Edouard Philippe, ci-devant député-maire du Havre, désormais notre Premier ministre, nous inquiète.

Sur tous les dossiers majeurs de l'avenir normand, ces sujets où l'intérêt général normand croise l'intérêt national, l'élu Havrais qui s'était réellement jeté à l'eau pour le retour à l'unité normande (en votant pour la réunification en novembre 2014 et en traversant à la nage le bassin du Commerce de sa ville peu après...) semble en retrait:

LNPN phasée pour les calendes grecques, refus de la régionalisation portuaire, abandon des hydroliennes, renationalisation de l'apprentissage, coupes claires dans les budgets des collectivités territoriales, Contrats de plans repoussés sine die... La feuille de route est manifestement celle du jacobinisme comptable arbitrée par Messieurs les Raboteurs de Bercy qui confirme la tendance à la recentralisation de l'appareil de l'Etat après des années de décentralisation (voir ici-même, l'excellente analyse du professeur Dumont...).

En outre, avec quatre ministres "normands" au Gouvernement, dont le Premier ministre, on aurait pu croire que la Normandie serait peut- être un peu, juste un tout petit peu, mise en valeur ou favorisée: ce ne serait d'ailleurs que justice après tant d'années de mépris paternaliste de l'Etat central jacobino-parisien pour des Normands longtemps divisés qui n'habiteraient qu'une banlieue proche.

La réunification normande démontre au contraire qu'il est possible de faire de l'idée régionale normande une affaire sérieuse qui peut, à nouveau, compter dans le développement national et ce, sur les sujet les plus essentiels...

Or, c'est bien là le problème:

En effet, nos ministres sont "Normands" mais certainement pas... Bretons: un Jean-Yves Le Drian n'a pas les "pudeurs de gazelle" d'un Edouard Philippe lorsqu'il s'agit d'abuser de sa position nationale pour en faire profiter pleinement sa région d'origine. N'insistons pas ici puisque nous traitons de ce sujet trop régulièrement sur l'Etoile de Normandie.

Car il y a plus grave: c'est que la culture jacobine de la haute fonction publique de l'Etat central refuse qu'un enjeu national puisse être piloté ou gouverné depuis le territoire où cet enjeu se déploie et se développe. La question d'une gouvernance locale ou régionale autonome garantie par l'application du vieux principe de "subsidiarité" (une création du droit canon médiéval) reste un tabou pour cette élite cravatée habituée à décider de tout, le cul bien assis sur le velours d'un fauteuil de style Directoire ou Empire...

Sans remonter jusqu'à la querelle des "Marchands de l'eau" qui opposa au XIVe siècle la batellerie rouennaise à celle de Paris, la Normandie doit, sans cesse, démontrer la pertinence de son existence contre deux réalités séculaires sinon fatales:

1) Etre une région dotée d'un enjeu national, à savoir: celui d'assurer l'ouverture maritime de la France sur le reste du Monde (relire Michelet)

2) Etre, désormais, la seule vraie région de France placée sous le nez du futur Grand Paris

Puisqu'on évoque à nouveau Michelet et Bonaparte, on nous annonce la venue de Jacques ATTALI, le mardi 25 septembre 2018, au Mont-Saint-Aignan au campus du CESI à midi. Monsieur Paris sur Mer veut absolument nous entretenir de l'impact d'un port sur l'attractivité d'un territoire.

Jacques Attali, on le connait bien ici... Hélas!

En effet, cet intellectuel officiel et polygraphe qui défend la Mondialisation en cours (le Monsieur a son rond de serviette au groupe de Bilderberg), défend aussi "en même temps" la fusion de tous les ports de la Vallée de la Seine (les deux GPM normands et le port fluvial de Gennevilliers) ET une méga-fusion régionale "Grand-Paris-Normandie" sous prétexte que le Premier consul avait dit en 1802 alors qu'il visitait Le Havre, selon le mot célèbre rapporté par l'historien Jules Michelet que "Paris, Rouen et le Havre sont une seule et même ville dont la Seine est la grande rue".

Cette formule, on la connait bien ici... Hélas!

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Puisqu'elle nous fut assénée comme un mantra par un certain Antoine Grumbach, cet urbaniste ébouriffé et ébouriffant qui proposa en 2009 à un certain... Antoine Rufenacht alors député-maire du Havre, de lancer la super-méga fusion du Millénaire le long de l'Axe Seine pour faire "Paris-Seine-Métropole" en faisant disparaître notre Normandie séculaire tout en réalisant, jusqu'à la nausée, le rêve du maire de Bouville sur Mer las d'attendre après le fruit mûr d'une unité normande toujours reportée à des lendemains qui chantent.

rufenacht sarkozy

En effet, dans le courant de l'année 2010, Nicolas Sarkozy fut un chatoyant VRP de cette rêverie aux vastes proportions qui en fit fantasmer plus d'un en Normandie (plus en Haute qu'en Basse et plus au Havre qu'à Rouen... bien évidemment!): sur les plateaux des colloques, entre des plantes vertes en pots, on a entendu pérorer les Attali, Grumbach, Orsenna et quelques autres huiles du régime officiel dont les yeux scintillaient à l'idée de relier Le Havre à Paris en une heure ou de développer le réseau serré des transports de la Ville Lumière jusqu'à la mer quitte à rejeter le reste de la Normandie dans une éternelle obscurité et à transformer définitivement la vallée de la Seine en corridor ou l'ancienne seconde ville de France en banlieue industrialo-portuaire de la capitale faute d'avoir été choisie dans les années 1960 pour être la métropole régionale d'équilibre du Nord-Ouest au sein d'une seule région normande...

paris seine métropole

On se souvient que face au cauchemar Grumbach voulu par Rufenacht, ce grand déçu de l'unité normande, il y eut peu de résistances normandes: il y eut, cependant, la nôtre qui attira l'attention du plumitif du Monde à l'occasion de la présentation des projets du Grand Paris à la cité de l'architecture et du patrimoine de Chaillot puisque nous avions laissé sur place dans le pavillon "Grumbach et associés" un tract avec le titre suivant:

"Avaler la Seine aval sans l'aval des Normands".

Dix ans plus tard, les dures réalités concrètes et un certain bon sens historique ont dissipé ce mirage (c'est stupéfiant ce que l'on peut fumer dans les cabinets... parisiens!)

  • Tout d'abord, il n'y a pas d'argent, du moins pas assez: le Ministère de Parole peut phraser ce qu'il veut, c'est  le Ministère du Rabot du côté de Bercy qui commande. La langue de bois fait toujours de beaux copeaux et "les promesses n'engagent que ceux qui les écoutent" (Charles Pasqua)
  • Ensuite, depuis 2016,  la Normandie est réapparue puissamment en tant que telle dans le paysage institutionnel entre Paris et la Mer: ce n'est plus seulement une antiquité ou un souvenir de week-end. La Normandie est, désormais, un acteur institutionnel essentiel de l'enjeu national du développement de la Vallée de la Seine. Pour preuve: la région Normandie est devenue, de fait, le premier financeur public et elle s'est dotée de la réflexion et des outils stratégiques pour agir puisque la loi NOTRe de 2014 a confirmé que le développement économique était le coeur des compétences régionales.

Enfin, le bon sens géographique et historique nous rappelle:

  • Que le développement commercial et logistique d'un port se fait non pas depuis l'Hinterland (amont) mais depuis le port (aval): il en est ainsi de tous les ports du Monde même si une mégalopole de niveau mondial se trouve dans l'amont immédiat du port. C'est un fait: Paris n'est pas sur mer au contraire de la Normandie et de ses principales villes qui sont toutes maritimes et portuaires...
  • Que Napoléon 1er fut la pire catastrophe dans la longue histoire contrariée de la France maritime et portuaire: si le Premier consul était en visite d'inspection le 7 novembre 1802 au Havre c'était pour voir comment il aurait été possible de transformer un grand port de commerce en base navale militaire dans la perspective grandiose de réitérer l'exploit de Guillaume Le Conquérant quitte à mettre fin à la fragile trève de la Paix d'Amiens signée quelques moins plus tôt en prenant le risque de relancer le conflit séculaire contre l'Angleterre qui, depuis Louis XIV, a ruiné le commerce maritime français en transformant la Manche en zone de conflit et les côtes normandes en marche militaire...

Edouard Philippe, l'héritier des deux Antoine...

En novembre 2018 aura lieu une nouvelle session des Assises (sic!) de la Mer au Havre (c'est ça la mer vue de Paris: on s'asseoit pour la regarder au lieu de naviguer dessus... ).

Edouard Philippe fera un discours (un de plus...) en guise de clôture du CIMER (comité interministériel de la mer) au cours duquel, croit savoir la journaliste de la dernière édition de la Lettre Eco Normandie (n°1591 21 septembre 2018) l'ancien député-maire du Havre pourrait nous annoncer la fusion des trois grands ports de la vallée de la Seine sur la base des propositions du rapport préparé par son délégué interministériel à la Vallée de la Seine, le préfet François Philizot qui a remplacé Antoine Rufenacht chassé de la passerelle de commandement de l'Axe Seine après le départ de Nicolas Sarkozy de l'Elysée...

Le sujet n'est pas simple car il faudrait fusionner les deux GPM normands qui se sont longtemps regardés en chiens de faïence avec le port fluvial de Paris.

Mais il y a surtout la question de savoir où ce grand port de la Seine pourrait avoir son quartier général: au bord de la mer ou du fleuve en Normandie ou à l'ombre de la Tour Eiffel?

A partir de là, le dossier n'est plus portuaire ou maritime mais politique:

Il semble évident de considérer Edouard Philippe comme l'héritier des deux Antoine qui voulaient en finir, de fait, avec la Normandie puisqu'à l'époque où vivaient les "deux Antoine", la Normandie n'existait plus ou n'existait pas encore...

Antoine Grumbach avec son projet délirant de métropole Paris-Seine-Métropole, préconisait cette fusion portuaire pour en faire la base de son cauchemar mégalopolitain avec comme point de départ la transformation de la vallée de la Seine en "Gateway" logistique. Sauf que les Séquaniens ne sauraient exister puisque les Franciliens ne sont pas tous des Parisiens et que les Normands ne veulent surtout pas être de futurs... Franciliens.

C'est oublier enfin qu'un inspecteur des finances dans un cabinet ministériel parisien se contrefiche totalement de l'économie maritime et portuaire. Il ne sait même pas ce que c'est. Pour lui la mer, ce sont des vacances familiales en... Bretagne. On trouvera peut-être cette assertion exagérée. Mais quoi penser d'autre quand on apprend que l'Etat central (donc Bercy) envisage une enveloppe de... 50 millions à peine pour moderniser les quatre derniers GPM français (Dunkerque, Le Havre, Rouen et Marseille) alors que la seule région Normandie investit cette somme dans tous ses ports... chaque année?

Antoine Rufenacht qui fut l'éphémère haut-commissaire au développement de la vallée de la Seine nommé par Nicolas Sarkozy dans les dernières semaines de son quinquennat (avant d'être débarqué comme un malpropre à l'automne 2012 par la nouvelle majorité gouvernementale socialiste à la demande d'un certain... Alain Le Vern) croyait qu'il fallait mettre en oeuve un grand machin étatique pour planifier sur le moyen terme le développement de cet enjeu national au delà d'un lustre présidentiel. Le problème est que nous ne sommes plus aux grandes heures du volontarisme étatique à la française, sauce Colbert-De Gaulle et que l'avenir est à l'agilité et à la réactivité des acteurs et décideurs directement concernés qui font preuve des initiatives, des prises de risque et de l'imagination que ne saurait avoir un haut-fonctionnaire nommé en conseil des ministres qui mène sa carrière loin des horizons marins.

Le problème c'est aussi qu'il faut reconstruire aussi en Normandie une culture maritime d'entreprise qu'on ne pourrait développer depuis un bureau parisien fût-il celui d'un ancien préfet de la Saône-et-Loire dans la sous-pente de l'hôtel de Matignon: plus de 60 ans d'infantilisation paternaliste des acteurs portuaires normands par l'Etat central et ses administrations ne s'effaceront pas d'un coup d'un seul. Sur le dossier maritime normand Hervé Morin se sent parfois un peu... seul face à une communauté de professionnels portuaires qui s'est habituée à tout attendre de l'Etat.

Hervé Morin, l'héritier de la Normandie maritime

L'enjeu est donc totalement politique. L'arbitrage final dépendra du rapport de force entre trois hommes:

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Emmanuel Macron à l'Elysée qui campe désormais sur une ligne très clairement néo-jacobine. On attend encore ce qu'il va nous dire sur le Grand Paris: l'Axe Seine s'il n'est pas Normand, risque -t-il d'être grand parisien?

Hervé Morin qui défend le point de vue exactement opposé en prônant une révolution girondine dans les GPM français, a la position la plus claire puisqu'il a vu comment un port municipal belge était capable de démarcher sa clientèle jusqu'à Lyon ou Marseille.

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Et Edouard Philippe? Mystère... Et ce mystère nous inquiète.

Hervé Morin dans son libre discours devant la communauté portuaire normande au Marché d'intérêt national de Rouen le 18 septembre dernier a mis la pression sur l'ancien député-maire du Havre en déclarant qu'il s'opposerait à la fusion portuaire annoncée s'il elle devait avoir pour conséquence le transfert de la souveraineté portuaire normande à... Paris.

Sans pour autant trancher entre Le Havre et Rouen en raison de la rivalité historique entre les deux grands ports normands, le président normand met ainsi Edouard Philippe au pied du mur sinon au bord du quai:

Monsieur Philippe, le temps est venu de vraiment vous jeter à l'eau pour Le Havre et la Normandie!

Dans le cas contraire, on aurait tout lieu de croire définitivement que ce qu'on appelle l'Axe Seine n'est que le corridor de subordination économique de la Normandie à la région parisienne selon la vision ancienne des "deux Antoine" reprenant celle d'un Paul Delouvrier (cela nous renvoie 60 ans en arrière...)

Voire, un corridor de subordination politique dans la perspective des élections régionales (2021) avec un Axe Seine qu'il faudrait plutôt nommer "Axe Philippe- Lemaire- Lecornu- Macron" en guerre contre Hervé Morin le Normand.

Nous formulons ici cette arrière pensée politicienne afin d'alerter tous nos lecteurs sincèrement attachés à la réussite de l'idée d'unité normande.