L'archéologue médiéviste spécialiste du Haut Moyen-âge Jacques LE MAHO bien connu à l'université de Rouen pour ses recherches stimulantes sur l'archéologie urbaine rouennaise à l'époque mérovingienne, carolingienne et scandinave,  par ailleurs, directeur scientifique de la société des Antiquaires de Normandie, proposait à Caen ce samedi 5 janvier 2019 à l'occasion de la rentrée de cette vénérable institution de l'érudition normande fondée en 1824 par Arcisse de Caumont, une grande conférence sur les origines historiques du Mont Saint Michel, histoire de revenir sur l'histoire du Mont Saint Michel avant le... Mont Saint Michel fondé ou refondé par les Normands à partir de 965.

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Le sujet, vous le savez évidemment, est sensible puisque l'archéologue médiéviste d'origine bretonne, on le précise d'emblée pour que les choses soient claires, nous a proposé une déconstruction complète du célèbre texte latin de la "Revelatio Ecclesiae Sancti Michaeli Archangelis" (Révélation de l'église de l'archange Saint Michel) ou de ce que l'on en dit ordinairement avec la thèse qu'une communauté monastique beaucoup plus ancienne aurait existé bien avant l'arrivée des Bénédictins flamands déplacés de St Wandrille-Rançon au Mont en 965/966 sur ordre de Richard 1er duc de Normandie afin d'établir une communauté monastique placée sous le contrôle de la nouvelle principauté normande.
D'après Jacques Le Maho, une communauté d'ermites fondée au VIe siècle suivant la règle monastique de Saint Colomban, avait investi notre rocher isolé au milieu de nulle part mais idéalement situé sur le chemin de pélerinage des Irlandais vers Rome: sur cette route irlandaise, il est probable que le Mont déjà dédié à Saint Michel, servait de substitution au pélerinage plus long vers le célèbre sanctuaire michaelique du Mont Gargan au Sud-Est de l'Italie.
De plus, Jacques Le Maho estime qu'une source plus ancienne aujourd'hui disparue et qui était encore influencée par la mythologie gréco-romaine (référence aux travaux d'Hercule avec l'histoire du taureau volé et l'aire piétinée par le taureau pour fonder le sanctuaire dans le songe que fait Saint Aubert d'Avranches) aurait inspiré le texte d'une Revelatio plus tardive justifiant la prise de possession du sanctuaire par le nouveau pouvoir normand (nous y voilà...)
En outre, notre archéologue médiéviste avance, non sans raison semble-t-il, que la communauté de douze clercs ou chanoines dont la Revelatio attribue la fondation à Saint Aubert, n'était là qu'à titre provisoire pour relever un monastère qui aurait été abandonné à cause de l'insécurité liée aux invasions normandes: il eut été bien complexe, en effet, d'entretenir une collégiale de chanoines aussi éloignée de toute ville et au sommet d'un rocher isolé qui plus est. En revanche, notre archéologue atteste qu'il y avait bien, au préalable, un abbé breton à la tête d'une communauté monastique montoise à l'époque de l'occupation militaire bretonne de l'Avranchin lorsque Charles le Chauve avait confié la garde des diocèses d'Avranches et de Coutances aux Bretons dans le cadre d'un "tractatus armoricanus" dont on n'a mémoire ni de la date et encore moins du texte dans le cadre d'une réorganisation militaire générale du littoral du royaume franc pour se défendre des premières invasions normandes (avec un "litus saxonicus" sur la côte Est du Cotentin et sur le Bessin et un "missaticum" sur la Vallée de la Seine confié à l'archevêque de Rouen cumulant l'autorité laïque comtale avec son autorité spirituelle).
Plus décoiffant encore... D'après Jacques Le Maho, Aubert d'Avranches serait plus un abbé qu'un évêque que l'on pourrait assimiler à Aubert de Cambrai le fondateur de l'abbaye Saint Vaast d'Arras puisque dans la légende de fondation de cette abbaye on retrouve les mêmes éléments que dans la Revelatio montoise (notamment le songe). Par ailleurs, il était courant, à cette époque mérovingienne bien lointaine pour nous, qu'un abbé devienne ensuite un évêque...
Quant à l'archéologie du sanctuaire montois, elle prouverait, d'après Jacques Le Maho, la présence ancienne d'un monastère fondée à la façon d'un groupe ecclésial mérovingien avec quatre églises géographiquement séparées sur les hauteurs du Mont St Michel (autrefois aussi appelé "le Mont aux deux tombes" ou "Port Hercule"): cette disposition des bâtiments au sommet du Mont serait confirmée par un texte daté de 1027 qui nous fait savoir que le Duc de Normandie rétablit l'autel de l'église Saint Michel uniquement.

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1) L'église Notre-Dame (aujourd'hui dénommée "Notre Dame sous Terre" et faisant office de crypte pour la nef de la grande abbatiale normande) existait au préalable mais elle aurait été reconstruite à l'arrivée des Normands puis couverte d'une grande voûte en plein ceintre, avec une grande tour porche à l'Ouest figurant la Porte du Paradis (comme encore au sanctuaire italien du Mont Gargan ou comme la façade de l'église Notre-Dame de Pontorson qui en garderait symboliquement le souvenir).

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Porche d'entrée de la basilique Saint Michel du Mont Gargan

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Façade de l'église Notre-Dame de Pontorson (XIIe siècle)
2) De l'autre côté de la pointe du rocher à l'Est, l'église sanctuaire Saint Michel aurait été ronde et appuyée contre la roche pour rappeler la grotte du Mont Gargan dans son niveau inférieur (crypte avec pilier central comme aujourd'hui à Saint Michel de Cuxa) et au niveau supérieur une église réservée aux moines et qui aurait servi de base pour construire, après 1040, le choeur de la grande abbatiale normande...

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Grotte sanctuaire de Saint Michel du Mont Gargan

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Crypte de l'abbatiale de Saint Michel de Cuxa dans le Roussillon (XIe siècle): crypte ronde avec pilier central. Une disposition qui aurait pu être celle du premier sanctuaire montois, plan originel qui serait conservé par l'actuelle crypte des Gros Piliers (XVe siècle):

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Preuve supplémentaire que ce premier sanctuaire montois aurait été une église ronde à deux étages, ce dessin ornant une pleine page d'un précieux cartulaire manuscrit du Xème siècle issu de l'extraordinaire collection des quelques 250 manuscrits médiévaux de l'abbaye du Mont Saint Michel, toujours conservés à la bibliothèque patrimoniale d'Avranches et présentés au musée Scriptorial d'Avranches:
On y voit Saint Aubert visité par l'archange dans l'église du bas (avec son autel à droite) et la suite du songe est racontée dans l'église du haut (avec, également, son autel), l'ensemble étant dominé par trois grands cierges symbolisant la Trinité.

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3)Vers le Sud, à la porte du sanctuaire, comme le veut la tradition se trouve toujours une chapelle dédiée à la charité de Saint Martin construite sur le cimetière réservé aux étrangers: c'est la raison pour laquelle le duc de Bretagne Conan s'y est fait enterrer en 994. Aujourd'hui, cette antique chapelle sert de crypte portant le transept Sud de l'actuelle abbatiale.

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4) Enfin, plus bas dans l'actuel village, se trouve l'église Saint Pierre.

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D'après Jacques Le Maho, ce groupe ecclésial sur le Mont serait la preuve d'une fondation monastique mérovingienne bien plus ancienne que l'histoire racontée dans la Revelatio.
 Il va sans dire que cette thèse a suscité beaucoup de remarques et de réactions dans la campagnie des antiquaires. Julien Deshayes, l'un de nos meilleurs spécialistes en archéologie médiévale normande, a été très intéressé par l'hypothèse d'une influence irlandaise en raison du passage de Saint Colomban dans le Cotentin et l'Avranchin. L'influence irlandaise pour la fondation de l'évêché de Dol a aussi été évoquée (Saint Samson).
Mais quand Julien Deshayes a abordé la question territoriale que l'on sait à propos du Mont, Jacques Le Maho est resté étrangement évasif. Evidemment...
Pour ma part, profitant d'une discussion en tête à tête avec le conférencier après la séance, j'ai fait remarquer à Jacques Le Maho que face à la menace Iro-norvégienne venant du Nord-Cotentin, le clergé de Coutances et d'Avranches ne s'était pas réfugié en Bretagne mais à... Rouen. Réponse de Jacques Le Maho: "ils se sont jetés dans la gueule du loup!" (sic!).
Ma réponse fut alors la suivante: "c'est surtout parce que le souvenir spirituel et institutionnel de la province ecclésiastique de Rouen héritière de la Seconde Lyonnaise de Dioclétien n'était pas mort après quelques années d'occupation militaire par les Bretons." Et de faire remarquer enfin à Jacques Le Maho, qui me le confirma d'ailleurs, qu'il n'y avait pas eu de pillages ou de destructions causées par les Scandinaves dans l'Avranchin:
Alors pourquoi le clergé d'Avranches est-il parti se réfugier à Rouen? Par crainte d'une descende plus au Sud des colons Norvégiens expusés d'Irlande qui venaient de s'installer dans le Cotentin? Ou parce que l'occupation militaire bretonne était trop lourde?
Quoiqu'il en soit, le siège épiscopal d'Avranches est rétabli en 990 avec Norgot, un prélat d'origine scandinave...
Bref! cette conférence était aussi passionnante qu'agaçante car cette déconstruction complète de l'histoire des origines montoises avait comme un arrière goût de revendication... bretonne sur un Mont St Michel devenu normand pour être ce que nous admirons encore aujourd'hui...