Alors que les choses, hélas, se précisent à Caen, place de la République (les hommes politiques français ignorant la maîtrise d'usage démocratique), nous avons appris récemment que la grande place publique caennaise, ancienne place royale dont il reste encore deux côtés sur les quatre d'origine, était la 3ème plus ancienne place royale carrée de France, conçue dès les années 1620 après les deux premiers prototypes parisiens:

La Place des Vosges, dans le quartier du Marais (inaugurée en 1612)

Image illustrative de l'article Place des Vosges

La Place Dauphine, à la pointe aval de l'île de la Cité (inaugurée en 1615):

 

La place royale de Caen dans son premier plan daté de 1620, établi par le maître voyer Etienne Gondouin (la gravure ci-dessous date de l'époque de Louis XIV dont on voit la statue avec un socle dont le dessin fut demandé à Jules Hardouin-Mansart): du plan d'urbanisme primitif il reste encore quelques maisons visibles sur la rue Jean Eudes (à proximité de l'église Notre Dame de la Gloriette)

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Place_de_la_R%C3%A9publique_(Caen)

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En face de ces précieux témoignages et à la place des frondaisons agréables des tilleuls plantés dans les années 1960 pour cacher la dernière béance laissée par les bombardements de juin 1944 dans le centre ville de Caen détruit à 31% de sa surface bâtie, doit s'élever à partir de 2018,  le "Beaubourg alimentaire" voulu par le satrape local, à savoir Joël Bruneau, maire de Caen qui comme beaucoup trop d'élus en France, considère que la démocratie c'est une élection tous les 5 ou 6 ans...

Puisqu'il s'agit aussi d'aliéner à un promoteur privé une parcelle qui est dans le domaine public depuis 1792 et affectée à un usage public (en l'occurrence, un parking de surface de 120 places), la décision vient d'être prise de supprimer le parking avant la fin de l'année 2016 pour permettre de commencer au plus vite la longue procédure de déclassification de ladite parcelle afin qu'elle ne soit cessible à un acquéreur privé.

Rappelons les trois étrangetés de ce projet qui le rend incompatible avec les principes d'un Etat de droit démocratique:

1° Pilotage a minima voir inexistant de la maîtrise d'ouvrage municipale par le service public de l'architecture et du patrimoine alors qu'il s'agit de modifier en profondeur les restes d'un patrimoine urbain et architectural majeur pour la ville de Caen et pour l'histoire de l'urbanisme en France:

Monsieur Laprie Santenac, Architecte des Bâtiments de France pour le Calvados en charge officiellement de valider et de conseiller les promoteurs sur les questions patrimoniales et architecturales est, manifestement, incompétent. On s'étonne du silence radio du côté de la DRAC à ce sujet: un chantier d'une telle ampleur devrait être suivi, au moins au niveau de l'inspection régionale des Monuments Historiques, elle aussi aux abonnés absents. Nous avons interpellé Monsieur le DRAC de Normandie sur ce curieux pilotage par courrier il y a quelques mois: aucune réponse!  Il n'y a eu aucun plan directeur proposé pour permettre l'harmonisation du projet sur le 4ème côté de la place et le reste de la place. Il n'y a pas eu non plus de véritable concours d'architecture et Monsieur l'ABF a omis d'assister à une réunion essentielle pour la définition du projet.

2° Aliénation d'un foncier public depuis 1792 au profit d'une opération commerciale dont on ne connaît toujours pas la pertinence économique: il n'y a pas eu d'étude de marché spécifique pour ce futur équipement proposant 18000 mètres carrés de surface commerciale supplémentaire dans le coeur de la ville. L'étude du cabinet "Bérenice" sur laquelle s'appuient les promoteurs du projet pour en justifier la viabilité économique, est une étude globale portant sur l'ensemble du commerce dans le centre ville de Caen.

En outre, une récente note de l'Inspection Générale de Finances rappelait que l'offre en terme d'immobilier commercial dans quelques cent villes françaises moyennes était en surcapacité par rapport aux possibilités de la chalandise locale. L'offre commerciale en périphérie urbaine est pléthorique, le pouvoir d'achat des chalandises locales reste stable. Il y a une bulle de l'immobilier commercial en France. A défaut de trouver le courage politique de réformer le code de l'urbanisme commercial, la seule solution serait de transformer ces villes moyennes souvent banales, fonctionnelles voire enlaidies en villes de destination touristique: le potentiel existe évidemment à Caen mais la valorisation d'un patrimoine historique et culturel caennais encore exceptionnel manque totalement de cohérence et d'ambition pour faire descendre dans le centre ville les 400000 visiteurs annuels du Mémorial qui pensent que Caen depuis 1944 ce sont des ruines reconstruites en béton armé...

Enfin, faut-il définitivement massacrer le coeur historique du centre ville de Caen pour que localement, le "Printemps" soit définitivement l'hiver des "Nouvelles Galeries"?

3° Consultation a posteriori et cosmétique des citoyens riverains et usagers de la place de la République pour "l'embellissement" de la place mais en évitant de verser à ce pseudo débat public le sujet essentiel: la transformation de l'actuelle place de la République en tarmak d'un futur vaisseau spatial venu de la planète Mercure.

La question publique essentielle de débattre le temps qu'il faut avec les gens qu'il faut de l'insertion hamonieuse d'une architecture contemporaine dans un ensemble patrimonial survivant des destructions massives de 1944 pour en éviter la défiguration totale et définitive est escamotée tout comme est escamotée l'autre question essentielle: celle de pouvoir définir le projet lui-même dans le cadre d'une maîtrise d'usage démocratique.

Au lieu de cela, les riverains seront invités à discuter avec un paysagiste de l'allure des lampadaires ou des plantations d'un banal square alors qu'il s'agit "d'embellir" les derniers restes de la troisième plus ancienne place royale de France.

La municipalité espère valider le dépôt du permis de construire du promoteur à la fin de l'année 2017 pour une entrée en action des tronçonneuses et des bétonneuses au printemps 2018. 

Pour Joël Bruneau, c'est simple, ça passe ou ça casse. Et il assume: n'avait-il pas dit en décembre 2015 que ce projet était un "projet casse gueule"? La suite de cette affaire ne pourra être que judiciaire: une fois de plus encore (à croire que c'est devenu un mode de "gouvernance" privilégié par les élites publiques françaises) le rappel du droit et des principes élémentaires de l'état de droit démocratique va incomber aux citoyens qui vont devoir en passer par les fatigues d'une action en justice pour faire vivre la démocratie entre deux élections. Une association de défense du patrimoine architectural, urbanistique et environnemental de l'agglomération caennaise va donc prochainement voir le jour...

Car en 2016, pour être un honnête citoyen de la République française il faut désormais... payer un bon avocat!

Massacre place de la république