C'est le caractère même d'une escroquerie que de nous promettre la conciliation presque magique des inconciliables selon les mécanismes mystérieux d'une dialectique subtile réservée aux seuls initiés symbolisée, par exemple, par cette expression devenue fameuse depuis un an:

"Et en même temps..."

Dernier exemple en date et non des moindres, la protection, l'entretien et la valorisation du patrimoine historique architectural culturel ou artistique de notre beau pays qui serait la première destination touristique mondiale...

Alors que notre président de la République lançait solennellement, le 31 mai 2018, le "Loto du Patrimoine" à l'initiative de l'animateur télé Stéphane Bern pour abonder des travaux de restauration de 251 monuments déclarés "en péril" dont treize en Normandie à partir d'une cagnotte de 13 millions d'euros (avec ticket d'entrée à... 15 euros), alors que le budget alloué par l'Etat pour l'entretien et la restauration des bâtiments et monuments classés est passé sous la barre des 400 millions d'euros et que la manne touristique qui se déverse sur la France se chiffre en dizaines de milliards d'euros annuels faisant du patrimoine historique le meilleur placement financier dont on puisse rêver (coût réduit au minimum pour un profit maximum), on apprenait, "en même temps" que l'actuel Gouvernement se prépare à un nouvel élan de solidarité dont les industriels de la promotion immobilière seront les seuls bénéficiaires au risque d'enlaidir plus encore nos paysages et nos centre-villes historiques, bref; de tuer la "poule aux oeufs d'or" du tourisme culturel et patrimonial.

D'un côté, on pousse la grille dorée du château de Versailles avec Stéphane Bern dans l'espoir de réparer au plus vite manoirs, églises et châteaux qui prennent l'eau ou tombent en ruines et de l'autre, on ouvre un boulevard aux bulldozers des bétonneurs avec la loi dite ELAN actuellement examinée au Parlement qui se propose, par exemple, d'ôter les derniers pouvoirs de contrôle et de coercition qui restaient encore aux mains des Architectes des Bâtiments de France...

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Poignante petite archive video, histoire de nous rafraîchir la mémoire: destruction du cloître du "Bon Sauveur" de Caen le 5 juillet 2010.

https://www.dailymotion.com/video/xdxe3f

Un récent article du Canard enchaîné (30 mai 2018) explique plutôt clairement l'escroquerie intellectuelle "en marche" avec son ironie habituelle:

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Oui, en effet, pourquoi préférer les vieilles pierres au jeune béton? On voit bien que le "et en même temps" est une discipline sportive de gymnastique quelque peu exigeante: le grand-écart fait, paraît-il, mal aux couilles. Du moins à ceux qui en ont encore!

Macron nous Bern, en quelque sorte puisque la manne financière promise par le célèbre animateur télé ne retombera pas sur le patrimoine élu de façon équitable. Exemple avec le cas normand qui est d'autant plus caricatural que la Normandie est peut-être l'une des régions les plus anciennes et les plus denses en matière de patrimoine historique architectural au point que, faut-il le rappeler ?, la notion même de "Monument Historique" en péril a été inventée en Normandie dès les années 1830 à l'initiative d'Arcisse de Caumont.

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Un récent article de Paris-Normandie revient sur la difficile sélection des sites normands bénéficiaires du "loto du patrimoine":

http://www.paris-normandie.fr/actualites/societe/le-13-porte-bonheur-du-patrimoine-normand-HC13118609?utm_source=Utilisateurs+du+site+LA+NEWS&utm_campaign=df149bba5e-RSS_EMAIL_CAMPAIGN&utm_medium=email&utm_term=0_233027d23b-df149bba5e-137315997

Loterie. Treize monuments normands devraient bénéficier des jeux de la « Mission patrimoine ». À des degrés très divers...

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Sans surprise, le château de Carneville, à la pointe du Cotentin, assailli par la mérule qui couvre déjà près de 1 000 des 1 600 m² du logis principal et menace la stabilité de l’édifice, figurera parmi les dix-huit grands bénéficiaires du loto du patrimoine organisé mi-septembre par la Française des Jeux, dont l’ambition est de distribuer « quinze à vingt millions d’euros » à des « chefs-d’œuvre en péril ».

2 000 dossiers

Le montant qui lui serait attribué est de 490 000 € au titre des jeux de la « Mission patrimoine » parrainée par l’animateur Stéphane Bern. Mais l’opération, par le coup de projecteur qu’elle portera sur l’édifice, pourrait générer une augmentation de sa fréquentation et d’autres initiatives de mécénat providentielles.

C’est en tout cas le vœu de Guillaume Poitrinal, président de la Fondation du patrimoine, qui espère que l’organisation de cette loterie sera le point de départ d’une « mobilisation citoyenne » pour « répondre sans délai au péril qui menace plus d’un millier de monuments à travers toute la France ».

En témoigne la masse de dossiers adressés à la Fondation du patrimoine par les propriétaires publics et privés de biens de toutes natures : châteaux, manoirs, hôtels particuliers, maisons d’illustres, édifices religieux, bâtiments agricoles et industriels remarquables, ponts, aqueducs, théâtres, cinémas, fortifications et bâtiments militaires...

Deux mille dossiers sont parvenus à l’organisme dont, selon la délégation régionale, « plusieurs centaines en Normandie ». Parmi eux, 251 projets de sauvegarde ont été retenus comme « prioritaires », avec la volonté de « mailler » le territoire. Ils sont douze en Normandie : deux en Seine-Maritime, trois dans l’Eure, quatre dans le Calvados, deux dans la Manche (en plus du château de Carneville qui figurera sur les tickets de jeux à gratter) et un dans l’Orne. Tous réclament des soins urgents, qui exigent l’engagement de sommes parfois considérables.

Mais à la délégation régionale de la Fondation du patrimoine, où les dossiers empilent plusieurs tranches de travaux, l’objectif est d’évaluer ce qui permettra de parer au plus pressé, en attendant d’autres sources de financement, d’autres opérations de mécénat, de dons privés, d’autres tirages de loteries.

C’est ainsi que la somme de 396 000 € de « besoins à couvrir » a été inscrite pour l’église Saint-Jacques de Dieppe ; 76 000 € pour la serre du château du Taillis à Duclair ; 186 000 € pour l’église de Beauficel-en-Lyons ; 151 000 € pour la collégiale Notre-Dame de Vernon et enfin 140 000 € pour le château de la Mésangère à Boscguérard-de-Marcouville.

Quant aux montants effectivement versés à l’issue de la loterie et de la vente « durant quatre à six mois » à partir de septembre, des jeux à gratter, ils seront évidemment fonction de la générosité et de l’attrait des joueurs pour cette initiative qui, à en croire les organisateurs, en appellera d’autres.


 Commentaire de Florestan:

Là encore on observera un joli télescopage entre une politique nationale cosmétique et télégénique à la recherche d'un coup médiatique et politique régionale de financement planifiée de long terme du patrimoine historique présent en Normandie. On rappelle que la région Normandie s'est dotée, il y a un an, d'un service entièrement nouveau dédié à la valorisation et à la protection du patrimoine historique, architectural et culturel matériel et immatériel de la Normandie avec un budget total de 37 millions d'euros:

http://normandie.canalblog.com/archives/2017/05/04/35248400.html

 Là encore, doit-on encore dire: "et en même temps"?


Vendredi 1er juin 2018, dans la tranche matinale de France Culture, on a pu entendre le point de vue éclairé mais critique d'Alexandre GADY, professeur d'histoire de l'art et de l'architecture à la Sorbonne et président national de la Société Protectrice des Paysages et Esthétique de la France (SPPEF "sites et monuments") au sujet de cette double initiative: loto du patrimoine "et en même temps" élan pour les bulldozers, les pelleteuses et les tronçonneuses des bétonneurs...

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Le billet politique qui a précédé à l'antenne de France Culture l'entretien avec Alexandre Gady, mettait fort opportunément les deux pieds dans le plat:

Sauvegarder le patrimoine et en même temps bétonner ?

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Emmanuel Macron s'engage pour la sauvegarde du patrimoine, symbole de "l'identité de notre pays". Mais la loi ELAN, la loi Logement examiné depuis mercredi 30 mai à l'Assemblée Nationale apporte quelques contradictions à ce récit. Tout l'art du "en même temps" macronien.

"Quand on parle du patrimoine, on parle de l'identité de notre pays"  déclare hier soir jeudi 31 mai Emmanuel Macron. Le patrimoine, une question d'identité. Le président aime à rappeler qu'il avait face à lui au second tour de l'élection présidentielle la candidate du Front National, Marine Le Pen. Que cette élection s'est en partie jouée sur la question de l'identité. On se souvient pendant la primaire de la droite notamment des débats autour de "l'identité heureuse". 

Si Emmanuel Macron a convaincu une majorité d'électeurs, c'est sans doute parce qu'il a réussi à poser le bon diagnostic, constatant l'idée plus large d'une "insécurité existentielle", qui n'est pas seulement identitaire mais aussi économique. Une incapacité à se projeter dans l'avenir. Et c'est ainsi que plutôt que de jouer sur les peurs, il a proposé un chemin d'avenir en commun, des solutions optimistes. 

Il l'a redit hier soir en lançant ce loto du patrimoine depuis le palais de l'Elysée. Parler patrimoine serait réconciliateur.

La France, ce palimpseste, ce même parchemin sur lequel on aurait écrit puis réécrit. Les mots sont bien choisis.  

Mais avec Emmanuel Macron, on peut vivre dans la même journée deux histoires différentes

A quelques centaines de mètres de là, à l'Assemblée Nationale, les députés ont entamé depuis mercredi soir l'examen du projet de loi ELAN, autrement dit le texte logement du gouvernement. 

Dans son propos, le chef de l'état parlait de l'intérêt de préserver le patrimoine, aussi bien des vieilles pierres, le patrimoine historique, mais aussi industriel, disait-il ou naturel.

Et la France avec ses plus de 3 000 kilomètres de côtes dispose d'un littoral exceptionnel préservée depuis 1986 par la loi littoral.  Et la nuit dernière, les députés se sont affrontés sur le sujet. Ils n'ont pas obtenu gain de cause face à ce qu'il convient d'appeler un assouplissement de la loi qui permet au cas par cas des dérogations pour les élus locaux, un permis de construire sur des parcelles vides situées entre deux bâtiments déjà construits dans un même hameau.

Le ministre Jacques Mézard a invité ses collègues à, je le cite, "revenir à la réalité", tout en assurant que "le gouvernement n'a aucunement l'intention de faciliter la bétonisation de nos côtes". C'est tout l'art du "en même temps" assis sur le principe du pragmatisme. 

C'est comme ces "mauvais coucheurs" des architectes des Bâtiments de France qui se lèvent contre un autre article de ce projet de loi qui fait de l'avis de ces hauts fonctionnaires qui dépendent du ministère de la culture non plus un avis opposable, qui bloque un projet, mais un avis consultatif, dont on peut se passer. 

Hier soir, Stéphane Bern missionné par le chef de l'état pour sauver le patrimoine a même eu un mot pour ces architectes, ces ABF, très applaudi, ainsi que la réponse très "en même temps" du chef de l'Etat.

Et l'argument massue qui fait de vous, si vous ne bougez pas, si vous ne marchez pas, un conservateur, c'est ainsi et pas autrement que doit avancer la France selon Emmanuel Macron.