais d'une véritable "révolution citoyenne" et la mise en place d'une assemblée constituante pour passer de la 5ème à la 6ème République: ce candidat, c'est, bien entendu, Jean-Luc Mélenchon dont l'audience dans les sondages d'intention de vote monte régulièrement et fortement depuis plus de deux semaines maintenant.

Aussi, nous avons adressé le courrier suivant à Jean-Luc Mélenchon et ce pour trois raisons:

1° Parce que Florestan est de gauche

2° Parce que Florestan est un régionaliste normand

3° Parce que la question de savoir s'il nous faut une République jacobine ou girondine ne peut être définitivement tranchée que dans le cadre d'une authentique assemblée constituante.

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A l’attention de Monsieur Jean-Luc Mélenchon, candidat à l’élection présidentielle,

 Lettre d’un insoumis normand au sujet de l’idée régionale.

Cher Monsieur,

J’ai regardé comme des milliers d’autres citoyens français, un spectacle et entendu des paroles qui nous honorent tous : votre meeting à Châteauroux s’est adressé, une nouvelle fois, à notre raison et à notre cœur en nous faisant passer des rires aux larmes, de la colère face aux brutalités que nous subissons à la joie fière de nous faire participer et adhérer à une passion collective qui soit enfin positive. Pendant que vous parliez dans les enceintes de ma chaîne hifi, la fenêtre était ouverte et on entendait les merles moqueurs…

Au cours de votre discours, vous avez évoqué la question de l’organisation territoriale actuelle de notre République qui souffre d’un manque élémentaire de pertinence humaine lorsque vous avez évoqué le plan qui n’a rien à voir entre Biarritz et Limoges : c’était évoquer cette « Nouvelle Aquitaine » survenue dans notre beau pays de France comme la « Nouvelle Zélande » sur le vieux pays des Maoris au bout de l’Océan, par le fait du Prince, ce monarque présidentiel qui règne depuis Paris : dans ces bureaux lointains, on a l’habitude, croyant faire vite et bien, de confondre la carte avec le territoire.

Ils ont massacré cette belle idée de région que nos Constituants de 1790 ont été capables de transfigurer par le « département » des provinces constitutives de notre France : ma Normandie s’en trouva réunifiée et libérée en ses cinq départements, sortie de cette Egypte que fut l’Ancien Régime monarchique qui avait organisé l’arbitraire fiscal tout en détruisant ses libertés et son unité avec, déjà, une Basse Normandie plus éloignée de Paris que la Haute…

François Hollande et Manuel Valls, face aux injonctions de la Commission européenne qui menaçait de nous mettre à l'amende, ont massacré l'idée régionale avec deux lois monstrueuses: la loi MAPTAM sur les métropoles (2014) et la loi NOTRe sur les nouvelles régions (2015) d'où ces grands machins qui ne ressemblent à rien à l'exception de la Normandie qui a retrouvé, en cette occasion, son unité géographique et historique alors que les Alsaciens perdaient leur région ainsi que les Picards tandis que le gouvernement refusait, en raison de la mésentente entre deux grands barons socialistes, d’accorder aux Bretons ce qu'il a accordé aux Normands, à savoir qu'une ancienne province soit aussi une circonscription de l'action publique arbitrée par les citoyens habitant une vraie région retrouvant son unité géo-historique et culturelle.

Dans le livret consacré à l’organisation territoriale de la République, j’ai lu le souhait d’en revenir au trio Etat central, départements, communes. Ce qui implique la suppression des conseils régionaux.

Mais alors pourquoi continuer cette désolante politique de Gribouille en proposant la suppression des conseils régionaux alors que le principe constitutionnel de libre administration des collectivités territoriales dans la République est rappelé à juste titre ?

Il n’est, d’ailleurs, pas possible de supprimer arbitrairement une collectivité territoriale sans l’assentiment des habitants citoyens. Il faudrait alors organiser un référendum dans chaque département concerné.

C’est pourquoi, au lieu de faire des référendums CONTRE il serait plutôt judicieux de faire des référendums POUR. Pour refonder démocratiquement l'idée régionale à l'occasion de la Constituante pour une 6ème République plus girondine, démocratique, plus autonome, fédérative, libertaire et décentralisée !

A quelques semaines du premier tour de l’élection présidentielle la plus importante depuis longtemps, il est urgent de prendre l'idée de région au sérieux ! Car c'est une belle idée de gauche qu'il ne faudrait pas jeter comme le bébé avec l'eau du bain.

Marine LE PEN, elle aussi, tout à son fantasme d'un Etat fort centralisée à Paris, veut supprimer les régions.

Que va-t-on faire de nos camarades et concitoyens qui travaillent dans la fonction publique territoriale régionale et qui font un remarquable travail au service de l'intérêt général?

Les équipes de la  France Insoumise qui ont su, depuis un an, déployer une magnifique intelligence collective pour nous proposer la campagne la plus respectueuse des êtres humains que nous sommes, doivent pouvoir reconsidérer à nouveaux frais l’idée régionale non pas comme la cause de la fracture territoriale constatée mais comme l’outil des solutions.

Je sais qu'idéologiquement il peut être difficile de penser l'idée régionale car de Philippe IV Le Bel à Nicolas Sarkozy en passant par Louis XIV,  Robespierre ou Napoléon, nous avons tous été habitués à la concentration du pouvoir dans la capitale. C'est à dire: l'idée que le pilotage de l'intérêt général de la France ne pourrait se faire que dans des bureaux parisiens pour assurer l'égalité de tous les territoires dans l’unité de la France devenue la République "une et indivisible". En ce sens, le moment révolutionnaire « jacobin » fut plus dans la continuité avec l’Ancien Régime que dans la rupture avec celui-ci quand bien même des circonstances d’un extrême danger ont pu justifier… l’injustifiable. (Je vous écris de Caen, la patrie de Charlotte Corday qui n’était pas une royaliste mais une vraie républicaine).

Ainsi, moi qui suis de gauche tendance Proudhon, j'en tiens pour une autre tradition, à la fois girondine et communarde: l'autonomie et la responsabilité des collectifs de la société civile pour une radicalisation de notre démocratie sur ses territoires. A l'échelon communal bien sûr mais aussi et surtout à l'échelon d'une vraie région authentique ayant une taille humaine qui permet d'avoir les leviers d'un pouvoir réel pour agir sur le réel.

Ce serait l'occasion de redécouvrir l'idée régionale défigurée, méprisée, bafouée par le centralisme parisien: une belle idée de gauche en fait...

Car l'idée de région moderne a été défendue dans les années 1890 par Joseph PAUL-BONCOUR, l'ami de Jaurès, le premier ministre du Travail dans l'histoire de notre République. Grâce à lui et à quelques autres, on pensera aussi à Jean- Charles BRUN, l’idée régionale revenait par la gauche dans le débat public national puisqu’il s’agissait d’achever la reconstruction idéologique du pays après l’effondrement de 1870 : il fallait, tout à la fois, penser une alternative républicaine et sociale aux excès du centralisme, l’une des causes du désastre de Sedan, tout en évitant la prise de monopole de l’idée régionale par l’extrême droite réactionnaire de Charles Maurras, un beau combat idéologique qui vous en rappellera d’autres, plus actuels. C'est, aussi, l'idée de région proposée par un Michel ROCARD au bon vieux temps du PSU lorsque dans un congrès à Saint Brieuc en 1966, il lança son fameux slogan: "Il faut décoloniser les provinces". Le slogan reste, d’ailleurs, d’une brûlante actualité au regard des événements de la Guyane.

Au lieu de prendre le risque de dire la même chose que Madame LE PEN (qui va chercher à nous neutraliser en nous volant notre programme et nos méthodes comme elle vient de le faire dans son meeting de Bordeaux), ou de ne rien dire d’un Emmanuel MACRON, véritable candidat de la fracture territoriale avec sa proposition de fusionner 25% des départements avec des métropoles (en Normandie, ça veut dire la fin de la Normandie avec la Seine Maritime et l'Eure qui deviendraient définitivement des banlieues du Grand Paris), il faudrait, au contraire, réinvestir l'idée régionale pour en faire l'outil territorial démocratique et populaire parfaitement intermédiaire entre le local (la commune) et le national (l'Etat stratège) pour que les grandes politiques publiques soient décidées et arbitrées par le peuple au plus près de ses besoins (principe de subsidiarité) afin d'éviter ce que vous-même, Monsieur Mélenchon, vous dénoncez à juste titre, à savoir qu’ « un crâne d'œuf » dans un bureau lointain, généralement à Paris, décide de ce qui est bon pour nous sans nous demander notre avis.

Il est urgent de prendre l'idée de région au sérieux, voire si j'ose dire, de prendre au sérieux l'idée d'identité régionale non pas pour dénoncer seulement un processus négatif de replis communautariste chauvin ou identitaire, justement, pour réclamer je ne sais quelle absurde indépendance (je sais fort bien qu'il y a des régionalistes qui font ainsi et qui, faisant ainsi, sont devenus les parfaits idiots utiles des pouvoirs parisiens qui ne veulent pas de l’idée régionale) mais surtout pour organiser un processus positif d'appropriation concrète de la politique dans un collectif humain à la bonne échelle, les petites patries faisant la Grande comme ce joli patchwork multicolore un peu rapiécé et usé mais que j'adore, cousu autrefois par celle que j'aime aujourd'hui et dans lequel j'aime à m'enrouler dans le canapé le soir pour savourer sur Internet votre verbe beau, haut et fort qui nous annonce le retour du printemps.

Avec mes meilleures salutations civiques et normandes,

Philippe CLERIS,

Citoyen normand, insoumis de la grande nation française.