Dans une salle d'attente d'un médécin généraliste, des journaux et magasines orphelins traînent sur la table basse. Des piles de magazines plutôt situés à droite de l'échiquier politique voisinent avec des publications "people" avec des bimbos raccoleuses en une. La révolution numérique a bouleversé la sociabilité des salles d'attente: dans une prostration quasi autistique, la patientèle attend son tour en se tournant littéralement les pouces contre la lumière bleutée émise depuis le verre et le plastique des smartphones. Plus personne ne lit, désormais, les vieux magazines perdus sur les tables basses des salles d'attente...

En fouillant sous une pile, caché par un vieux Figaro-magazine avec François Fillon en une (c'était au Moyen-âge) et une une de Elle avec une adolescente anoxérique court vêtue, je tombai sur un numéro de "Normandinamik", la propagande des chambres de commerce de Normandie, daté de septembre/ octobre 2017.

Je passai rapidement la une qui représentait un gamin bien propre sur lui muni de la paire de lunettes sérieuses de son père (qui est forcément dans les affaires tout comme le sera à son tour le fiston) et qui se mouillait lui-même la tête à l'aide d' un arrosoir sous le titre "Qui pour me financer?" pour tomber sur une grande infographie colorée illustrant les chiffres sur les accidents du travail en Normandie pour l'année 2015 et publiés par la CARSAT en 2017.

Sobrement, le magazine consulaire pro-business commente: "Les chiffres restent toutefois préoccupants et démontrent que des progrès restent à accomplir"...

C'est le moins que l'on puisse dire lorsqu'on découvre qu'il y eut en Normandie 140 accidens du travail par... jour dont 25 mortels pour l'année 2015.

Sans surprise, c'est le secteur du B.T.P. qui est le plus accidentogène sinon meurtrier en Normandie...

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La prévention des accidents professionnels et la sécurité au travail sont du ressort de la médecine du travail et de l'inspection du travail qui ont les moyens limités que nous savons. Mais cette question est aussi de la responsabilité des partenaires sociaux. En Normandie comme dans les autres régions, il existe une Action Régionale pour l'Amélioration des Conditions de Travail  (ARACT Normandie).

Sauf que dans un billet récent sur l'Etoile de Normandie consacré à l'avenir du paritarisme normand, nous pouvions lire le témoignage suivant, celui d'un mandataire syndical siégeant au conseil d'administration de l'ARACT Normandie (décembre 2017):

"Les conditions de travail passent après la compétitivité du territoire. Nous avons constaté des retards dans le financement de l'ARACT, des fonds européens (FSE), de la région Normandie ou de la DIRRECTE ne sont pas encore arrivés. Il y a une ardoise de 200000 euros et 12 emplois permanents sont menacés. L'ARACT est une association loi 1901 qui fait l'objet d'une lutte de pouvoir entre l'échelon national et l'échelon régional".

http://normandie.canalblog.com/archives/2018/01/12/36040146.html

Ce contexte inquiétant d'accidents du travail sur les chantiers en Normandie explique aussi pourquoi Hervé Morin avait cru bon d'imposer une "clause Molière" pour éviter le recours au détachement sur les chantiers car ce recours abusif aux travailleurs détachés ce scandale social permis par l'Union européenne dans les conditions que l'on sait (précarité, manque de formation, faibles salaires) accentue les risques d'accident du travail.

Or, on sait que la clause dite "Molière" (connaissance minimale de la langue française sur les chantiers) voulue par le président de région a été attaquée en justice par l'Etat via la préfète de région...

http://www.paris-normandie.fr/actualites/politique/clause-moliere--cause-toujours-repond-morin-OF11270385

Clause Molière : cause toujours, répond Morin

Politique. Avant de s’envoler pour l’Asie avec des chefs d’entreprise normands, le président de la Région a réaffirmé sa ferme intention de ne pas renoncer à « sa » clause Molière.

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Les prochaines poses de la première pierre de projets financés par l’État et les collectivités locales en Normandie risquent d’être assez cocasses. Avec d’un côté, un président de Région, Hervé Morin, qui défend, via des appels d’offres, l’obligation pour les entreprises du BTP sélectionnées de recourir à des travailleurs maîtrisant la langue française, et de l’autre, la préfète, qui, au nom de l’État, considère que cette clause dite « Molière » n’est pas conforme au droit européen.

Vendredi dernier, à l’occasion de la visite des travaux du lycée Jean-Moulin des Andelys (Eure), Hervé Morin a répété que la Région ne modifiera dans les semaines à venir la réaction de ses appels d’offres. Quand bien même, la préfecture, obéissant à une circulaire ministérielle datée du 27 avril 2017 et co-signée par quatre ministres du gouvernement alors dirigé par le Normand Bernard Cazeneuve, est invitée à faire barrage à tous les actes des collectivités locales qui « tendraient à limiter voire à interdire le recours au travail détaché ».

Hervé Morin a confirmé lors de cette visite de chantier que la « Normandie est frappée en septembre de recours en annulation des marchés publics de travaux, sur décision de l’Élysée et au nom du non-respect du code des marchés publics. Ces recours concernent cinq appels d’offres. Il lui est exigé le retrait de 48 marchés répartis dans dix opérations de travaux et une de maîtrise d’œuvre. »

« C’est le respect de la personne humaine »

Des actions en justice qui ne l’effraient pas. « La Région Normandie ne reculera pas devant la décision de l’État : il n’est pas question pour nous de discrimination ou de concurrence déloyale dans l’application de cette clause. J’insiste : cette mesure permet avant tout d’éviter les abus de traitement, y compris sociaux, des salariés. Outre cet enjeu de dumping social, il y a d’abord une question très simple, c’est le respect de la personne humaine. Notre conviction principale est le respect de la sécurité de chacun sur les chantiers. L’absence de maîtrise du français par des équipes entières de travailleurs, qui souvent résident sur le territoire dans des conditions déplorables, ne permet pas une bonne transmission des consignes de sécurité et des instructions. Des accidents tragiques ont déjà été recensés. Je refuse catégoriquement qu’en Normandie, il y ait deux types d’entreprises : les unes obligées de respecter les règles et les autres, qui les détournent » Hervé Morin ne se sent pas visé personnellement. La nouvelle clause des Pays-de-La-Loire fait l’objet d’un recours ministériel devant le Conseil d’État (audience prévue le 22 novembre 2017).

Le tribunal administratif de Caen rendra son verdict concernant la Région Normandie au cours du premier semestre 2018.


 Commentaire de Florestan:

Voilà donc encore un sujet où le jacobinisme est inopérant sinon dangereux, pour ne pas dire... mortel!