Voici, proposé à votre lecture sagace, le constat lucide dressé par un médecin normand, Antoine LEVENEUR, président de l'Union Régionale des Médecins Libéraux de Normandie qui organise à Rouen, les 23 et 24 mars 2018 un colloque de prospective médicale. A l'entendre, le désert médical normand, faute d'avoir mis en place les politiques publiques nécessaires en terme de démographie médicale, sera une fatalité avec laquelle il va falloir vivre pendant dix au quinze ans, le temps de recruter et de fomer les médecins nécessaires dans le cadre d'un métier en pleine révolution...

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Manifestement, l'approche de zonage comptable de l'Agence Régionale de la Santé n'apporte aucune solution, voire, elle aggrave le désert médical normand, comme, par exemple, du côté de Fécamp...

Lire l'article de Paris-Normandie (18/03/18):

http://www.paris-normandie.fr/actualites/societe/deserts-medicaux--pour-les-medecins-liberaux-normands-c-est-deja-trop-tard--GE12524174

Déserts médicaux : pour les médecins libéraux normands, c’est déjà trop tard!

L’Union régionale des médecins libéraux (URML) Normandie organise à Rouen un colloque à la faculté de médecine en présence de Cédric Villani. Il s’inscrit dans un événement sur deux jours consacré à la médecine de demain le 23 et 24 mars. Le docteur Antoine Leveneur, président de l’URML Normandie, explique les grands enjeux de la médecin de demain et dénonce une fois de plus le manque de médecins qui frappe déjà notre région.

À qui s’adresse ce premier colloque organisé à Rouen ?

« Les facultés de médecine de Rouen et Caen sont sollicitées car ce colloque est surtout destiné aux jeunes, aux internes pour qu’ils voient autre chose que de l’hôpital public pendant toutes leurs études. Il y a aura aussi des ‘vieux crabes’de médecins qui sont déjà installés parce que c’est un espace d’échanges entre les médecins libéraux installés et ceux qui vont les remplacer un jour. »

« Les hôpitaux publics sont un peu en retard »

De quoi allez vous parler ?

« Au-delà d’être une vitrine de la médecine libérale pour les étudiants de la région, l’objet est d’être un espace de rencontre entre les plus anciens et les jeunes. Nous allons parler des nouvelles conditions d’exercice avec les professionnels regroupés sur des territoires autour des projets médicaux - les pôles de santé ambulatoire que nous portons en Normandie. Nous aborderons l’installation : comment on règle les démarches juridiques, assurantielles, ordonnantielles. L’autre grand sujet, qui me tient à cœur, est de montrer à des étudiants qu’avec tout ça, la médecine libérale fonce à fond les manettes sur le concept de télémédecine, de télé-consultations, de télé-expertises... On pourra leur montrer comment cela fonctionne ! Une autre partie, très importante, concerne l’intelligence augmentée entre les robots dans les blocs opératoires et tous les outils d’intelligence artificielle qui, à partir des data accumulées, permettront des diagnostics qui seront bien plus fiables que ce que l’on fait aujourd’hui. Toutes ces questions seront abordées avec des gens issus de l’entreprise, des start-up, des collectivités territoriales et des autorités sanitaires... »

C’est déjà la médecine du futur...

« Oui. L’hôpital public, que ce soit les deux CHU où les hôpitaux généraux, est un peu en retard dans la prise en compte de tout ça. Nous, médecine libérale, nous n’avons pas le choix. Nous sommes obligés de nous approprier tous ces outils sinon nous allons être rayés de la carte et nous disparaîtrons. »

Deux zonages pour aider l’installation des médecins viennent d’être rendus public, celui de l’ARS et le vôtre. Sont-ils antinomiques ?

« Ils sont différents et complémentaires. Le zonage conventionnel est imposé au national par la CNAM et le ministère de la Santé. Il est fondé sur des critères qui ne nous conviennent pas, notamment le fait que l’on ne peut dépasser 22 % de la population en Normandie. D’entrée de jeu, cela exclut tous les milieux urbains qui concentrent trop de population par rapport au milieu rural. Rouen métropole, la Codah du Havre ou Cherbourg : les gros problèmes de manque de médecins se concentrent désormais en centre-ville finalement. Ceci étant, il y a des mesures incitatives qui ne sont pas neutres. »

L’URML est-elle plus dans le concret avec ses ZIP ?

« En effet, nous avons le zonage normand : les Zones d’intervention prioritaire (ZIP). Nous le portons également avec l’Agence régionale de santé (ARS) qui nous a consultés pour le zonage conventionnel mais aussi avec les collectivités territoriales, Région et Départements. Au total, ce qui nous importe pour construire l’avenir et faciliter l’émergence de pôle de santé, c’est ce ZIP ! Le zonage conventionnel, source d’injustice et d’inégalités, existe. On n’y peut rien. Il sert plutôt à amener des aides pour le fonctionnement de projets. »

Le manque de médecins, spécialistes et généralistes, en Normandie est endémique. Quelle est la situation aujourd’hui ?

« Depuis 2007, nous alertons, nous disons que nous allons dans le mur. On y est ! Jusqu’en 2022-2023, cela va encore s’effondrer. Je suis très inquiet pour les populations et les confrères. Ceux qui restent au boulot dégustent aussi. C’est aussi pour cela que l’on a du mal à trouver du monde. Les options de numerus clausus qui remontent aux années quatre-vingt-dix, on se les prend aujourd’hui en pleine face. Faire sauter ce verrou ne changerait rien d’ici quinze ans ! »

Les médecins évoluent aussi...

« Oui, il y a une évolution sociétale chez les jeunes médecins qui ne sont pas différents du reste de la population. Ils privilégient plus par rapport à avant - ceux qui étaient dans le sacerdoce - les temps de loisirs, la famille, etc. Ils veulent un boulot qui ne soit pas la seule priorité de leur existence. Le type corvéable à merci 24 heures/24 et 7 jours/7, c’est fini ! Nous, nous avons un décalage avec les jeunes générations. In fine, ce sont peut-être eux qui ont raison mais il y a des gens à prendre en charge ! C’est ce qui nous préoccupe car nous avons un boulot à rendre vis-à-vis de la société. »

« Le plan d’accès aux soins ne va pas changer la donne »

Le virage ambulatoire complique-t-il l’exercice de la médecine libérale ?

« Ah, le fameux virage ambulatoire qui est en gros un transfert d’activité de l’hôpital vers la ville. L’hôpital va fermer tous les jours un peu plus la lumière la nuit et les week-ends car vous rentrez le matin pour une opération vous ressortez l’après-midi. Ce transfert d’activité arrive au moment où on est le plus mal en termes d’effectifs, c’est compliqué. C’est valable dans toute la France. Sans oublier que le premier désert médical, c’est Paris ! »

Puisque l’on parle de Paris, que pensez-vous du plan d’accès au soin 2018-2022 de la ministre de la santé, Agnès Buzyn ?

« Ce sont des mesures d’accompagnement si tout allait bien. Ce n’est pas radical et ça ne va pas changer la donne. Nous sommes à l’os et nous le serons complètement en 2023. Pour retrouver des niveaux de densités médicales que nous avons connus, il faut 25-30 ans ! »

À quoi ça sert ?

L’URML Normandie porte la voix des 5 000 médecins libéraux normands. Elle agit pour les généralistes et les spécialistes, installés ou futurs médecins. Acteur majeur du monde de la santé en Normandie, elle travaille en collaboration avec l’Agence régionale de santé, l’Assurance Maladie, le ministère de la Santé, entre autres, et avec les collectivités territoriales. L’URML Normandie se compose d’un bureau de 12 médecins élus, trois collèges et 9 salariés dédiés à son fonctionnement. L’URML Normandie est administrée par une assemblée de 40 élus (pour cinq ans) répartis en trois collèges, dont 20 élus pour le collège généraliste, 6 élus pour le collège dit des « plateaux techniques lourds » représenté par les chirurgiens, les obstétriciens et les anesthésistes-réanimateurs, et 14 élus pour le collège des autres spécialités.

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Le zonage proposé par l'URML Normandie pour lutter contre le désert médical normand.


Lire aussi cet article de Paris-Normandie (08/02/18) sur la nouvelle politique du zonage (très technocratico-comptable) de l'A.R.S:
Normandie : comment lutter contre les déserts médicaux ?
L’Agence régionale de santé de Normandie a arrêté un nouveau zonage médecin fin 2017. C’est le nouvel état des lieux des déserts médicaux régionaux. L’URML Normandie a aussi réalisé une carte qui porte ses projets de pôles de santé ambulatoire. Deux visions pour deux projets. Explications A Fécamp, c’est la colère après le déclassement du territoire par l’ARS Normandie.

La Normandie est une région où la désertification médicale est endémique. Pour inciter les médecins généralistes à s’installer dans les territoires qui en ont le plus besoin, des zones viennent d’être identifiées par l’Agence régionale de santé (ARS) à partir d’un nouvel indicateur élaboré au niveau national : l’Accessibilité potentielle localisée (APL). Ce nouveau zonage prend en compte différents critères : l’accessibilité géographique et le délai d’attente de rendez-vous auprès d’un médecin généraliste ; le volume d’activité des médecins ; les départs prévisibles en retraite des généralistes.

Le désert eurois

Deux catégories de zones ont ainsi été identifiées. « Les « zones d’interventions prioritaires » (ZIP) représentent les territoires les plus durement confrontés au manque de médecins, et où les aides incitatives financières sont les plus importantes. La part de la population couverte au niveau régional par cette zone d’intervention va augmenter fortement, en passant de 9,5 % en 2012 à 23,1 % aujourd’hui, soit 767 000 habitants », explique l’ARS Normandie. En Seine-Maritime, on retrouve les secteurs de Criquetot-l’Esneval, Cany-Barville, Eu, Aumale, Caudebec-en Caux. L’Eure est le secteur le plus pénalisé, notamment à Pont-Audemer, Brionne, Bernay, Le Neubourg, Beaumont-le-Roger, Conches-en-Ouche, Breteuil, Saint-Lubin, Saint-André-de-l’Eure, Saint-Marcel, Vernon, Gisors, Pacy-sur Eure, Les Andelys. L’Orne et la Manche sont les départements les plus concernés dans l’ex Basse-Normandie.

Les « zones d’actions complémentaires », moins impactées par le manque de médecins, représentent 50,3 % de la population régionale, soit 1 823 000 habitants. Ces deux zones représentent 73,4 % de la population normande. Viennent ensuite des zones de vigilance qui pourront bénéficier d’aides et mesures non liées à un critère de fragilité territoriale. « Grâce à ce nouveau zonage, les médecins pourront identifier facilement les territoires où ils sont le plus attendus et où ils pourront bénéficier d’un accompagnement renforcé dans le cadre de leur projet d’installation », souligne l’ARS Normandie.

Mais cette vision « étatique » d’un territoire de santé ne satisfait pas les professionnels de santé régionaux qui depuis des années pointent du doigt la désertification médicale et tentent de trouver des solutions alternatives. « Ce zonage conventionnel donne droits à des aides si on est sur un territoire ciblé. Le problème est que ce territoire ne représente que 23 % de la population normande », remarque Marjolaine Collet-Vételé, la directrice de l’Union régionale des médecins libéraux (URML) Normandie qui regroupe 5 000 médecins. « Si on veut un zonage intelligent, qui cible les problématiques d’offre de soins pour qu’il y ait de jeunes praticiens qui arrivent, cela ne se fera pas en ciblant un pourcentage de population. On ne veut pas travailler ainsi. »

Avantages supprimés

L’URML a planché, avec l’ARS, au zonage de pôles de santé libéraux ambulatoire. « On veut savoir où il y a une problématique d’offre de soins. Nous nous basons sur différents critères liés aux médecins généralistes. Ce n’est pas un pourcentage de population qui est ciblée mais toutes les zones qui ont cette problématique. C’est comme cela que nous souhaitons travailler. » Et d’autant plus que les avantages liés à ce nouveau zonage ont été modifiés par l’Assurance maladie. « Des avantages pour les médecins spécialistes et remplaçants ont été créés mais ce qui a disparu ce sont des aides et des avantages fiscaux pour les médecins qui exerçaient en zone déficitaire, remarque la directrice de l’URML. Ce qui peut être intéressant c’est la création pour les médecins primo-installés d’une enveloppe forfaitaire pour payer tout le matériel d’installation lorsque l’on ouvre un cabinet. Mais en gros pour nous cela ne change vraiment pas la donne. Ce n’est pas ça qui va éviter les départs et aider les gens à s’installer. Cela peut en aider certains mais cela ne va pas tout révolutionner ! Nous avons deux visions des choses qui peuvent toutefois être complémentaires... »

« Un médecin pour chacun » en colère à Fécamp

Le collectif « un médecin pour chacun » déplore le déclassement de la ville de Fécamp en zone d’action complémentaire par l’ARS Normandie.
Le nouveau zonage de l’ARS ne fait pas que des heureux. Un « mauvais coup » selon le collectif « un médecin pour chacun » qui rappelle s’être battu depuis 2012 pour le classement de Fécamp en zone médicale déficitaire : « Cette décision de l’ARS nous semble d’autant plus incohérente que depuis le dernier classement effectué par cette même ARS, nous avons perdu deux médecins généralistes à Valmont et un à Fécamp. Et cela alors que se profilent également durant les trois ans à venir cinq autres départs en retraite. Pour l’ARS, plus Fécamp perd de médecins et moins elle est déficitaire ? »
Outre un découpage territorial pour le moins singulier, le collectif souligne la perte des 50 000 euros de subventions offerts à tout jeune médecin faisant le choix de s’installer en zone déficitaire. Selon nos informations, la perte de la subvention ne serait pas du fait de l’ARS, mais d’une décision nationale de l’Assurance maladie. « Personne ne nous a informés de cet arrêt mais en même temps aucun médecin ne s’est installé... Pourquoi ? On n’a pas travaillé sur un projet fiable », constate Marie-Agnès Poussier-Winsback, maire de Fécamp qui rappelle que depuis son arrivée à la mairie un centre intercommunal de santé a ouvert. « Je comprends que les médecins en place soient mécontents. Je crois à un regroupement des professionnels libéraux. On ne peut pas accueillir de professionnels si on n’a pas un projet de santé qui ne peut être fait que par eux-mêmes. Après nous suivrons », affirme l’élue qui a rencontré la semaine dernière l’URML Normandie et l’ARS pour combler son désert médical.

L’exemple des pôles de santé libéraux ambulatoires

Depuis dix ans, la médecine libérale s’est organisée dans l’ex-Basse-Normandie autour de la création de Pôles de santé libéraux ambulatoires.
Les PSLA sont un nouveau concept qui consiste à regrouper des professionnels de santé autour d’un projet de santé et d’un projet professionnel, soit une organisation pluridisciplinaire de professionnels volontaires pour coordonner les soins sur un bassin de vie sans qu’ils soient forcément sous le même toit.
Impulsé par le docteur Antoine Leveneur, aujourd’hui président de l’Union régionale des médecins libéraux de Normandie, ce déploiement des PSLA a permis de relever le nombre d’installation et d’améliorer la démographie médicale dans l’Orne, la Manche et le Calvados. « L’ARS, la Région, les conseils départementaux, les facultés de médecines, les ordres sont partenaires. On voit bien qu’il y a une augmentation des installations autour et dans ces pôles de santé », note Marjolaine Collet-Vétélé, directrice de l’URML. « Des aides financières existent. Soit pour la mise en place d’un projet intellectuel entre les professionnels de santé ou lorsque des murs doivent être construits - car nous mettons d’abord le projet intellectuel avant celui des murs. C’est 90 % de fois le cas et il existe des aides de l’Europe, de l’État, de la Région, des Départements pour construire ! Tout cela permet aux jeunes médecins de s’installer avec des conditions rénovées et de l’accessibilité pour leurs patients. Dans l’Eure, le premier PSLA doit ouvrir à Verneuil-sur-Avre. » Une cartographie de la restructuration de l’offre de soins de premier recours a d’ailleurs été réalisée par l’URML.

Repères

Le zonage donne lieu à l’attribution d’aides financières graduées et permet de renforcer les moyens dédiés aux médecins (aides à l’installation, aides fiscales, contractuelles et conventionnelles), pour améliorer la démographie médicale et l’accès aux soins dans notre région.
Effectif depuis le 12 janvier 2018, il arrête les nouvelles zones caractérisées par une offre de soins insuffisante pour la profession de médecins généralistes.
Le zonage pourra être révisé chaque année afin de tenir compte de l’évolution de la situation des territoires et des besoins des habitants. Il sera, dans un second temps, décliné à d’autres professions (sages-femmes et masseurs-kinésithérapeutes, infirmiers, orthophonistes). Ce zonage autorise des aides graduées. Tout d’abord les aides conventionnelles de l’Assurance maladie, liées aux zones d’intervention prioritaires : quatre nouveaux contrats (aide à l’installation, accompagnement à la reprise de cabinets par de nouveaux médecins, valorisation de la solidarité territoriale entre médecins et enfin valorisation de la prise en charge coordonnée des patients).

Commentaire de Florestan:
Il existe donc un remède au désert médical normand et ce remède ne vient pas de l'ARS jacobine mais des élus locaux et médecins normands eux-mêmes qui ont imaginé la solution d'un remaillage du territoire, notamment rural, par des maisons de santé pluridisciplinaires avec, à leur tête, un collectif local de médecins: une belle idée "girondine et normande" qui a, d'abord, été mise en oeuvre dans l'ex Basse-Normandie et qui devrait être généralisée à toute la Normandie grâce à la réunification...
La couverture du territoire par un réseau de "pôles de santé", l'exemple de la Basse-Normandie (2016):

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