Un collègue de travail de votre serviteur a retrouvé dans le grenier de sa demeure familiale un bien intéressant document qui revêt une valeur historique certaine puisqu'il s'agit d'une brochure touristique illustrée plutôt artistique qui fait le portrait de la ville de Caen dans les années 1930 avec un texte de René Herval qui fait office de guide accompagné de très belles prises de vues photographiques réalisées par A. Froment, clichés qui s'ajoutent au très important patrimoine iconographique d'une ville très pittoresque que peintres et photographes ont adoré: avant 1944, la belle normande était, considérée comme l'une des dix villes les plus belles de France... Et la brochure à parcourir ici dans sa quasi intégralité permettra, une fois encore, de s'en rendre compte.

Factuellement, les connaisseurs et experts du Caen d'avant les bombes de 1944 ne vont pas découvrir ici des vues inédites sur certains monuments ou sur la ville disparus en 1944: la brochure montre moins la ville que ses éléments architecturaux et monumentaux les plus remarquables. Et encore, ils ne sont pas tous là: manquent, en effet, l'hôtel-de-ville ancien séminaire des Eudistes, le palais de l'université ou le palais Fontette (palais de Justice). Mais ces monuments publics majeurs ayant été achevés ou très restaurés au XIXe siècle, attiraient moins l'attention des amateurs de vieilles pierres qu'aujourd'hui...

En revanche, la plupart des églises caennaises sont ici présentées, l'intérieur comme l'extérieur: c'est ainsi qu'on aperçoit l'intérieur de Saint-Julien et de Saint-Gilles, deux églises aujourd'hui dont il ne reste que de modestes ruines perdues dans l'espace public. C'est ainsi que l'on voit aussi le riche mobilier intérieur de l'église Saint-Jean dont les grandes orgues dues au facteur Henri Parizot sous le règne de Louis XV...

Les deux abbayes fondées par Guillaume et Mathilde arrivent en tête, toute en majesté,  puis vient l'église Saint-Pierre magnifiée par de belles prises de vue de son exubérance décorative renaissante. L'église Saint-Jean et la très belle église Saint-Nicolas, dans sa pureté romane viennent ensuite: on se consolera en se disant que l'état général de nos grandes églises caennaises rescapées du désastre de 1944 et restaurées avec le plus grand soin depuis est bien meilleure aujourd'hui que dans les années 1930... La remarque vaut tout particulièrement pour les témoignages médiévaux insignes du château ducal: la magnifique salle de l'Echiquier était, bel et bien, dans un bien triste état lorsque le château de Guillaume le Conquérant était une caserne militaire!

A plusieurs reprises, René Herval mettant ses pas dans ceux d'Arcisse de Caumont, déplore amèrement le "vandalisme larvé" post-révolutionnaire d'un XIXe siècle industriel et utilitariste qu'il déteste visiblement...

La brochure vaut donc par quelques photos de détail consacrés à des bâtiments disparus depuis 1944:

C'est ainsi que l'on peut apprécier la souplesse et la finesse des modénatures des anciennes façades occidentales de l'église Saint-Etienne-le-Vieux et de l'église Saint-Julien. L'ampleur et la belle pyramide du clocher de l'ancienne église Saint-Gilles... Ou encore une ravissante broderie gothique ornant le dessus du porche d'entrée de l'ancienne église des Carmes qui sera démolie... dans les années 1950! 

Mais surtout et c'est un regret que les auteurs de cette brochure n'aient pas eu la volonté de nous présenter davantage de clichés, on aperçoit ce qu'étaient la qualité et la densité architecturales de l'ancien quartier de l'île Saint-Jean qui était, véritablement, avant les bombardements de la Libération, le quartier de la centralité urbaine caennaise: on y trouvait des dizaines d'hôtels particuliers des XVII et XVIIIe siècles, qui ont porté dans la pierre caennaise la quitessence toujours mesurée du plus haut raffinement. C'est ainsi que l'on verra ci-après la façade et le porche monumental de l'ancien hôtel de l'Intendance disparu en 1944... sauf le porche qui aurait pu être sauvegardé mais qui fut, lui aussi, détruit par commodité dans les travaux dits de la "Reconstruction".

Enfin, une belle prise de vue nous montre l'architecture très élégante de style rocaille rythmée d'un ordre colossal ionique de l'ancienne caserne Hamelin qui se dressait à l'emplacement de l'actuelle et morne place du 36ème sur les quais de l'Orne...

Ces quelques prises de vue de l'ancien quartier central de Caen qui permettait à la cité de Guillaume le Conquérant de rivaliser avec les plus villes françaises de l'âge classique, risquent de nourrir une certaine nostalgie.

80 ans plus tard, ces précieuses photographies semblent provenir d'une autre ville que celle qui existe aujourd'hui depuis les années 1950. On rappelera que les bombes de l'été 1944 ont détruit environ 33% de la surface bâtie au sol mais ont anéanti près de 70% de la surface habitable: c'est bien le coeur même de Caen qui a été ravagé dans sa densité, sa qualité, son identité.

80 ans plus tard, avec une architecture et un urbanisme de la Reconstruction qui accèdent, en partie, aux honneurs de la considération patrimoniale (là où la qualité architecturale le permet), la résilience du traumatisme de 1944 semble s'achever même s'il en restera toujours des séquelles dont la perte de densité urbaine et architecturale souhaitée lors de la Reconstruction au nom d'une certaine idée de la modernité (hygiénisme, fonctionnalisme, standardisation, automobile), reste encore la plus importante et la plus pesante...

Il suffit de comparer aujourd'hui les coeurs d'îlots des immeubles néo-hausmanniens ou fonctionnalistes de l'actuel quartier Saint-Jean reconstruit des années 1950-1960 avec ce qu'il était avant la guerre: une densité urbaine et architecturale exceptionnelle par sa qualité sur la rue (notamment l'ancienne rue Saint-Jean qui rivaliserait aujourd'hui pour l'attractivité commerciale et touristique avec la célèbre rue Sainte-Catherine de Bordeaux) qui constrastait avec de nombreux parcs et jardins plantés en arrière des cours et des façades...

D'où ces quelques suggestions de bon sens que nous faisons à l'actuelle municipalité caennaise désireuse de fêter, on ne sait quand, le millénaire de la ville de Caen:

  • A défaut de reconstruire à l'identique les belles architectures disparues en 1944, il ne serait pas idiot de transformer  les coeurs d'îlots des immeubles de la Reconstruction qui sont bétonnés, goudronnés ou encombrés de bâtiments hideux, en parcs et jardins plantés d'arbres à fin de noyer définitivement le béton dans la verdure?
  • On suggèrera aussi d'achever la restauration de certains monuments et églises qui n'ont toujours pas pansé leurs blessures de l'été 1944: on pensera aux anciennes églises Saint-Sauveur-du-Marché dont le choeur est toujours à ciel ouvert et Saint-Etienne-le-Vieux qui présente toujours sa ruine éventrée ouverte à tous les vents. On pensera aussi au manoir dit des "Gens d'Armes" admirable folie de la Renaissance du XVIe siècle dont la restauration d'après Guerre, plutôt sommaire, reste inachevée tandis qu'une triste friche avec dépôts d'ordures fait office de jardin public de mise en valeur...
  • On pensera, enfin, bien évidemment au sort à donner à l'actuelle place de la République et à ses tilleuls qui occupent depuis les années 1950 l'emplacement de l'ancien hôtel-de-ville détruit en juin 1944: nous suggérons d'en faire le parc et jardin public du millénaire avec la création d'un monument public dédié à la mémoire des victimes civiles des bombes de la Libération. Pour ce faire, nous proposons, tel que cela pourrait se faire plus facilement en Allemagne qu'en France, de reconstruire à l'identique le portail monumental baroque de l'ancien hôtel-de-ville et d'y inscrire les noms des Caennaise et Caennais victimes des bombes de 1944: ainsi, la résilience caennaise sera achevée, définitivement...

 

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... d'un AVENIR qui sera, hélas, tragique moins de dix années après cette conclusion élégiaque déjà teintée d'une mélancolie bucolique. Mais ce propos final demeure toujours vrai et ce plus que jamais en 2021:

"Le Passé demeure le gage et la promesse de l'Avenir" en ce sens que la valorisation d'un patrimoine architectural, artistique, culturel et historique exceptionnel par sa qualité, son authenticité et sa densité est la seule solution qui permettra de reconstruire l'attractivité du centre-ville de Caen et faire de la ville de Caen, en tant que telle, une véritable destination touristique et culturelle dont la riche histoire millénaire ne se résume ni à 1066 ni à 1944!