François Gay, éminent géographe normand, nous a définitivement quittés, du moins physiquement, le 22 janvier 2019, à l'âge de 96 ans...

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Archives de l'Etoile de Normandie:

http://normandie.canalblog.com/archives/2019/01/24/37046413.html

     L'Etoile de Normandie est flattée d'entretenir sa mémoire en offrant à ses lecteurs un article fort instructif concernant la Normandie qu'il avait publié une quinzaine d'années auparavant : on peut considérer que François Gay fut avec Armand Frémont le père intellectuel de l'unité normande contemporaine. C'est la raison pour laquelle la région Normandie a décidé d'honorer nos deux grands géographes normands en donnant leur nom à une salle de l'hôtel de région à Caen et à Rouen...

https://www.persee.fr/doc/etnor_0014-2158_2004_num_53_2_1544

Témoignage d'un géographe

« L'âge d'or de l'aménagement »... vu de la Basse-Seine

François Gay

Etudes Normandes n° 2, Année 2004, pp. 33-44

L'histoire de l'aménagement du territoire en France a fait l'objet de nombreux travaux. On dispose ainsi d'une bonne analyse cartographique rétrospective grâce au dernier volume de l'Atlas de France, élaboré par une équipe dirigée par Yves Guermond 1, tandis qu'une récente synthèse due à l'historien P. Deyon et au géographe A. Frémont donne une excellente vue d'ensemble avec une intéressante analyse prospective 2. En revanche, nous ne disposons pas d'une telle synthèse à l'échelle de notre région. Pourtant la Normandie a été le théâtre d'expériences novatrices dans ce domaine : schémas d'aménagement précoces ; formes d'urbanisation expérimentales discutées mais intéressantes (Val-de-Reuil, Hérouville-Saint-Clair) ; création d'institutions originales (Etablissement Public Basse-Seine qui agit maintenant à l'échelle de la région normande toute entière, Parc Régional des boucles de la Seine, etc.) ; études pilotes (SDAU de Rouen, etc.).

En l'absence d'une analyse historique approfondie, qui reste à élaborer, on nous permettra d'apporter le témoignage d'un géographe orienté très tôt vers ce que l'on a appelé la géographie appliquée ou la géographie active telle qu'elle a été illustrée par Michel Philipponneau en Bretagne 3.

Il se trouve, en effet, qu'à part quelques périodes d'enseignement aux Etats-Unis et au Canada -qui nous ont permis de prendre quelque recul -nous avons suivi de près, comme acteur puis comme spectateur engagé, la plus grande partie des expériences d'aménagement et de développement régional dans la région normande. Nous avons été amené, sur un plan plus « universitaire », à les étudier avec nos collègues de Caen dans le cadre de l'élaboration du monumental Atlas de Normandie (1965-1970), ou encore dans la revue Etudes Normandes.

Nous nous arrêterons ici aux années 1971-72, ce regard rétrospectif nous paraissant utile pour aider à mieux « cadrer » l'objet du présent numéro spécial. Après 1972-1973, la problématique de l'aménagement du territoire -surtout dans notre région -se modifie complètement : la « question régionale » devient fondamentale, la crise intervient et la priorité est à l'emploi. La Normandie est à la recherche d'un « grand dessein » relayant et élargissant celui esquissé par le Schéma d'Aménagement de la Basse-Seine. Ne sera donc pas abordée ici notre vision personnelle de l'aménagement de la Ville nouvelle du Vaudreuil, sur lequel nous nous sommes exprimé ailleurs 4, ni le développement ultérieur de la politique d'aménagement.

Aujourd'hui, pour situer un témoignage comme le nôtre, on parle volontiers « d'égo-histoire ».

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On pourrait tout autant évoquer une « égo-géographie » puisqu'il s'agit de porter un regard personnel sur les conditions sociales et intellectuelles dans lesquelles a été mise sur pied et appliquée une politique volontariste des pouvoirs publics dans l'espace normand. Cette expérience personnelle s'inscrit dans ce que P. Deyon et A. Frémont appellent « l'âge d'or » de l'Aménagement du territoire, de 1961 à 1973, ou le sociologue Michel Crozier dans ses passionnants Mémoires, « Ma belle époque », avec une approche du phénomène de « génération » retenue également par les historiens, tel J. F. Sirinelli pour celle des « baby-boomers » 5. Beaucoup de choix ultérieurs dépendent en effet des années de formation, et une grande partie de l'effervescence intellectuelle que nous avons observée personnellement au Havre dès 1952, puis à Rouen à partir de 1962, s'explique ainsi, en particulier dans le domaine de l'aménagement du territoire.

Géographie active et urbanisme

Pour Le Havre, l'analyse du bouillonnement d'idées d'alors a été tentée par quelques chercheurs spécialisés en histoire culturelle comme Serge Reneau 6 ou dans le volume collectif Le Havre 1900-2000 7. La génération qui arrive à l'âge actif juste après la Libération a été touchée par « l'étrange défaite » et les immenses dégâts de la Guerre mondiale en Normandie. Dès la fin de la guerre nous participons à des petits groupes de réflexion sur la reconstruction intellectuelle ou politique du pays. Nous étions marqués par les ouvrages d'une collection au titre significatif de Renaître, où l'on trouvait la signature de futures personnalités comme François Perroux, dont nous retenions quelques options fortes : décentralisation, régionalisation, aménagement du territoire. Peu après, nous serons très influencés par l'ouvrage célèbre de Jean-François Gravier, Paris et le désert français. Le Plan Vert de Eugène Claudius Petit, ministre de la Reconstruction, était notre « bible ».

Nous tentions nous-mêmes une première synthèse géographique des réalisations du pays en matière d'aménagement et de décentralisation dans une communication au Congrès International de Géographie de New York, en 1952, que Jean Gottmann 8 nous encouragea à publier ultérieurement.

C'est lui qui nous fit « découvrir » 9 cette Amérique dont nous avions des échos directs par le milieu familial. Il fit beaucoup pour ouvrir notre horizon vers « le grand large » et associer étroitement, dans notre démarche, le « local » et le « global ». Armand Frémont, dans son beau témoignage La mémoire d'un port 10, a bien monté la fascination qu'exerçait au Havre ce continent au sortir de la guerre. Notre expérience personnelle de l'Amérique fut analogue à celle de Michel Crozier, à la même époque, telle qu'il l'a racontée récemment dans le premier volume de ses Mémoires. Le Havre, grâce à son Institut de Sociologie Economique, voyait alors défiler des personnalités prestigieuses qui ouvraient des pistes nouvelles et parmi elles des universitaires représentatifs des sciences de l'homme, dont nous suggérions souvent les noms au responsable, Abel Miroglio. Albert Nicollet 11 a rappelé le rôle de ces contacts qui se prolongeaient souvent par des discussions ou des rencontres personnelles.

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Beaucoup ont conforté notre orientation intellectuelle et renforcé notre intérêt pour l'aménagement et le développement local. Parmi ceux-ci : Pierre Mendès France, André Philip, Gaston Berger, Jean Fourastié, Alfred Sauvy et bien sûr Michel Crozier et Jean Gottmann. Cette ouverture s'accompagnait d'une intense vie associative locale tournée vers les problèmes d'urbanisme. Le club Citoyens 60 et le groupe local d'Economie et humanisme étaient un peu une réplique locale des « clubs » parisiens et faisaient aussi le lien avec des groupes rouennais analogues. La question urbaine devenait un véritable enjeu civique, de même que l’urbanisme participatif. Mon inclinaison personnelle pour la géographie active nourrissait cet engagement qui me conduisit un moment à l'action au sein d'un éphémère Comité d'Expansion du Havre puis à une brève tentation politique aux élections municipales de 1953.

Cette orientation vers la géographie et à la sociologie urbaine -alors en pleine éclosion -trouva son couronnement un peu plus tard dans des travaux plus « universitaires ». Avec le géographe Jean-Philippe Damais également originaire du Havre et Albert Nicollet, qui avait beaucoup fait pour l'éclosion de la sociologie économique au Havre, le choix de cette ville comme terrain d'analyse était tout naturel : ville de tous les clivages (topographique, sociologique, politique), ville d'expérimentations multiples lors de la Reconstruction, elle constituait une étude de cas intéressante pour la recherche collective lancée alors par le ministère du Logement et de l'Urbanisme. Elle pouvait s'appuyer sur la collaboration des groupes de réflexion dont nous avons parlé plus haut.

Ces enquêtes publiées par les Cahiers de Sociologie Economique du Havre et dans le numéro spécial de la prestigieuse revue Urbanisme 12 eurent un certain retentissement, d'autant plus que la sociologie urbaine, sous l'influence croissante de Raymond Ledrut (qui avait conduit la même étude à Toulouse) et d'Henri Lefebvre, était au cœur des débats, parfois fort vifs, sur l'aménagement et l'urbanisme.

L'âge d'or de l'aménagement

Notre installation à Rouen, en 1963, ne constitua pas une rupture et encore moins un dépaysement. Les travaux des jeunes équipes du Havre avaient d'ailleurs été publiés dans les Etudes Normandes à Rouen. Entre les deux villes, il existait pourtant une bonne dose d'ignorance réciproque et même une certaine méfiance que j'essayai pour ma part de combler. On notait toutefois un certain nombre de problèmes communs, dont celui du logement et de la reconstruction. Le livre de Michel Quoist -un prêtre havrais -intitulé La ville et l'homme donnait une image peu flatteuse de certains quartiers de Rouen (Martainville) 13. Les discours d'adieu du préfet Hirsch, bien que publiés un peu édulcorés en 1959 dans Etudes Normandes, montraient l'ampleur des défis en Basse-Seine, analysés antérieurement dans un rapport très fouillé d'un jésuite, le P. Rideau, sur les Ombres et lumières de la Seine Maritime dont notre revue s'était fait également l'écho 14.

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Nous retrouverons donc, à Rouen, le même type d'inquiétude qu'au Havre et la même effervescence civique et intellectuelle. Un des cadres de cette réflexion était le Centre d'Etudes d'Intérêt Public de Rouen et de sa région (CEIPRR), sorte de Comité d'Expansion (le second créé en France) qui avait trouvé son mode d'expression dans la revue Etudes Normandes fondée parallèlement en 1951. On retrouvait au sein de ses commissions l'essentiel des « forces vives » de la région. Le Centre d'études établissait des liens plus ou moins informels avec d'autres organismes comme le Centre des Jeunes Patrons ou le Centre des Hautes Etudes Professionnelles, qui réfléchissaient un peu dans le même esprit.

Pour moi à Rouen existait une différence importante : on était plus proche de l'administration départementale puis régionale qui s'était mise en place progressivement. Nous avons donc assisté à une modification profonde du style de l'administration, liée à l'élargissement des horizons, aux exigences de la planification territoriale, à l'obligation de faire un « état des lieux » au moment où les tâches de reconstruction laissaient la place à de nouveaux problèmes de modernisation et de développement.

Cette transformation s'opéra surtout sous l'impulsion d'un nouveau préfet, Pierre Chaussade, nommé en 1959 et qui devait rester près de sept ans en poste. Il prenait d'ailleurs la suite d'une série de hauts fonctionnaires qui avaient déjà marqué profondément la Normandie MM. Mairey, Hirsch, Feuilloley, etc. Il s'enracina très vite et sut s'entourer d'une équipe de valeur qui s'adapta au terreau local. Ces fonctionnaires d'un nouveau type, façonnés par le Plan, disciples des grands commis de l'Etat de l'époque, les Bloch-Lainé, les Delouvrier, nourris comme nous l'étions, des écrits de Fourastié, de Sauvy, prirent contact avec la « société civile » ou même avec quelques universitaires. Tel était le cas de Pierre Poinsignon chef de la mission régionale, ou de Pierre Troude qui faisait la jonction avec la puissante nébuleuse du groupe de la Caisse des Dépôts très importante à Rouen. Issu de l'administration de la France d'Outre-Mer, ce dernier était habitué à une administration publique plus directe, moins rigide. Tel sera bientôt le cas de Jean-Paul Lacaze et de son équipe de la mission d'Etudes Basse-Seine avec par exemple Dominique Getti, un autre ingénieur de valeur, et des membres des nouvelles équipes d'urbanisme comme les jeunes sociologues Pierre Bourguignon, Gérard Héliot, et le géographe Bernard Ecrement.

Pierre Chaussade, qui avait dû faire face aux difficultés de la question algérienne, sut réaliser l'amalgame entre la « préfectorale » traditionnelle et les « jeunes turcs » des « administrations de mission » ou des équipes d'aménagement. Il sut remarquablement saisir les opportunités fournies par les débuts d'une timide « déconcentration » et la mise en place des circonscriptions d'action régionale créées en 1960. Il est dommage que, en dehors du témoignage de Jean Paul Lacaze, nous ne disposions guère de mémoires écrits des principaux acteurs de la période.

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Exposition des travaux de la Mission d'étude Basse-Seine à la Préfecture de Rouen, (archives de la médiathèque de Val-de-Reuil, s.d. )

Réunion du personnel de la Mission, 25 mai 1971 (archives de la médiathèque de Val-de-Reuil)

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On pourra cependant avoir une idée de leurs préoccupations d'alors, à la lecture des rapports que devaient rédiger les stagiaires de l'ENA en poste à Rouen. Ceux que nous avons pu consulter sur la sous-scolarisation de la région, sur la création d'une indispensable communauté urbaine à Rouen, souvent appuyés sur de nombreux contacts locaux, sont pleins d'intérêt. Il en va de même des rapports demandés à des universitaires de Rouen ou de Caen comme le fameux rapport Barre sur le rapprochement des Ports de Rouen et du Havre. En effet Raymond Barre enseignant à l'école de Droit, rampe Bouvreuil, était membre du comité d'Etudes Normandes.

Souvent liés par des affinités personnelles, arrivés à peu près en même temps à Rouen et désireux de s'investir dans la réalité locale ou régionale, plusieurs sont restés longtemps en poste, et même s'enracinèrent comme Dominique Getti qui devint ultérieurement le bras droit de Jean Lecanuet pour l'urbanisme. Ils disposaient d'une large liberté de parole et d'initiative. Ce fut aussi le cas du premier recteur de l'Académie de Rouen, géographe de formation, nommé en 1964, sensible, comme nous, aux problèmes de « géographie appliquée ». Il était très favorable au rapprochement entre l'Université et sa région et il resta près de sept ans en fonction à Rouen.

Dans cette atmosphère de créativité et de grande liberté intellectuelle, la Haute-Normandie devint, sans toujours s'en rendre compte, une terre d'expérimentation. Proche de Paris, elle recevait souvent les missi dominici du Plan puis de la DATAR, créée en 1963. On venait observer la gestation et la mise en place d'une administration de type nouveau et des nouvelles institutions ou organismes créés entre 1960 et 1965. Parmi ces observateurs, on comptait Serge Antoine, nourri par la pensée d'Economie et Humanisme. La région de Haute-Normandie fut aussi l'objet d'enquêtes sociologiques de grand intérêt comme de celles de l'équipe de Michel Crozier qui dirigeait alors le centre de recherche sur la Sociologie des Organisations. Bien que la région n'ait pas été la seule à être ainsi analysée, les travaux publiés, en particulier dans un numéro spécial de la revue Sociologie du travail, nous paraissent donner un témoignage pertinent et vivant sur la Normandie orientale des années soixante 15, résultat d'enquêtes sur le terrain, très poussées. Les appréciations générales de Michel Crozier dans cette revue, même si elles donnaient une vision un peu pessimiste des procédures et des modalités de « participation » de l'époque, sont un bon reflet de la réalité vécue par nous.

Les rencontres auxquelles nous avons assisté alors en vue d'associer les « forces vives » à la réflexion sur les documents d'aménagement et d'urbanisme, en cours d'élaboration, butaient souvent, même lorsqu'elles étaient « ciblées » professionnellement, sur la difficulté d'assimilation, par le public, des concepts et des langages spécifiques de l'aménagement et de l'urbanisme et plus encore sur les nécessaires changements d'échelle spatiale qu'ils impliquaient. Malgré les efforts d'un Gaston Berger, la dimension « prospective » était difficile à intégrer.

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Au contraire, le décloisonnement entre les disciplines au-delà de la diversité des formations se fit sans difficultés majeures à l'intérieur des trois équipes d'urbanisme (SORETUR, AURH, Mission Basse-Seine) et avec les praticiens comme ceux de l'Atelier d'Urbanisme de Rouen.

Parmi les moyens de cette symbiose, les voyages d'études, organisés le plus souvent par l’Université Permanente d'Architecture et d'Urbanisme animée par les architectes Alain Robinne et Alain Gaspérini. Nous allions chercher nos « modèles » vers le Nord : Allemagne, Suède, Finlande pour les nouvelles formes d'urbanisation ; Pays-Bas pour la planification territoriale. La Grande-Bretagne -où on allait observer les New Towns, et voir les applications du fameux Buchanan Report sur la circulation dans les villes -était l'objet d'une attention particulière avec un souci constant de comparaisons (la Basse Seine et l'estuaire de la Humber ; le Solent à Southampton et l'estuaire de la Seine, etc.). Il y avait d'autres occasions de rencontres comme la préparation des planches de l'Atlas de Normandie ou la réalisation de documents pédagogiques à la demande de la Mission Basse-Seine (1965) avec Yves Guermond. Enfin, à l'initiative de divers organismes locaux, au Havre comme à Rouen, étaient organisés forums et débats dont rendait très largement compte une presse locale très vivante à Rouen comme au Havre. Bien avant que la « participation » soit à la mode, elle se réalisait de manière informelle malgré l'absence de structures politiques adéquates. On le voit, il serait beaucoup trop réducteur d'avoir une lecture essentiellement idéologique ou « techniciste » de cette période...

Certains documents d'urbanisme ont d'ailleurs fait l'objet d'études complètes, ainsi du SDAU de Rouen dont les méthodes d'élaboration furent longtemps considérées comme un « modèle ». Un numéro spécial d 'Urbanisme (n° 113) sous le titre L'Agglomération Rouen-Elbeuf : pratique de l'urbanisme en donne un bon panorama et B. Ecrement, qui fut notre étudiant à l'Institut de géographie de Rouen et qui devint le second directeur de la SORETUR, montre bien, dans ce numéro, l'originalité de la démarche de son premier directeur, l'ingénieur B. Archers. J.-P. Lacaze insiste également dans ce numéro sur la cohérence entre le schéma Grand Rouen et celui de la Basse-Seine dont il avait la charge. Ayant été membre pendant un certain temps du conseil de surveillance de la SORETUR à côté de cinq élus des collectivités locales et de cinq représentants des administrations, nous avons pu suivre de près cette expérience d'urbanisme, dont nous avons donné l'esprit, en conclusion du même numéro 16.

Ce qui a guidé notre action de géographe pendant toute cette période a été certainement la conscience de plus en plus nette des risques de recul -relatif bien entendu -de la Basse Seine et de Rouen en particulier dans la compétition croissante qui s'amorçait entre villes et territoires. La diminutio capitis de Rouen était probablement déjà en germe lors du découpage de la France en 22 régions de programme en 1956 qui coupa en deux la Normandie « historique ».

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Cette forme très embryonnaire de régionalisation ne pouvait dans le principe que satisfaire le géographe. Malheureusement, si le découpage concret adopté fut réalisé de façon intéressante par la confrontation sur calque des divers découpages territoriaux existant, elle fut forcément très empirique et rapide.

L'auteur principal de cette division de l'espace français fut un jeune « énarque », Serge Antoine, venu de la Cour des Comptes. Il vient de rappeler récemment dans l’Express 17 les conditions dans lesquelles fut dressée la fameuse carte qui sépara la Normandie historique en deux petites régions. On notera que cette césure provoquée par la difficulté de choisir pour capitale entre Rouen et Caen a été le principal regret de Serge Antoine, lequel suivra d'ailleurs de très près, ensuite, les efforts de la Normandie orientale pour compenser les effets de ce choix défavorable, pour la Normandie et pour Rouen en particulier.

Il faut pourtant avouer que cette séparation ne provoqua pas, à l'époque, de choc notable dans une Normandie convalescente et absorbée par les grands chantiers de reconstruction, alors que Rouen commençait à affirmer ses besoins spécifiques en particulier en matière universitaire vis-à-vis de Caen. En fait la prise de conscience réelle du danger eut lieu au moment de la décision si lourde de conséquences pour notre région, de choisir, pour faire face à la domination et à la congestion parisienne, des Métropoles d'équilibre. Cette décision entérinée en 1963, résultait du fameux rapport Hautreux-Rochefort qui avait associé un haut fonctionnaire de l'équipement -ayant exercé un moment à Rouen -et un géographe spécialiste de l'armature urbaine, J. Rochefort. On sait que si ni Rouen, ni l'ensemble Rouen-Le Havre ne furent retenus dans la liste finale, ce fut en raison de leur trop grande proximité de Paris et de la faible prise en compte des fonctions de commerce international de ces villes. Dès lors, il n'apparaissait entre Lille et Nantes-Rennes, aucune métropole d'équilibre dans une Normandie de trois millions d'habitants déjà écartelée.

Cette décision qui s'expliquait aussi par le faible poids de la commune de Rouen dans son agglomération (moins du quart de la population), ne pouvait qu'attirer l'attention du géographe dont on « n 'attend pas seulement une réponse précise à une interrogation contractuelle mais un témoignage spontané, une certaine attitude prospective au regard des problèmes qui sont débattus » comme disait le géographe J. Labasse, ardent défenseur d'une géographie « active », « appliquée » ou applicable, avec qui nous avons, plusieurs fois discuté de ces problèmes 18.

La sous-estimation, très dommageable pour le complexe Basse-Seine, du rôle de la fonction portuaire, corollaire de la médiocre attention portée par notre pays aux préoccupations maritimes, m'avait d'ailleurs amené à soutenir l'idée de faire appel à Raymond Barre pour réfléchir à l'avenir portuaire en Basse-Seine : ce fut le fameux rapport Barre dont nous avons parlé plus haut. Le Schéma Basse-Seine, de même que le SDAU du Havre élaboré un peu plus tard, prendront largement en compte cette préoccupation, mais dans la limite des structures institutionnelles et territoriales d'alors et sans pouvoir assurer le suivi et l'évolution de ces documents d'urbanisme.

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En dépit de la fameuse formule de P.R. Wolf, le directeur de Paris-Normandie, « accueillir Paris sans le subir », le Schéma devint progressivement par la suite un instrument de l'expansion parisienne vers la mer, mais sans qu'on saisisse toutes les implications de cet infléchissement. Avec plusieurs autres, en particulier Yves Guermond parmi les chercheurs, nous avons souvent fait remarquer, en nous appuyant sur les travaux de l'INSEE, le petit nombre des « décentralisations » tertiaires, dont notre région aurait eu bien besoin pour relayer une décentralisation industrielle essoufflée. Quand aux fonctions directionnelles supérieures (le « secteur quaternaire » de Jean Gottmann), leur développement fut fortement handicapé par l'absence de Rouen ou de Rouen-Le Havre dans la liste des métropoles régionales, tant en matière de grands équipements « structurants » que de liaisons internationales.

L'effort de la région, du moins de l'Administration Préfectorale et, d'une manière plus hésitante, de la DATAR consistait au fond à pallier au mieux les conséquences de cette lacune (qui fut encore accentuée par le refus de créer à Rouen, en 1966, une communauté urbaine) contrairement au cas d'autres métropoles régionales. Le Schéma Basse-Seine et son prolongement naturel, la création de la ville nouvelle du Vaudreuil, cessent dès 1972-73 d'être réellement portés par les forces politiques locales et régionales malgré une tentative prospective de l'OREAM Basse-Seine d'étendre son rayonnement et son action vers Caen et la Basse-Normandie. Ce fut la politique dite du « triangle » Caen-Rouen-Le Havre, amorce lointaine de l'idée de Normandie-Métropole.

Nouvelles interrogations

Pour moi et pour beaucoup de praticiens de l'aménagement, la réflexion urbanistique était inséparable d'un projet régional fort, plus « autocentré ». Or Rouen hésitera toujours entre un « Schéma Parisien » et une ouverture vers le « grand large ». C'est un débat qui n'a jamais cessé de nous opposer, amicalement bien sûr, à Y. Guermond 19 et même parfois J.P. Lacaze. Ces préoccupations nous avaient conduit à un vigoureux engagement en faveur d'un regroupement communal autour de l'idée de « Grand Rouen » pour en finir avec le « puzzle rouennais » source de faiblesse pour l'agglomération 20. On sait combien devait être lente la mise en place de structures suffisamment vigoureuses. Il avait déjà fallu quelque vingt ans entre la création, en 1953, de l'Association des Maires -qui n’était guère qu'une amicale conviviale -et la création du premier SIVOM, en 1974, lequel n'ajoutait guère au syndicat d'études qui avait piloté le SDAU de Rouen. Il faudra encore trente années pour faire de la Communauté d'Agglomération de Rouen une réalité moins formelle...

Pourtant à l'échelle de la ville de Rouen, dans un grand discours-programme prononcé en avril 1968 au moment de son accession à la mairie, Jean Lecanuet paraissait avoir compris les défis auxquels Rouen devait faire face.

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Il sut présenter de manière convaincante les idées qui avaient émergé de la réflexion de la SORETUR et de la Mission Basse-Seine 21. Mais ce discours n'eut pas toute l'audience qu'il méritait, à quelques jours de l'explosion de mai 68...

Avec le recul, les premières désillusions par rapport à l'époque des « grandes espérances » se firent jour dès 1967. Le mouvement en faveur du Grand Rouen, que nous avions lancé dès notre rapport au centre d'Etudes d'Intérêt Public (Etudes Normandes 1962) et que nous avions cherché à populariser, en faisant venir à Rouen J.-F. Gravier (dont la conférence fut publiée également dans notre revue), fut relancé par une sorte de petit groupe de pression, le GRES, (Groupe Rouennais d'Etudes Sociales). Il fît connaître sa position dans Paris-Normandie du 10 janvier 1967. Mais une réaction sévère de Tony Larue, maire du Grand-Quevilly, qui tança ironiquement ces « jeunes gens », montra vite les limites de cette action. Rouen était partagé entre trois « ténors », Roland Leroy, Tony Larue, Jean Lecanuet qui n'entendaient pas se plier aux exigences d'une action trop coordonnée...

Autre sujet de déception pour moi : les réactions du milieu universitaire après le discours du ministre de l'Education nationale Alain Peyrefitte lors de la première (et dernière !) séance solennelle de la jeune université de Rouen en octobre 1967. Il avait en particulier demandé aux universitaires de quitter leur « tour d'ivoire » et de s'investir dans la construction de la cité. Les réactions défavorables, du moins des enseignants de rang magistral, montraient que l'Université -malgré les efforts du recteur Chevalier -n'était pas encore décidée à établir des liens vigoureux avec le milieu régional. Enfin nous avions personnellement constaté -en particulier lors d'un colloque de géographie appliquée à Strasbourg et lors d'un colloque sur la sociologie urbaine à Royaumont -le creusement d'un fossé entre certains chercheurs, de plus en plus orientés vers la critique sociale radicale, à la manière d'Henri Lefebvre, et ceux qui mettaient plus simplement en cause, avec Crozier, une « société bloquée » et les « pesanteurs sociologiques » pour reprendre une formule souvent citée alors de Jean Lecanuet. A Rouen comme au Havre puis un peu plus tard à Val-de-Reuil, ces discussions théoriques n'entamaient pas une atmosphère de convivialité et de confiance ni la prédominance d'une approche plus « régionale » et plus pragmatique y compris par les deux principaux sociologues de l'équipe, le regretté Gérard Héliot et Pierre Bourguignon.

Mais les équipes d'aménagement de Rouen et du Havre ne pouvaient échapper au tourbillon de mai 68 à Rouen, dont nous avons relaté dans cette revue l'atmosphère avec J.-P. Chaline 22.

Personnellement très impliqué dans ces débats sur l'urbanisme, la « participation », le partage des décisions, nous avions suivi avec passion ces discussions trop souvent évoquées de façon simpliste par une certaine vulgate marxiste.

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Une assemblée générale des équipes, au plus fort de la crise de Mai, réunit les principaux acteurs dans les locaux de la SORETUR, alors rue de l'Avalasse. La présence de Pierre Poinsignon, homme d'écoute et de terrain, ne fut pas étrangère à une atmosphère de libre discussion qui aboutit à la fameuse « motion de Rouen » sur « l'urbanisme démocratique ». Paris-Normandie en donna un écho intéressant en première page sous la plume d'un jeune journaliste de talent, Jacques Marion, qui devint, peu après, chef de la rubrique « Régions » du quotidien La Croix.

Sous le titre « Havrais, Rouennais Séquaniens. : les technocrates en grève contre la technocratie », il montra bien la portée de la réunion : « Trois équipes d'études, des gens jeunes pour la plupart voire des jeunes gens. Des géographes et des architectes, des économistes et des sociologues, des ingénieurs, des documentalistes ... Des technocrates ? Peut-être que oui, peut-être que non. Ils se connaissaient tous ; les différences de sigles de leurs divers organismes ne font que préciser leur tâche... Aménager l'agglomération havraise, l'agglomération rouennaise, l'ensemble de la Basse-Seine, cet axe privilégié. Aménager quoi ? Le territoire ou la société ? ».

Nous ne pouvons citer tout cet article. Le vrai clivage entre nous résultait de la dernière question posée par J. Marion et qui fera débat quelque temps : « Aménager le territoire ou la société ? ».

On retrouve ces discussions qui secouèrent toutes les équipes analogues du pays dans un numéro spécial de la revue 2000 dirigée par Serge Antoine et que nous appelions le « petit livre rouge » en raison de la couleur de sa couverture 23. L'introduction, sur la « France en miettes » était signée de quelques « technocrates » qui participeront aux grands débats du dernier tiers du XXè siècle : outre Serge Antoine, on peut noter J. Delors, J. Monod, B. de la Rochefoucauld, J.-P. Trystam, J. Voisard, J. Viot, etc. Les divers articles étaient bien le reflet des grandes interrogations de cette époque sur l'aménagement du territoire, notamment, celle-ci qui est aussi la nôtre, dans l'introduction du « livre rouge » : « Est-ce parce que la géographie n'est souvent, pour beaucoup, que l'accessoire d'un métier principal qu'elle ne doit pas être prise en compte ? ».

C'est avec regard distancié, et en la remettant dans un contexte infiniment plus complexe qu'une simple analyse de jeu des acteurs, qu'il convient, nous semble-t-il, de relire une histoire qui n'est pas terminée... C'est en tout cas le regard qui a été le nôtre face à l'aventure qui a suivi au Vaudreuil.

Notes

1. Y. Guermond (dir) Territoire et Aménagement, vol. 14 de l'Atlas de France, Reclus et la Documentation française, 2001.

2. P. Deyon et A. Frémont, La France et l'aménagement de son territoire, 1945-2015, Dexia et LGDI, 2000.

3. M. Phlipponneau, La géographie appliquée, Armand Colin, 1999.

4. F. Gay et M. Bussi, « Val-de-Reuil : le jeu des pouvoirs locaux et l'évolution d'une ville nouvelle », numéro spécial de la revue Pouvoirs locaux, mars 2004.

5. M. Crozier, Ma belle Epoque, Mémoires 1947-1969, Fayard, 2002 et J.-F. Sirinelli, Les baby-boomers, une génération (1945-1965), Fayard, 2003.

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6. Etudes Normandes 2-1993, n° spécial « Culture au XXè siècle », S. Reneau, « Espaces politiques et pratiques culturelles : Le Havre de 1944 à 1983 », p. 45-60.

7. A. Lemarchand, Th. Baudouin et v.a. Le Havre 1900-2000. éd. des Falaises, 2000.

8. F. Gay, L'aménagement du territoire en France, Revue du Conseil Economique Wallon, n° 1-1955.

9. F. Gay, « Sur les pas de Jean Gottmann, à partir du Havre », n° spécial de la revue Ekistics sur Jean Gottmann, mars 2004.

10. A. Frémont, La mémoire d'un port : Le Havre, Arléa, 1997.

11. A. Nicollet, « Un homme, une ville, une œuvre, Abel Miroglio », Cahiers de sociologie économique et culturelle, Le Havre, 1999.

12. Cf. Urbanisme, n° spécial, « La sociologie urbaine » et dans les Cahiers de sociologie économique nov. 1966, notre article avec A. Nicollet, « Dynamisme social et croissance urbaine. L'exemple du Havre ».

13. M. Quoist, La ville et l'homme, éd. Ouvrières, 1953.

14. Etudes Normandes, n° 40 et n° 113.

15. M. Crozier et v.a. L'administration face aux problèmes du changement, n° spécial de la revue Sociologie du travail, n° 3-1966 Ed. du Seuil, cf. aussi P. Grémion, La mise en place des institutions régionales, Centre de recherche de sociologie des organisations, 1965.

16. Revue Urbanisme n° 113, « Agglomération de Rouen Elbeuf : pratique de l'Urbanisme », 3è tr. 1969, art. de J.-P. Lacaze et de B. Ecrement, témoignage de F. Gay, etc.

17. Interview de S. Antoine, n° du 15-03-2004 intitulé « L'homme qui a dessiné les régions ».

18. J. Labasse, L'organisation de l'espace, Hermann, 1966.

19. Cf. la conclusion de F. Gay et Y. Guermond dans l'ouvrage dirigée par Y. Guermond, La Haute-Normandie sur deux horizons, Reclus La Documentation Française, 1993 et contribution à « Scénario maritime ou Scénario parisien ? » dans le n° spécial de la revue La Ville, 1995.

20. F. Gay et M. Bussi, Le puzzle rouennais, Etudes Normandes, 1-2-1999, (voir notre essai chronologique p. 4-9).

21. N.-J. Chaline, Jean Lecanuet, Beauchesne, 2000, Le discours de J. Lecanuet y est intégralement reproduit en annexe. Sur tous ces points voir aussi notre ouvrage en coll. avec C.A. Sibout et L. Vadelorge, Rouen 1900-2000, éd. des Falaises, 2002.

22 J.-P. Chaline et F. Gay, « Mai 1968 à Rouen », Etudes Normandes, n° 2-1998, dans la même revue, F. Gay, « L'université de Rouen 25 ans après, défi et enjeux », (n°4-1991).

23. Revue 2000, numéro spécial, « Partage des Pouvoirs et des décisions », 1968.

Voyage d'études de la SORETUR à Utrecht en 1965.

De gauche à droite : MM. Gay (au 1er plan) et Archer, Viel, Ducreux, Ecrement.