Le 11 janvier 2020, aura lieu la seconde édition du colloque sur le patrimoine immatériel des parlers normands, organisé à Caen à l'abbaye aux Dames avec le soutien de la région Normandie.

En effet, pour la première fois, avec la demande d'Hervé Morin et sous la direction d'Edouard de Lamaze, une politique régionale publique de soutien et de valorisation de la langue normande, menacée de disparition (c'est l'UNESCO qui le dit) a été mise en place en lien avec le milieu associatif normand qui préserve à bout de bras et à bout de force cet inestimable trésor.

Cette seconde édition permettra de faire un premier bilan sur le lancement de cette nouvelle politique, de faire connaître avec plus de précision les besoins sinon les urgences du terrain pour sauver ce qui reste encore de ce patrimoine immatériel linguistique notamment, les deux môles de résistance du normand: le Nord Cotentin à l'ouest et le plateau de Caux à l'est...

Mais c'est aussi l'occasion de présenter le travail scientifique d'ethnographie et de linguistique sur ce patrimoine: l'atlas normand en la matière vient d'être enfin achevé après un effort de plusieurs dizaine d'années de collectes, de recherches et d'analyses. A n'en pas douter, ce travail enfn abouti sera au coeur des attentions de cette journée du 11 janvier prochain mais il ne faudrait pas que cet atlas linguistique de la Normandie soit aussi le "tombeau" de la langue normande!

Car derrière la réalité qui passionne tout autant qu'elle inquiète (le nombre de locuteurs et leur âge nous indiquent que la fin du normand est proche si on ne fait rien...), il y a un vrai débat quant à la définition même de ce que nous avons à sauver.

 Nous irons même plus loin:

La réussite du sauvetage du patrimoine linguistique normand dépend directement de la façon dont ce débat de définition sera tranché.

Pour le dire très clairement:

Si l'on se contente de décrire et d'analyser un patois rural normand en phase terminale, alors, dans moins de vingt ans, il faudra étudier ce "patois" comme s'il s'agissait de notre latin, c'est-à-dire, une langue morte réservée aux initiés!

En revanche, s'il s'agit de défendre et de développer avec une exigeance sur le fond et la forme de l'usage écrit et oral des variantes d'une langue normande, alors nous avons encore une chance d'intéresser les nouvelles générations à ce patrimoine culturel inestimable car le patrimoine des parlers normands est, par exemple, à l'origine de l'anglais et du français modernes.

L'un des enjeux essentiels est de continuer à écrire en normand et à écrire de la littérature en normand: loin d'être seulement un "patois" oral parlé à la campagne comme, autrefois, dans toutes les provinces de France, le normand fut l'une des premières langues régionales de France (du domaine d'oïl) à faire l'objet d'une littérature écrite et éditée dès le XVIe siècle mais surtout au XIXe siècle: avec le provençal et, plus tardivement, le breton, le normand, dans sa forme littéraire éditée, fut même l'une des langues qui portèrent, dans les années 1830-1900, le réveil régionaliste dans la France jacobine post-révolutionnaire.

Donc, pour résumer, le normand n'est pas qu'un "patois" ce mot qui peut être affectueux mais qui nous vient, hélas, surtout du mépris "coupeur de langue" du centralisme jacobino-parisien propre à l'Abbé Grégoire qui, au début de la Révolution de 1789, appelait avec une violence qui fait encore froid dans le dos aujourd'hui, à l'éradication des langues provinciales afin d'établir l'impérialisme sans partage du... patois de Paris!

Créer une littérature en langue normande à lire et à dire (roman, théâtre, chansons, contes et poésie) pour le XXIe siècle est donc essentiel!

C'est la raison pour laquelle, nous avons envie de partager avec vous tous la belle nouvelle qui suit:

Il y a quelques années (2016) Michel Onfray (le philosophe normand qu'on ne vous présente plus) s'était lancé le défi d'écrire un grand poème épique sur l'histoire millénaire de Normandie, des origines de la Normandie avant même qu'elle ne soit jusqu'au... martyre du père Jacques Hamel dans son église de Saint-Etienne de Rouvray. Depuis Aristide Frémine et sa "légende des Normands" écrite dans les années 1880, on n'avait jamais écrit d'aussi ambitieux et d'aussi beau sur la riche matière de Normandie...

Eh bien, sachez que Michel Onfray a accepté récemment le projet d'une édition de ses "Deux léopards", nom qu'il a donné à cette merveilleuse broderie poétique dans la langue normande du Cotentin...

On vous reparlera, bien entendu, très vite ici de ce magnifique projet!


 Rémi Pézeril de l'association Magène nous transmet les éléments d'une discussion en cours sur la question de savoir s'il faut parler de langue ou de patois normand... Il revient sur les résultats d'un sondage récent paru dans la presse qui semble encourageant:

sondage

Le sujet passionne malgré certains dialectologues qui prétendent qu'il n'y a plus aucun locuteur en normand (Pierre Brasseur à St-Lô le 3 décembre dernier lors de la présentation de son atlas linguistique de la Normandie).
Cependant 35% de non à des "cours de patois", c'est beaucoup : normal quand on écoute les gens : les préjugés ont la vie dure et sont intériorisés.

Pourquoi?
1) On entend dire: "c'est du français déformé et cela va gêner l'apprentissage du français"
2) Ceux qui véhiculent ces préjugés sont confortés par des dictionnaires prestigieux comme celui d'Alain Rey, Dictionnaire culturel en langue française, éditions Le Robert, 2005. Par exemple, les patoisants sont décrits comme faisant partie d'une "population dont la culture est jugée inférieure."
3) On entend l'argument massue : "mieux vaut apprendre l'anglais !"
Conclusion : il y a encore un grand travail d'explication à faire et nos petites associations ne se préoccupent pas assez de contrer la nocivité de ce mot de "patois". J'en entends même qui disent: "ce mot est familier, faut pas y voir des choses négatives !".
Le Ministère de l'Education Nationale est une forteresse (jacobine, ndlr...)  imprenable qui a interdit à Marie-Claire Lecoffre qui enseigne au collège de Bricquebec d'utiliser l'expression de "cours de "langue normande" face aux médias: nous sommes donc toujours en 1794 année de la présentation du rapport de l'abbé Grégoire devant la Convention nationale...
La question se pose:
Faut-il organiser des cours privés en dehors de l'Education nationale? Développer l'enseignement du normand sur Internet, c'est bien, mais cela ne suffira pas à relever l'usage de notre vénérable langue normande et de ses parlers.

Vous avez-dit "patois" ?  La langue d'une civilisation inférieure ?

 

Voilà pourquoi le rôle des écrivains en normand est essentiel : André Louis a écrit en 1969 "Zabeth, roman en langue normande", il y a exactement 50 ans.

 

Jean-Pierre Montreuil et d'autres construisent une littérature en normand à la fois enracinée et universelle.

 

(Commentaire de Florestan: on peut désormais ajouter le nom de Michel Onfray à ce tableau d'honneur de la littérature normande en langue normande)

 

Mais nous n'avons guère progressé dans la réflexion sur ce mot de "patois", mot qui porte la marque du mépris diffusé par les Révolutionnaires jacobins de 1789 dont le but était d'anéantir les patois ferments de la contre-révolution : http://www.axl.cefan.ulaval.ca/francophonie/gregoire-rapport.htm

 

Plus de deux siècles après le traumatisme révolutionnaire, peut-on espérer que les temps ont enfin changé?

 

 

Remin

 

 


 

Consulter le dossier suivant:
  • Une analyse de l'idéologie contenue dans le sinistre rapport Grégoire présenté en 1794 en pleine Terreur jacobine:

analyseabbégrégoire1

abbégrégoire2

Commentaire de Florestan:
Sur l'Etoile de Normandie, nous avons tenté de définir une réponse idéologique, un outil militant pour nous réapproprier la Normandie et tout son héritage pour sortir du mépris de soi en conséquence du mépris qui nous a été infligé depuis des années par le modèle culturel, idéologique et politique dominant qui rayonne depuis Paris avec le meilleur de la province que cette ville siphonne pour le meilleur mais aussi pour le pire!
C'est la vieille question politique de l'émancipation des cultures dominées qui peut être ici transférable à la question culturelle normande qui renvoie à la question régionale ou provinciale dans le centralisme français:  la fierté d'être un plouc normand doit être revendiquée comme le fut celle d'être... nègre sans pour autant jeter aux orties ce que le modèle culturel universaliste français peut nous apporter comme garanties essentielles en terme de libertés fondamentales. Il ne s'agit pas de déconstruire la domination culturelle jacobine et parisienne pour construire un communautarisme régionaliste normand. Il s'agit seulement de faire exister dans toute sa plénitude et toute sa richesse le second pour éviter que le premier ne dissolve pas totalement et définitivement dans le grand bain d'une mondialisation libérale sous standard culturel nord-américain (et demain... chinois!).
Notons, en effet, ce paradoxe: tandis que dans nos provinces, on se bat pour sauver ce qui peut encore l'être de la magnifique diversité culturelle des langues régionales françaises, à Paris, le français s'effiloche et s'effondre dans le globish mondialisé puisque les élites intellectuels, politiques, économiques et culturelles qui vivent et travaillent encore à Paris ne considèrent plus cette ville comme la capitale d'un pays qui s'appelle encore la France mais comme un "spot" parmi d'autres dans l'archipel mégalopolitain de la Mondialisation.
Le français est lui-même menacé en tant que langue, notamment à Paris et nous affirmons que la réaffirmation de la langue française ne pourra se faire sans la réaffirmation du patrimoine régional d'oïl et d'oc d'où il provient!
A la suite de la "négritude" de Césaire le martiniquais et, surtout, après la "Normandité" définie par Senghor le plus normand des Africains, nous avons nommé "Normanditude" un chemin de souveraineté individuelle et collective d'accès au réel, au monde et à l'universel par la connaissance et la contemplation de la matière culturelle normande.
"Sire de sei!"

  • L'avenir du patrimoine linguistique normand a fait l'objet d'un dossier traité dans le dernier numéro disponible (décembre 2019-février 2020) de la revue "Etudes normandes". A lire notamment, ci-après, la première page d'un entretien avec Rémi Pézeril de l'association "Magène".

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