Ce samedi 2 juin 2018, l'association des professeurs d'histoire-géographie de l'académie de Caen organisait un voyage d'études à Avranches, à la découverte des précieux manuscrits du Mont Saint Michel qui sont conservés depuis leur transfert lors de la Révolution à la bibliothèque municipale d'Avranches logée depuis 1850 au premier étage de l'Hôtel de ville dans une salle magnifique...

Bibliotheque_patrimoniale

Dans cette salle climatisée, 15000 volumes imprimés trouvent place sur les rayonnages, les plus imposants en bas et les plus petits dans les hauteurs. Cette bibliothèque d'exception a reçu le statut de bibliothèque patrimoniale depuis qu'une médiathèque a été ouverte ailleurs à Avranches pour le "grand public": ce lieu magnifique est donc d'abord réservé aux chercheurs qui sont, au maximum, une dizaine par semaine en moyenne à venir du Monde entier pour étudier les précieux manuscrits.

A la Révolution les établissements religieux de l'ancien diocèse d'Avranches ont été dépouillés de leurs bibliothèques et tous les livres imprimés et manuscrits ainsi collectés arrivèrent au "chef-lieu de district" pour y être triés (les doublons furent supprimés), inventoriés et stockés dans le but de constituer une grande bibliothèque publique municipale qui sera créée en 1815. Les collections ainsi rassemblées furent en grande partie préservées même si des vols, des dégradations importantes furent commises pendant l'année 1793 alors que les Chouans occupaient la ville. D'autres disparitions ou vols eurent lieu au XIXe siècle à l'initiative d'érudits bibliophiles qui se constituèrent leurs collections personnelles de manuscrits ou d'enluminures médiévales.

Enfin, pendant la Seconde guerre Mondiale, les manuscrits du Mont St Michel furent placés dans des boîtes en bois cachées dans un château au sud de la Loire. La bibliothèque elle-même ainsi que l'hôtel de Ville, massif et noble bâtiment construit à partir de 1840, furent miraculeusement épargnés par les bombes de 1944 qui tombèrent de chaque côté du bâtiment à quelques dizaines de mètres de ses fenêtres: c'est à croire que c'est St Michel lui-même qui a veillé sur cet édifice!

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Les quelque deux cents manuscrits sont remisés dans un coffre-fort jouxtant la salle de lecture et les manuscrits sont exposés à tour de rôle et de façon limitée dans des vitrines disposées dans la salle ou dans le parcours du Scriptorial, musée d'interprétation de l'histoire du Mont St Michel et d'Avranches situé juste à côté.

L'excursion a d'ailleurs commencé par la visite de ce lieu qui dispose d'une muséographie très claire et très pédagogique placée dans une architecture contemporaine discutable (esthétique de parking souterrain) mais qui propose une montée progressive vers une chambre haute où une exposition temporaire de quelques manuscrits est proposée au grand public.

Ce musée est véritablement celui du Mont St Michel qui n'en dispose pas sur place: les millions de visiteurs de la "Merveille" de l'Occident ignorent en partie que le trésor de la Merveille est à Avranches.

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La visite fut aussi l'occasion de découvrir le nouvel aménagement souhaité par le maire David Nicolas pour le square Thomas Becket situé sur la pointe ouest de l'éperon sur lequel est bâtie la vieille ville d'Avranches: ce square a été établi au XIXe siècle à l'emplacement de l'ancienne cathédrale Saint André qui s'est effondrée durant la Révolution et dont les derniers restes (les tours romanes hautes de 33 mètres du massif occidental) furent dynamités en 1812:

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Mais ce qui passionna le plus notre groupe fut le long moment passé dans la salle de lecture de la bibliothèque patrimoniale avec notre hôte, à savoir le bibliothécaire conservateur qui nous détailla avec clarté et précision les subtilités de l'iconographie de l'archange Saint Michel et ses variations au Moyen-âge ou comment une lettrine ou une enluminure du XIe siècle peuvent nous renseigner sur l'ouverture d'esprit ou non d'une communauté monastique à l'occasion d'une "disputatio" théologique...

Enfin, on fit la connaissance d'un bel outil numérique, à savoir la bibliothèque virtuelle du Mont St Michel qui ambitionne de présenter le fac simile numérique de tous les manuscrits montois connus et conservés dans le Monde entier:

http://www.unicaen.fr/bvmsm/?locale=fr

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Néanmoins, ne pouvant pas ignorer l'actualité qui a récemment concerné nos manuscrits du Mont St Michel, notre groupe s'enquit de prendre quelques nouvelles de ce fameux manuscrit montois récemment réapparu dans une salle de ventes aux enchères d'Alençon, vente qui vient d'être bloquée par le Ministère de la Culture.

Aux dernières nouvelles, le manuscrit exposé à certains risques et en mauvais état (il n'a plus de reliure) est tenu au secret par un commissaire priseur indélicat et passablement agacé de n'avoir pas pu vendre plus de 400 000 euros à un riche collectionneur américain (on parle de Bill Gates) ce qui a été acheté pour 50000 euros à peine... Me Piget, par ailleurs "chevalier des arts et des lettres", envisage d'attaquer l'Etat au tribunal administratif avec le concours d'un avocat ayant la réputation d'être coriace: manifestement ce manuscrit est montois et il a quitté la collection de façon accidentelle, très certainement un vol pendant la période révolutionnaire...

En effet, il nous a été expliqué que ce manuscrit faisait, bel et bien partie des collections de livres et de manuscrits rassemblées à Avranches, chef-lieu de district à la Révolution après la fermeture de tous les établissements religieux de l'ancien diocèse. On peut même en repérer la trace précise dans le document historique ci-dessous, à savoir le "catalogue des livres en dépôt à l'administration du district d'Avranches" (ms 245) , inventaire précis réalisé en 1795 par le "citoyen Pierre-François Pinot-Cocherie": le fameux manuscrit réapparu récemment sans sa reliure (cela évite de savoir d'où il pourrait venir précisément car la reliure et la page de garde portent toujours des marques, des tampons ou des numéros d'inventaire) est noté au numéro 315 de l'inventaire de la bibliothèque du Mont St Michel p.204 du document ci-dessous. Nous avons entouré de rouge la notice qui concerne ce fameux manuscrit qui aurait toute sa place avec ses petits frères à Avranches plutôt qu'aux USA dans le cabinet de curiosités de Monsieur Gates...

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Avranches BM 246 catalogue Mt St Michel cote 315

Pour mémoire, on relira cet article très complet proposé en mars dernier par le site Normandie actu qui reprend la thèse, bien entendu, du commissaire priseur indélicat, à savoir que le catalogue dressé en 1795 par le commissaire Pierre-François Pinot Cocherie pour le compte du district d'Avranches manquerait de fiabilité: pourtant, ce catalogue décrit avec une précision supérieure à celle d'un précédent catalogue réalisé en 1739 par les moines bénédictins de la congrégation de Saint Maur, les manuscrits alors déposés à Avranches, contrairement aux alégations de Me Biget qui n'a toujours pas daigné faire le voyage d'Avranches pour consulter ledit catalogue Pinot Cocherie s'il ne l'a pas déjà fait comme nous-même à partir du site Internet de la bibliothèque virtuelle du Mont Saint Michel.

En effet, le citoyen Pinot-Cocherie décrit un manuscrit en parchemin d'un volume au format in quarto, description qui convient parfaitement au manuscrit retenu captif par Me Biget dont on appréciera la valeur intellectuelle du point de vue ci-après:

https://actu.fr/normandie/alencon_61001/de-rares-manuscrits-mont-saint-michel-datant-xiieme-siecle-vendus-encheres-alencon_16137441.html

De rares manuscrits du Mont Saint-Michel datant du XIIème siècle vendus aux enchères à Alençon

Un véritable événement est prévu le samedi 5 mai 2018 à Alençon (Orne) avec la mise en vente de rares manuscrits du Mont Saint-Michel datés des XIIème et XIIIème siècles.

Publié le 29 Mar 18 à 15:36

Maître Patrice Biget admet que la mise en vente de tels documents fait partie des événements particulièrement marquants dans la vie d’un commissaire priseur (©Laurent Rebours)

Dans la vie d’un commissaire-priseur, il est des moments qui sortent largement de l’ordinaire. La vente prochaine d’un recueil de quatre manuscrits du Mont Saint-Michel, contemporains de Richard Coeur de Lion, à l’hôtel des ventes d’Alençon (Orne), samedi 5 mai 2018, par Me Patrice Biget, est de ceux-là.

Un des plus grands spécialistes de l’art sacré

Dernier feuillet du manuscrit, on y découvre l’esquisse de l’Archange Saint-Michel avec sa lance très vraisemblablement. (©Laurent Rebours)

Pourtant, le commissaire-priseur alençonnais, devenu au fil des années un des grands spécialistes en France de l’art sacré du culte catholique, a déjà connu des moments uniques. Il a encore à l’esprit l’incroyable vente il y a deux ans d’un reliquaire portatif du XIIIème siècle qui dormait dans un tiroir chez un habitant du Pays d’Auge n’imaginant pas une seconde sa valeur.

Il n’est pas impossible que l’ensemble de manuscrits qui va être mis en vente le 5 mai atteigne aussi des sommes exceptionnelles tant ce recueil est rarissime, aussi bien par son contenu que par la qualité de sa conservation au fil des siècles. 

Plusieurs expertises recoupées

Détail du traité de musique sur seize feuillets dans une écriture du XIIème siècle parsemé de détails et de schémas (©Laurent Rebours)

Cet ouvrage, rassemblant quatre manuscrits (un traité de géographie, un traité de musique et deux poèmes) a été proposé à la vente parmi une collection de petits objets religieux. Il était conservé dans une enveloppe et les vendeurs avaient conscience d’avoir entre les mains un objet peu commun.

Mais avant de pouvoir le mettre en vente, le commissaire-priseur s’est attaché à prendre toutes les précautions requises auprès d’experts. En l’occurrence Pascal Guillebaud, Mayennais spécialisé dans les livres anciens et manuscrits qui, lui-même a demandé l’expertise de confrères car une telle lecture n’est réservée qu’à des chartistes chevronnés. « Nous devions en analyser la date déjà mais également le retranscrire pour en connaître le contenu ».

Et les experts n’ont pas été déçus de ce qu’ils ont trouvé, couché sur un vélin, rédigés par plusieurs mains en latin de la première moitié du XIIème jusqu’au XIIIème siècle, ces deux traités et deux poèmes sont absolument complets et représentent un ensemble digne des plus grandes collections.

Peut-on le mettre en vente ?

Le traité de musique comprend l’ancienne codification musicale avant que ne soient utilisées les notes (©Laurent Rebours)

Autre grande problématique et non des moindres : peut-on le mettre en vente ? Les experts retrouvent la trace de ces manuscrits dans un premier temps au XVIIème siècle, en 1639 exactement lors d’un inventaire dressé par Dom Anselme Le Michel. Inventaire reproduit une centaine d’années plus tard en 1739 par Dom Bernard de Montfaucon.

Le recensement devient plus obscur à partir de 1795 lorsque le commissaire nommé par les administrateurs du District d’Avranches (Manche)Pierre-François Pinot-Cocherie dresse le catalogue de la bibliothèque de l’Abbaye (prise en 1790). Il se contente de reproduire une côte sans indication du manuscrit. (ndlr: c'est FAUX! )

Patrice Biget détaille :

Nous avons une absence totale de mentions, de côte, de chiffres, d’indications manuscrites ou imprimées ou de tampon datant de l’époque révolutionnaire. A noter aussi l’absence de grattage, de caviardage ou de découpis… ce qui amène par conséquent une forte probabilité d’absence de ce recueil de manuscrits entre les mains de ce commissaire qui semble se référer à l’inventaire de 1739 sans s’assurer de sa présence réelle dans la bibliothèque. Cela paraît incroyable que l’on recense des biens saisis sans les marquer d’un symbole attestant du changement de propriétaire, en l’occurrence l’Etat ! »

(ndlr: on rappelle que ce manuscrit n'a plus sa reliure d'origine sur laquelle une marque de provenance ou de propriété aurait pu être apposée)

Lettrine en rouge et vert caractéristique du sciptorium du Mont Saint-Michel au XIème et XIIème siècle. Elle marque la prose de Saint Aubert fondateur du Mont au VIIIème siècle (©Laurent Rebours)

A partir de 1801, l’inventaire dans la bibliothèque d’Avranches ne fait plus du tout mention à ce manuscrit; pas davantage en 1820. La dernière trace attesté du recueil remonte donc à 1739. L’inventaire de 1801 ne recense que 175 volumes sur les 205 qui subsistent encore aujourd’hui. 

Il est vraisemblable que les manuscrits aient disparu dans la tourmente entre 1795 et 1801 par simple vol crapuleux, chouannerie normande ?

► Les quatre manuscrits

Traité de géographie : texte sur deux feuillets évoquant de manière succinte les provinces occupées par Rome (Gaule et Pays circonvoisins).

Traité de musique : l’un des textes les plus intéressants sur seize feuillets rédigé dans une écriture du XIIème siècle contenant des tableaux, des schémas techniques et des exemples de partitions de plein chant. On y trouve notamment l’ancienne codification musicale avant que ne soient utilisées les notes (les sept sons indiqués par des lettres). Le traité est ponctué de la prose de l’évêque Saint Aubert, fondateur du Mont Saint-Michel en 708. Une prose qui débute par une lettrine importante en rouge et vert caractéristique du scriptorium du Mont Saint-Michel au XIème et XIIème siècle.

L’Architrenius composé par Jean De Hanville poète Ebroïcien du XIIème siècle (©Laurent Rebours)

L’Architrenius : un poème se développant sur quatre feuillets selon une écriture gothique primitive du XIIIème siècle. Poème satirico-didactique à prétention moralisante rédigé en latin, Architrenius signifiant « grand lamentateur ». Cette pièce, composée vers 1184 se veut une satire allégorique des grands et des écoles. Il a été composé par Jean De Hanville, poète du XIIème siècle de la région d’Evreux.

Un poème sur l’homme nouveau !

Un détail avec cette superbe lettrine de l’Anticlaudianus (©Laurent Rebours)

L’Anticlaudianus : Cette épopée latine porte sur une allégorie, Nature voulant créer une oeuvre parfaite en la personne d’un homme nouveau dont la divinité ne serait pas contre-nature. La conjonction de Prudence, Raison et Concorde doivent permettre de concevoir un être à l’âme parfaite tandis que Nature fabrique un corps pur. A l’annonce de cette réalisation digne du « transhumanisme » la Furie Alecto convoque les Vices infernaux et décrète la guerre contre cet unique ennemi !

Mise à prix de ces manuscrits 50 000 €. Nul ne peut dire quelle valeur ils pourront ensuite atteindre sachant que les manuscrits médiévaux sont extrêmement recherchés dans le monde, on connaît notamment un acheteur célèbre, un certain Bill Gates.

Pratique : vente aux enchères à l’hôtel des ventes d’Alençon samedi 5 mai 2018 à 14h. 33, rue Demées. Détails ICI

(ndlr: vente aux enchères annulée! )


 Commentaire de Florestan:

Dans cette affaire, c'est parole contre parole. Mais on aurait objectivement envie de prendre plus au sérieux Monsieur le conservateur de la bibliothèque patrimoniale d'Avranches qu'un commissaire priseur furieux d'avoir raté la plus belle vente de sa carrière... Le groupe a d'ailleurs chaleureusement applaudi le conservateur de la bibliothèque pour toutes ses interventions toutes très appréciées.

La journée à Avranches s'est achevée par une petite visite rapide à la châsse contenant le "chef de Saint Aubert" conservé à la basilique Saint Gervais histoire de vérifier qu'il ne s'agit pas d'une légende: le doigt de l'archange a appuyé si fort que le pauvre évêque Aubert porta un kyste sur sa tête jusqu'à la fin de sa longue vie...

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Voir aussi cet article de Valeurs actuelles paru récemment ( 29 mai 2018):

https://www.valeursactuelles.com/culture/avranches-gardienne-des-mysterieux-manuscrits-du-mont-saint-michel-95943