Le témoignage à lire ci-dessous confirme que nous avons le devoir de sauver ce qui peut l'être de notre patrimoine linguistique normand. Un vif merci à Jean-Philippe Joly pour nous avoir transmis ce très beau texte...

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Neuville, Québec 9 janvier, 2020
 
Bonjour à tous,
 
La présente se veut un point de vue, sans prétention, outre Atlantique sur la langue normande et les langues d'oïl liées à la langue québécoise. Je ne suis pas linguiste. Je vais simplement m'adresser à vous avec mon cœur et vous partager ma rencontre avec votre langue.
 
Je me nomme Marco Lavoie. Je suis fonctionnaire à la ville de Québec. J'ai 53 ans et je suis originaire de la région Capitale-nationale, plus spécifiquement du comté de Portneuf. Je suis un Québécois de souche canadienne-française de naissance. En fait, je suis un descendant direct de colons français venus participer à la fondation de villages sur la rive nord du Saint-Laurent entre Québec et Trois-Rivières au XVIIe siècle. Une bonne partie de mes ancêtres étaient des artisans et des paysans normands, des filles du roy, plus spécifiquement des gens de Rouen et Lonlay l'Abbaye dans l'Orne. Mon patronyme vient de la paroisse Saint-Maclou à Rouen. Sinon, je descends également d'une fille du roy venu de l'Aunis. Probablement que coule aussi dans mes veines le sang de braves gens de l'Isle-de-France, du MaineAnjou et autres provinces royales de l'ouest et du nord de la France.  
 
Au Québec, si vous êtes de souche canadienne-française, dès votre jeune âge vous êtes souvent en contact avec la généalogie. Dans les familles tricotées serrées, c'est pas mal la norme de partager et transmettre à la descendance l'arbre généalogique de la famille. C'est un peu comme ça que j'ai entendu parlé de la Normandie et de son importance dans mes origines familiales, autant du côté paternel que maternel.   
 
Ceci dit, je suis la dernière génération qui a reçu en héritage à la fois une éducation catholique et française du primaire à l'Université. Ma langue maternelle est le français. C'est ma langue de vie et de travail. Mon cœur, mon cerveau et mon âme fonctionnent en français. Je tiens à préciser ces détails car j'ai parfois l'impression que chez vous plusieurs croient à tort que nous sommes aussi anglophones.  
 
Sinon, il faut aussi avoir en tête que nous nous exprimons par écrit en français classique et mais qu'à l'oral nous utilisons deux niveaux de langage selon la réalité, une langue plus proche de l'ancienne norme parisienne comme fonctionnaire et ma langue naturelle, celle de mon intimité, qui s'apparente à vos parlers régionaux de l'ouest et du nord.  
 
Hormis le dialecte italophone des Corses et le dialecte germanophone des Alsaciens, avant 2010, j'ignorais totalement qu'il avait des langues en France autre que le Français. Ce n'est pas enseigné ici et personne n'en parle. J'ignorais totalement l'existence des langues dites d'oïl.
 
Comment est arrivé ma rencontre avec le Normand puis les langues d'oïl apparentées à ma langue maternelle? Ma conjointe est notaire et elle questionnait et remettait en cause certains de mes mots et des mes expressions. Blessé et piqué au vif par ma bourgeoise et me disant que mes grand parents et les anciens du coin n'avaient sans doute pas inventé une langue et des mots, je me suis mis en quête de chercher leurs origines sur la toile. Je suis tombé par hasard sur le site de Magène. Toute une révélation!
 
J'ai aussi découvert que la langue reçue en bouche de ma famille était en fait la langue des franciens de l'Ancien régime, imprégnée de normand et assaisonnée de divers autres langues d'oïl comme l'Angevin. Mon lien avec la Normandie n'était plus juste génétique et généalogique mais aussi linguistique.  

 Ça a été pour moi un choc et une libération sur la plan psychologique. Enfant, j'avais été ostracisé à l'école par les religieuses puis dans la vie en raison de ma langue parlée. J'avais développé un complexe d'infériorité.  
 
En 2010, contrairement au préjugé reçu de notre élite nationale, j'ai réalisé que ce n'était pas la langue des pauvres mais un héritage culturel et historique d'une grande richesse que ma famille m'avait transmis. Je suis simplement un artefact linguistique vivant de la France de l'Ancien régime. Dans ma bouche, vous pouvez entendre un écho de ce que vous étiez jadis sous les roys. Je suis un tout petit morceau de l'Histoire de la France et de son peuple. Je parle la langue de Rabelais.  
 
Avec la magie de la diffusion audio vidéo sur la toile, j'ai pu entendre et voir de vos locuteurs. J'ai été submergé par de grandes émotions. Ému aux larmes. Vous n'avez pas idée de l'effet que cela a eu sur moi de vous voir et de vous entendre. Je ne sentais plus les 5000 km et les 350 ans qui nous séparent. C'était comme réentendre des gens décédés. Je vous sentais tout proche comme si vous faisiez parti de ma communauté. À la blague, je vous traitais affectueusement de Canadiens-français qui s'ignorent. Vos faciès, votre gestuel et vos physionomies sont les mêmes que mes compatriotes de souche canadienne-française, seul l'accent diffère.  
 
Quand vous vous exprimez oralement en Normand, la compréhension est facile pour moi mais à l'écrit j'ai un peu de mal à vous lire. Sinon, c'est comme si ma langue québécoise était une langue placée à mi chemin entre votre Normand et l'actuel Français jacobin. Quand vous vous exprimez en Normand, c'est comme si vous étiez plus intimes avec moi, comme si vous me parliez avec votre cœur. Je saisis et perçoit le contour de votre âme. En Français jacobin, c'est comme si vous dressiez une distance entre nous. Je vous sens plus loin, plus distant et plus froid. Je ressens la même chose avec les autres locuteurs d'oïl.  
 
Il y a eu aussi cette étrange impression de déjà entendu quand je vous ai entendu la toute première fois. C'est comme si mes gènes avaient conservé en parti en mémoire votre langue. C'est émouvant et touchant. Ça vient me chercher. Mon âme ressent votre langue. C'est étrange comme sensation. Ce n'est pas rationnel et intellectuel.  
 
Avec vos mets et goûts culinaires, vos danses et musiques traditionnelles, je ressens également une grande promiscuité entre nos cultures.  
 
Je ne peux rien pour votre combat pour votre langue. Je mène déjà un combat perdu d'avance contre l'Anglais et le Franglais au Québec. Sur l'invitation de Jean Philippe Joly, je voulais simplement, sans prétention, vous partager ma relation particulière avec votre langue et votre culture régionale et vous encourager dans vos bonnes œuvres. C'est un cause noble que vous défendez. Votre langue régionale a un impact et une place dans ma vie. Une partie de vous fait parti de moi. Merci de m'avoir reçu chez vous.  
 
Pour conclure, voici une citation de feu, mon compatriote, Pierre Falardeau.    
 
Si tu te couches, ils vont te piler dessus. Si tu restes debout et tu résistes, ils vont te haïr mais ils vont t'appeler "monsieur".
 
Salutations distinguées, Marco Lavoie