En exclusivité, l'Etoile de Normandie vous donne à lire le dernier texte proposé par le philosophe normand Michel Onfray qui revient, une fois encore, sur la question des Gilets Jaunes et qui restera dans l'histoire contemporaine comme le plus massif et le plus long mouvement social et politique que la France ait connu depuis plus de 60 ans... Un mouvement qui n'est pas fini comme d'aucuns voudraient le croire et qui a révélé ce que beaucoup auraient aimé ne pas avoir sous les yeux, à savoir: qu'une partie de la Nation ignore l'autre jusqu'au mépris!

Et quand une partie de la réalité est méprisée par celles et ceux qui pensent avoir le monopole de la légitimité pour la dire, la décrire sinon la conduire, cette partie là se venge et se révolte.

L'opération de digestion des Gilets Jaunes par le "système" politico-médiatique dominant qui a commencé avec le "grand débat bla-bla" de la mi-mars, semble s'achever puisque les récentes élections européennes n'ont pas donné lieu à un puissant et massif référendum "anti-Macron": cela démontre bien que deux pays se font face désormais. Il y a ceux qui votent pour le "système" et ceux qui ne votent plus ou qui votent Marine Le Pen. La torpeur estivale redoublée d'une canicule actuellement accablante devrait, espèrent-ils, achever les dernières résistances... jaunes.

Illusion. Illusion d'autant plus grande que ce mirage qui abuse les classes dirigeantes des métropoles, notamment à Paris, est entretenu par le miroir aux alouettes médiatiques: dans les territoires, comme on dit, ici on préfère dire: en province, la braise est toujours là couvant sous la cendre d'une colère refroidie en dépit de ce début d'été torride et que la bêtise politique qui nous gouverne ne manquera pas de rallumer à la prochaine occasion.

Dans le texte à lire ci-après, le philosophe normand revient sur le hiatus Paris/ Province: les Gilets Jaunes ont voulu monter à Paris pour y cibler les lieux du pouvoir au risque d'une acmé insurrectionnelle en décembre 2018 rapidement reprise en mains par les professionnels militants d'une certaine chienlit gauchiste qui fut, comme d'habitude, les meilleurs auxilliaires de la répression policière du mouvement, répression d'autant plus féroce que les classes dirigeantes ont réellement eu peur de cette jacquerie moderne en jaune.

Après plus de 30 samedis de violences tant policières que manifestantes, le mouvement qui n'a pas su ou voulu s'organiser selon les règles exigées par le système politico-médiatique dominant, s'interroge enfin sur son avenir politique: les principaux animateurs nationaux du mouvement des Gilets Jaunes font des propositions intéressantes saluées ici par Michel Onfray qui espère encore qu'une révolution démocratique, sociale et girondine est possible en France pour refonder notre contrat social républicain au moment même où tous les cadres culturels communs garantissant l'unité nationale française sont en train de s'effondrer (lire: Jérôme Fourquet, "L'archipel français").

Une bonne lecture que nous plaçons sous l'égide de notre Charlotte...

mynormandie

https://mynormandie.fr/charlotte-corday-une-amazone-de-la-revolution/


 

GILETS JAUNES PAS MORT

   Dans un premier temps, les Gilets Jaunes ont eu leur lieu emblématique : les ronds-points. C'était le moment vrai et chimiquement pur du mouvement. Dans un film de Jacques Tati, mon cinéaste préféré, Trafic, le rond-point est le lieu où la civilisation tourne en rond, se mord la queue, revient sur elle-même, ne parvient pas à trouver une sortie, celle dont Descartes nous disait qu'une fois perdu dans la forêt elle exigeait un cap franc et net.

   Il n'y eut pas, on le sait, de cap franc et net, mais, au bord du rond-point, des aguicheurs et des aguicheuses arrivés en nombre pour solliciter la sortie de route plus qu'une issue en faveur des GJ.

  Qui ont été ces épouvantails à pauvres ?  Les politiciens de droite et de gauche, les syndicalistes de gauche et de gauche, les opposants qui dirigent comme les gens au pouvoir quand ils sont à leur place, autrement dit : les maastrichiens du parti socialiste , des républicains ou des écologistes ;  il y eut également des chanteurs jadis à la mode ; des actrices du show-biz apeurées d'avoir loupé le train arrivé en gare depuis bien longtemps et tout un tas de gens qui se sont empressés de voter Macron sous prétexte d’éviter un IV° Reich français, une menace qui n'a jamais existé que dans la cervelle gâchée des maastrichiens ayant trouvé là un formidable argument de propagande à même de se permettre le partage du gâteau entre gens de bonne compagnie. Une invention de Mitterrand, faut-il le rappeler ?

   Quitter les ronds-points pour envisager les champs Élysées était une erreur stratégique majeure. On comprend qu'elle ait pu convenir aux jacobins que sont les épouvantails à pauvres dont je viens de parler, c'est raccord avec leur logiciel moisi, leur horizon pourri, leur pensée croupie.

   Un : c'était une erreurparce que les GJ devaient payer pour manifester : "monter à la capitale", comme il est dit, induit des dépenses impossibles en essence ou en train, je ne parle pas des frais annexes - sandwichs ou boisson à des prix exorbitants, hôtellerie impossible, obligation d'effectuer l'aller et retour dans la journée. Comment fait-on si l'on habite en Lozère, dans le Finistère ou le Béarn, pour venir manifester sur les Champs une fois, cinq fois, dix fois à la dite Capitale ? C'était cuit d'avance : le pouvoir savait qu'il lui suffirait de jouer le pourrissement, la fatigue, l'épuisement, l'appauvrissement des pauvres.

   Deux : c'était une erreur parce qu'un adversaire faible, désorganisé et concentré est une proie facile pour un pouvoir fort et organisé qui dispose de tout l'appareil d'État sur place : police, armée, renseignements généraux et "indicateurs", "provocateurs", gardons les vieilles formules, mobilisables par des professionnels de la répression policière et militaire. C'était le pot de terre fêlé contre le pot de fer galvanisé. Tous les traités de guerre, des plus anciens, les chinois, aux plus récents, les prussiens, hélas [1], savent qu'un "ennemi" faible et désarmé, sans moyens et sans chefs, sans stratèges qui donnent la ligne et sans tacticiens qui fournissent les moyens de la réaliser, sont des ennemis vaincus avant même le début de tout combat.

   Trois : c'était une erreur parce que Paris méconnu par les provinciaux ne l'était pas de la bande de Blacks Blocs , des urbains cultivés souvent issue de la bourgeoise , qui, non sans complicité avec certaines bandes descendues des banlieues, et en vertu de la convergence des luttes entre l'extrême-gauche et l'islamisme radicalisé    (ce qui constitue le noyau dur de l'islamo-gauchisme...) le tout associé aux stratégies urbaines et aux tactiques de guérilla des rues bien maîtrisées par ces gens-là, leur ont permis un jeu à double profit : ces BB ont pris les commandes médiatiques du mouvement des Gilets Jaunes , notamment lors de la journée insurrectionnelle de l'Arc de Triomphe . En même temps, ils ont fourni à Macron, Castaner et leur pouvoir l'argument massue repris par les journalistes ad nauseam des Gilets Jaunes ennemis de la démocratie, haineux de la République, alors que leur combat d'origine revendiquait une réelle démocratie, une véritable république, du moins une démocratie restaurée, une république relevée, ce dont n'ont cessé de témoigner les drapeaux tricolores ayant accompagné toutes leurs journées. Certes il y eut des gilets jaunes arborés par certains casseurs de l'Arc de Triomphe, mais combien parmi ceux-là brandissaient le drapeau français ? Je n'en ai vu pour ma part aucun...

   Quatre : c'était une erreur parce que médiatiquement l'information pouvait être plus facilement traitée, donc maltraitée, par les médias du système dont le cœur nucléaire est parisien. La centralisation fut également celle du traitement médiatique, donc politique, de l'information. La presse quotidienne régionale, les radios et les télévisons qui émettent en région, par leur diversité numérique, je ne me fais pas d'illusions, c'est la seule raison, voilà qui permettait plus facilement l'émergence d'informations véritables à même d'être dupliquées ensuite par les réseaux sociaux. Paris monolithique est facile à circonscrire par la troupe des journalistes du système ; la province polymorphe gardait sa potentialité rebelle par son caractère insaisissable.

   Cinq : c'était une erreur parce que se montrer à Paris c'était immanquablement investir dans la vieille formule de la manifestation de rue avec banderoles, cortèges, mégaphones, drapeaux, déclaration du trajet des cortèges à la préfecture, service d'ordre, encadrement, organisation, une spécialité nationale pour les partis et les syndicats de gauche qui ont sorti et prêté leur matériel pour l'occasion, puis fourni la logistique, non sans  avoir une idée derrière la tête : penser à la place des Gilets Jaunes comme le ver nématode pense à la place du grillon dont il parasite le cerveau pour le conduire là où il veut : à la noyade. Il fallait pour ces gens qui ne parvenaient pas à réaliser une convergence des luttes prétendre qu'ils avaient soutenu les GJ depuis le début, ce qui était faux, que leur combat était le même, ce qui était faux, sauf à mettre la question de l’islam et de l'immigration sous le tapis, et que la solution des problèmes des GJ se trouvait dans un vote mélenchoniste, ce qui était également faux...

   Le renard attendait au pied de l'arbre que le fromage tombe du bec du corbeau - l'oiseau abusé en a lâché une bonne partie, le renard, tout à son trajet personnel, a cru que le tout serait la partie. Les européennes l'ont cruellement démenti. Depuis, Mélenchon a décidé qu'il se mettait à l’écart, mais c'est pour mieux laisser les militants se salir les mains avant de réapparaître en homme providentiel aux prochaines présidentielles. Pour commencer cette campagne présidentielle[2], à Belfort, Mélenchon a enfilé un gilet jaune en soutien aux salariés de General Electric - avec le costume de l'ancien sénateur socialiste et de l'ancien ministre socialiste qui votait "Oui" à Maastricht et vomissait sur ceux qui votaient "Non", c'est très seyant et très raccord.

   Samedi 22 juin, un nouvel acte des GJ a eu lieu. Mais le porte-monnaie est plus plat que jamais, la désorganisation semble à son paroxysme, Paris n'accueille plus personne, les journalistes font désormais silence, les manifestations de rue sont dérisoires sinon ridicules - Macron peut continuer à aller bronzer à la montagne avec sa meuf, pour parler le langage choisi de sa porte-parole ...

   Mais, toutefois, malgré tout, cependant, pourtant, néanmoins, il est apparu un espoir dans la décision prise par quelques GJ dont les visages ou les noms sont connus : j'ai nommé Jérôme Rodrigues, Maxime Nicolle, Priscilla Ludowski et Julien Pariente.  Bravo à eux !

  Car cette tétrarchie enfin réunie propose un socle commun pour le mouvement afin de créer un puissant organe de contestation collectif à même de peser dans le débat public. Voilà enfin l'amorce d'un programme commun et d'une positivité concrète ! Ils souhaitent créer "leurs propres organes de contrôle citoyens", leurs "propres médias", leurs "propres circuits d'approvisionnement en agroalimentaire", leur " propres établissements d'épargnes éthique". Une assemblée politique autogestionnaire, un média vraiment libre et nullement inféodé à l'argent, au capital et au pouvoir, une distribution autogérée, une banque populaire - c'est très exactement le projet de l'anarchiste Proudhon dont je dis depuis le début de ce mouvement qu'il est l'homme de la situation - du moins : que sa pensée est la pensée de la situation, aux antipodes de celle de Marx qui a fait son temps - et ses morts...- en même temps que celle des robespierristes qui, eux aussi, sont caduques. 

   Les jacobins ont assez nui ; le temps pourrait bien être venu du girondisme libertaire et des provinces. Ce programme politique s'avère très exactement le contraire de l'homme providentiel qui prévoit de sortir du chapeau lors des prochaines présidentielles - c'est dans trois ans, c'est donc demain...   

   Que les renards robespierristes et jacobins n'aient plus à compter sur la faiblesse du corbeau vêtu de jaune pour seule force serait une bonne et belle chose.

   A suivre...

Michel ONFRAY


[1] Je dis hélas parce qu'il n'existe pas d'art de la guerre français même si j'ai découvert il y a peu en librairie un ouvrage de Guy Debord intitulé  Stratégie - La librairie de Guy Debord, un livre dirigé par Laurence Le Bras, préface d'Emmanuel GuyÉditions de L'Échappée. 520 Pages. J'étais loin de chez moi avec un bagage léger en avion, le livre est gros et j'en ai différé l'achat. Il se peut que ce fort volume, qui accorde une place importante au général de Gaulle, comble cette lacune. 

[2] Mélenchon et les caciques du Front de gauche croyaient tellement à l'élection de leur Chef aux dernières présidentielles qu'ils avaient déjà constitué un gouvernement. C'est dire ! http://www.lefigaro.fr/politique/jean-luc-melenchon-veut-prendre-du-champ-20190621 Rappelons qu'arrivé quatrième au premier tour, Mélenchon ne fut pas même présent au second.

   Ajoutons à cela que, dans l'hypothèse d'un second tour qui opposerait Mélenchon à Marine Le Pen, la porte-parole du gouvernement Macron Sibeth N'Diaye a clairement dit qu'elle voterait pour Mélenchon. Qui   veut toujours ignorer comment fonctionne le petit jeu prétendument démocratique est définitivement un demeuré...

https://www.nouvelobs.com/politique/20190623.AFP9065/entre-le-pen-et-melenchon-sibeth-ndiaye-choisit-melenchon-sans-aucune-ambiguite.html